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Traite des personnes : la société civile, chaînon manquant pour une lutte globale

Le 9 juillet 2026, à Rabat, la Commission nationale de coordination des mesures de lutte et de prévention contre la traite des êtres humains (CNCLT) a réuni les organisations de la société civile pour une journée d’échange inédite, sur le thème mondial «Pris au piège derrière l’arnaque». Fausses offres d’emploi, arnaques sentimentales, recrutement frauduleux en ligne... la traite des personnes a changé considérablement de mode opératoire. Elle investit désormais le cyberespace avec une sophistication croissante, et force les acteurs institutionnels à repenser de fond en comble leurs dispositifs de prévention, d’identification et de protection, en associant la société civile comme partenaire stratégique à part entière.

11 Juillet 2026 À 14:57

Le 30 juillet. Chaque année, cette date revient comme un rappel à l’ordre planétaire. Mais cette année, la Journée mondiale de lutte contre la traite des personnes porte une charge particulière. Le thème retenu par les Nations unies «Pris au piège derrière l’arnaque», traduit une réalité que les autorités marocaines observent avec une préoccupation croissante : les réseaux criminels organisés ont migré vers le numérique. Ils recrutent leurs victimes non plus dans les ruelles obscures, mais dans la lumière froide des écrans, via des profils fictifs, des offres d’emploi alléchantes et des relations affectives construites pièce par pièce dans l’espace virtuel... avant que le piège ne se referme. C’est dans ce contexte que la Commission nationale de coordination des mesures de lutte et de prévention contre la traite des êtres humains (CNCLT), en partenariat avec l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’Organisation internationale du travail (OIT), a organisé le 9 juillet à Rabat sa rencontre annuelle des associations de la société civile. La thématique de la rencontre en dit long sur les enjeux en question : «L’arnaque en ligne, quel rôle pour les organisations de la société civile au Maroc, et quelles synergies avec les acteurs publics et privés ?»

Une criminalité qui change de visage

Hicham Mellati, directeur des Affaires pénales, des grâces et de la détection du crime, et président coordonnateur de la CNCLT, a ouvert la journée en posant le diagnostic avec précision. Le phénomène, a-t-il souligné, connaît des transformations profondes d’une année à l’autre : les réseaux criminels exploitent désormais les systèmes technologiques modernes et les plateformes de réseaux sociaux pour attirer leurs cibles en leur proposant des projets fictifs fondés sur la tromperie. «Ce que nous observons, c’est un glissement vers des méthodes d’escroquerie et de manipulation qui visent à appâter les victimes avant de les soumettre à la traite», a-t-il résumé, en soulignant que cette évolution imposait un renouvellement de l’engagement collectif et des approches de riposte, aussi bien en matière de prévention que de protection. Siham Al Figuigui, directrice du bureau de l’ONUDC au Maroc, a prolongé ce constat en le plaçant dans sa dimension internationale. La criminalité liée à la traite, a-t-elle relevé, est désormais à la fois lucrative, hybride et numérique. Elle se nourrit des vulnérabilités sociales, économiques, sécuritaires, politiques, voire climatiques et les exploite avec une réactivité que les dispositifs institutionnels peinent parfois à suivre. «Chaque fois qu’une vulnérabilité apparaît ou s’aggrave, cette criminalité trouve un terrain favorable pour prospérer», a-t-elle déclaré, avant d’ajouter que l’exploitation elle-même commence à devenir virtuelle : les mécanismes de paiement, les modes de fonctionnement en réseau et les techniques de recrutement des organisations criminelles se digitalisent à grande vitesse. L’ONUDC, rappelle Mme Al Figuigui, est mandaté par l’Assemblée générale des Nations unies pour accompagner la mise en œuvre de la Convention contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme, et de son Protocole relatif à la traite des personnes. À cela s’ajoute désormais la Convention des Nations unies contre la cybercriminalité, adoptée il y a environ un an, sachant que le Maroc est pleinement engagé dans un processus d’adoption et de mise en œuvre. Deux instruments juridiques pour décrire, encadrer et combattre un même phénomène en mutation.

Le travail forcé caché derrière l’offre d’emploi

Rahim Amraoui, point focal national pour la migration de travail à l’OIT, a mis en lumière la dimension spécifique du travail forcé dans cette équation numérique. Derrière l’arnaque, a-t-il averti, se cache trop souvent le travail forcé. Des personnes recrutées sur la base d’une offre d’emploi en ligne séduisante, d’une opportunité présentée comme exceptionnelle ou d’une relation de confiance construite virtuellement, se retrouvent ensuite à se voir confisquer leurs papiers, privées de toute liberté de mouvement, contraintes de travailler sans possibilité de partir. Les instruments normatifs de l’OIT (la Convention 29 sur le travail forcé et son protocole de 2014) fournissent le cadre pour prévenir ces situations, protéger les victimes et sanctionner les responsables, y compris lorsque le recrutement s’est opéré via les canaux numériques.

Une attention particulière s’impose pour les enfants et les jeunes, grands utilisateurs des réseaux sociaux et particulièrement exposés à ces stratagèmes numériques de recrutement. La Convention 182 sur les pires formes de travail des enfants doit, selon M. Amraoui, viser à intégrer pleinement ces nouvelles dimensions digitales, en associant la sensibilisation des familles et des écoles à une coopération active avec les plateformes en ligne. Le travail domestique, secteur structurellement vulnérable et dont le recrutement s’effectue de plus en plus via des annonces ou des intermédiaires informels sur Internet, notamment pour les femmes migrantes, constitue également un terrain à surveiller de très près, comme le rappelle la Convention 189 de l’OIT sur les travailleurs domestiques.

La société civile, maillon manquant d’une chaîne à reconstruire

C’est sans doute la tension la plus révélatrice de cette journée. Hicham Mellati l’a lui-même formulée avec une franchise désarmante : au début des travaux de la CNCLT, il n’existait pas d’associations spécialisées dans la lutte contre la traite des êtres humains au Maroc. Cette lacune a posé un problème concret, dès la constitution de la Commission, puisque la loi prévoit la représentation de deux organisations de la société civile en son sein. Il a fallu coordonner avec le département chargé des relations avec le Parlement et la société civile pour identifier des associations pouvant assumer cette fonction. «Il faut être honnête : il n’y avait pas non plus un soutien et un encadrement importants pour les acteurs de la société civile dans ce domaine spécifique», a reconnu le président de la CNCLT. Ce déficit structurel, désormais identifié, appelle une réponse organisée. La CNCLT envisage la création d’un réseau national d’associations spécialisées, susceptibles de contribuer aux efforts de lutte contre la traite à plusieurs niveaux : prévention, sensibilisation, accompagnement des victimes, hébergement, réinsertion et participation à l’élaboration des politiques nationales. Deux centres d’hébergement relevant de la CNCLT sont déjà gérés directement par des associations, dans le cadre d’une délégation de gestion autonome assortie des orientations et standards définis par la Commission. Ce qui est une forme concrète d’intégration de la société civile dans le dispositif opérationnel.

Laura Palatini, cheffe de mission de l’OIM au Maroc, a insisté sur la nature irremplaçable de ce maillon. «Les organisations de la société civile sont souvent les premières à repérer les signaux d’alerte, à accompagner une personne vers les dispositifs d’aide disponibles, à diffuser des informations fiables et à sensibiliser les publics les plus exposés», a-t-elle affirmé. Leur proximité avec les communautés, leur connaissance des réalités locales, leur capacité à accompagner les victimes avec dignité et empathie en font, selon elle, des partenaires indispensables que nul acteur institutionnel ne saurait durablement suppléer.

La plateforme «Himaya» et la bataille de la prévention numérique

Comment prévenir un crime qui se commet désormais dans le cyberespace ? Noureddine Lasfar, représentant de l’Agence de développement du digital (ADD), a présenté les outils concrets déployés par le Maroc dans ce domaine. L’ADD, établissement public créé en 2017 en vertu de la loi n°61, a lancé, dès 2019, une initiative nationale de sensibilisation aux risques liés à Internet, visant quatre catégories de publics: enfants et jeunes, parents et tuteurs, enseignants et établissements scolaires, administrations et secteur privé. Dans ce cadre, dix guides thématiques ont été élaborés et une plateforme nationale, «Himaya», a été mise en place pour diffuser ces contenus à l’ensemble des publics cibles. À ce jour, environ 25.000 personnes ont bénéficié d’ateliers en présentiel organisés dans l’ensemble des régions du Royaume.

Les études annuelles menées par l’Agence nationale de réglementation des télécommunications entre 2020 et 2025 ont montré que, si les enfants font un usage croissant des outils numériques, leurs parents et tuteurs ne connaissent pas encore suffisamment les risques auxquels ils sont exposés dans l’environnement numérique. Des cas ont été documentés au Maroc de mineurs contactés par des cybercriminels se faisant passer pour des jeunes de leur âge, nouant progressivement une relation de confiance avant de proposer une rencontre physique avec, dans certains cas, des conséquences dramatiques.

Vers une réponse multipartite sans angles morts

La journée du 9 juillet n’était pas seulement un espace de constat. Son programme, structuré autour de sessions de formation et de travaux pratiques en groupes, visait à outiller concrètement les associations participantes pour qu’elles puissent élaborer leurs propres plans de communication communautaire et concevoir des messages de sensibilisation adaptés à leurs publics respectifs. La réponse efficace à cette criminalité qui opère sans frontières physiques repose, en définitive, sur un partenariat multipartite renforcé associant autorités publiques, société civile, secteur privé et acteurs du numérique. C’est la conviction commune qui s’est dégagée de cette journée de Rabat. Car si les réseaux criminels ont su s’adapter à l’ère numérique avec une redoutable agilité, la riposte collective, elle, n’en est encore qu’à l’étape de son architecture. Le chantier est ouvert. Et l’urgence, mesurée à l’aune de chaque victime prise au piège derrière une arnaque, ne supporte aucun délai.
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