Hajjar El Haïti
10 Avril 2026
À 19:57
Ils sont venus de toutes les régions du Maroc, portés par une même inquiétude. Le 9 avril 2026, devant le
Conseil de la concurrence, les
pharmaciens ont transformé un débat qui couvait depuis des semaines en une démonstration de force, en répondant massivement à l’appel de la
Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM). Derrière cette mobilisation d’une ampleur exceptionnelle, une crainte claire : voir la profession basculer vers une logique financière, au détriment de sa mission de santé publique. Une inquiétude «profonde», selon
Mohamed Lahbabi, président de la CSPM, qui alerte sur un projet susceptible de fragiliser un service de proximité essentiel, notamment dans les zones les plus enclavées.
Le communiqué de la CSPM ne laisse place à aucune ambiguïté : il s’agit d’un «rejet catégorique de la financiarisation de la pharmacie». Pour ses représentants, permettre l’entrée d’investisseurs dans le capital des officines reviendrait à remettre en cause un modèle fondé sur l’indépendance professionnelle, la responsabilité sanitaire et la relation de confiance avec le patient. «La
pharmacie marocaine ne peut être réduite à une simple activité commerciale soumise aux impératifs du rendement financier», insiste l’organisation. Au-delà des principes, les craintes sont concrètes. Les pharmaciens redoutent une transformation progressive du secteur, où la rentabilité primerait l’intérêt du patient, fragilisant ainsi un équilibre déjà précaire : proximité, accessibilité et continuité du service. Une évolution qui pourrait, à terme, affaiblir un maillon essentiel du système de santé.
Une lecture partagée par
Abderrahim Derraji, docteur en pharmacie et fondateur du site Pharmacie.ma, pour qui la mobilisation du 9 avril dépasse le simple cadre revendicatif. «Ce sit-in, qui a connu une très forte mobilisation, traduit avant tout les profondes inquiétudes des pharmaciens d’officine, qui assistent, désarmés, à une véritable descente aux enfers de leur profession», affirme-t-il, estimant qu’«il y aura sans doute un avant et un après le 9 avril 2026». Pour lui, la réforme envisagée soulève une question de fond : celle de la méthode et de la pertinence. «Une chose est certaine : on ne peut pas décider du jour au lendemain de mettre en péril toute une profession pour des considérations plus ou moins avouées», prévient-il. Il appelle à un examen rigoureux des réalités nationales avant toute transposition de modèles étrangers : «Avant de vouloir appliquer un système qui ne fonctionne que dans certains pays, aux réalités totalement différentes des nôtres, il est indispensable de s’interroger sur sa faisabilité au Maroc.»
Le pharmacien insiste également sur un point central : l’absence d’anticipation. «Des études d’impact auraient dû être menées pour évaluer la capacité de résistance des pharmacies, notamment dans les régions éloignées ou enclavées, qui constituent souvent le seul espace de santé de proximité», souligne-t-il. À défaut, le risque est clair : «Face à l’appétit féroce d’investisseurs dont l’objectif principal est la rentabilité, une pharmacie jugée non rentable pourrait disparaître, quelles que soient les conséquences pour la population.» Au cœur du malaise, un sentiment largement partagé au sein de la profession : celui d’être tenu à l’écart des décisions. «Il faut associer les pharmaciens en amont aux réformes, au lieu de les solliciter uniquement pour leur présenter un modus operandi déjà ficelé», déplore-t-il.
Le bras de fer ne fait que commencer visiblement. Pourtant des alternatives existent. Abderrahim Derraji plaide pour une réforme structurée autour de cinq piliers. Le premier concerne la diversification du modèle économique, avec la mise en place d’honoraires et d’indemnités permettant de valoriser l’apport du pharmacien à la santé publique, notamment dans l’accompagnement des maladies chroniques. Il appelle aussi à «désensibiliser le pharmacien du prix du médicament», estimant que les marges actuelles, souvent insignifiantes sur les médicaments coûteux, ne permettent plus de maintenir l’équilibre économique des officines, dans un contexte de baisse continue des prix.
Le deuxième pilier vise le renforcement de l’expertise clinique, à travers des formations institutionnelles permettant d’améliorer l’analyse des ordonnances, le suivi des patients et la qualité du conseil. Vient ensuite la digitalisation, considérée comme un levier essentiel pour sécuriser la dispensation, optimiser la logistique et améliorer la traçabilité des produits de santé. Il insiste également sur «l’urgence de la prévention et de la qualité», appelant à renforcer le dépistage actif, la promotion de la vaccination, la sensibilisation aux facteurs de risque et la lutte contre le mésusage des médicaments. Enfin, il met en avant la nécessité d’une gouvernance professionnelle forte, avec un Conseil de l’Ordre «légitime, représentatif et doté de moyens réels pour accompagner les réformes».
Autant de propositions qui, selon lui, ne sont pas nouvelles. «Ces leviers ont fait leurs preuves dans de nombreux pays. Les pharmaciens marocains ont formulé de nombreuses recommandations et participé à plusieurs réunions avec la tutelle, mais leurs doléances sont restées, pour la plupart, lettre morte», regrette-t-il. Face à cette situation, la CSPM appelle à l’ouverture d’un dialogue «sérieux et constructif», capable de prendre en compte les spécificités du secteur et de replacer la santé du citoyen au cœur des décisions. Car au fond, le débat dépasse largement la profession : il pose une question essentielle, celle de savoir si le médicament doit rester un bien de santé ou devenir un produit soumis aux logiques du marché.
Abderrahim Derraji, docteur en pharmacie et fondateur du site Pharmacie.ma : «La logique de cette réforme purement commerciale pourrait fragiliser la qualité de la prise en charge et la sécurité médicamenteuse»
Le Matin : Concrètement, en quoi cette réforme pourrait-elle mettre en danger la sécurité médicamenteuse et la qualité de la prise en charge des patients ?
Abderrahim Derraji : Le modèle actuel repose sur un équilibre subtil : proximité, accessibilité, continuité du service et engagement quotidien des pharmaciens au service de la santé publique. Remettre en cause cet équilibre reviendrait à fragiliser un maillon essentiel du système de santé, au moment même où celui-ci a plus que jamais besoin de stabilité, d’expertise et de responsabilité. Le modèle envisagé, au lieu de se concentrer sur les mécanismes nécessaires pour faire évoluer la profession, notamment la réforme du mode de rémunération et l’accompagnement des pharmaciens dans une démarche qualité associée à une formation continue adaptée aux grandes réformes du pays, semble privilégier une transformation du pharmacien en simple salarié, dont les décisions seraient dictées par des investisseurs parfois totalement étrangers à la profession. Demain, on pourrait acheter un café ou une pharmacie, en attendant peut-être de pouvoir acquérir un cabinet médical. Cette logique purement commerciale pourrait fragiliser la qualité de la prise en charge et la sécurité médicamenteuse.
Qu’attendez-vous concrètement des autorités à l’issue de cette mobilisation ?La profession a avant tout besoin d’un Conseil de l’Ordre légitime, représentatif et fort, capable de suivre les chantiers devenus aujourd’hui indispensables pour faire évoluer la profession. L’administration dispose déjà de nombreuses recommandations concrètes qui pourraient être mises en œuvre afin d’éviter de mettre en péril l’équilibre du secteur. Il est essentiel d’adopter des mesures qui servent à la fois l’intérêt du patient et celui du pharmacien, plutôt que des orientations qui fragilisent l’un comme l’autre.
Jusqu’où êtes-vous prêts à aller pour empêcher cette réforme, et quelles alternatives proposez-vous aux autorités ?
La recommandation décriée n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder «la base». L’année dernière déjà, les pharmaciens ont mené une grève sans service de garde, démontrant leur capacité à se mobiliser pour défendre leur avenir. La réaction de la profession dépendra avant tout de l’attitude adoptée par les autorités, dans le respect de l’intérêt du patient. On ne peut pas prétendre défendre l’intérêt du patient tout en fragilisant les pharmaciens qui rendent chaque jour de loyaux services à la population. Aujourd’hui, les pharmaciens ne cherchent plus à s’enrichir grâce à leur officine, mais simplement à en vivre dignement, tout en continuant à assurer leur mission de santé publique.