Obésité infantile : bien plus qu’une question de poids !
L’obésité infantile est devenue un phénomène mondial préoccupant, touchant de plus en plus d’enfants et d’adolescents, les exposant à des conséquences fâcheuses qui peuvent se prolonger à l’âge adulte. Face à cette progression alarmante, l’Organisation mondiale de la santé vient de publier ses premières recommandations consacrées à la prise en charge de l’obésité chez l’enfant et l’adolescent. Elle préconise une approche globale et centrée sur l’enfant, fondée notamment sur une alimentation saine, l’activité physique et le changement durable des comportements, avec l’implication de la famille et de l’environnement de l’enfant. Dans cet entretien, le Dr Hamza Hajbaoui, médecin urgentiste, revient sur les causes de l’obésité infantile au Maroc, ses conséquences pour la santé des enfants et des adolescents, ainsi que sur les mesures à mettre en place pour mieux la prévenir et la prendre en charge.
Nabila Bakkass
11 Octobre 2026
À 14:55
Le Matin : L’OMS recommande de privilégier l’alimentation saine, l’activité physique et le changement des comportements dans la prise en charge de l’obésité infantile. Concrètement, qu’est-ce que cela implique pour un enfant et sa famille ?
Dr Hamza Hajbaoui, médecin urgentiste
Dr Hamza Hajbaoui : Il ne s’agit surtout pas de mettre l’enfant au «régime» au sens classique du terme. La prise en charge doit être progressive, adaptée à son âge et impliquer toute la famille. Concrètement, on cherche à améliorer la qualité de l’alimentation, avec davantage de fruits, de légumes, de légumineuses et d’aliments peu transformés, tout en réduisant les boissons sucrées, le grignotage et les produits très riches en sucres, en sel ou en graisses. Il faut parallèlement encourager une activité physique régulière, limiter la sédentarité et veiller à un sommeil suffisant. L’essentiel est de modifier durablement les habitudes de vie de la famille plutôt que d’imposer des restrictions temporaires à l’enfant. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande justement une approche structurée associant alimentation, activité physique et accompagnement comportemental, avec l’implication des parents ou des personnes qui s’occupent de l’enfant.
Pourquoi est-il important de ne pas réduire la prise en charge de l’obésité chez l’enfant à la seule perte de poids ?
Parce qu’un enfant est un organisme en pleine croissance. L’objectif n’est pas simplement de faire diminuer le chiffre affiché sur la balance, mais de préserver sa croissance, son développement physique et psychologique et sa santé future. Chez certains enfants, une stabilisation du poids alors que la taille continue d’augmenter peut déjà constituer une évolution favorable. On doit aussi évaluer la qualité de l’alimentation, l’activité physique, le sommeil, mais aussi rechercher d’éventuelles complications métaboliques ou cardiovasculaires. Enfin, il faut prendre en compte l’estime de soi, la vie sociale et la santé mentale. La réussite ne se mesure donc pas uniquement en kilogrammes perdus, mais aussi par une amélioration de la santé, du bien-être et de la qualité de vie.
Quelle place la famille et l’école doivent-elles occuper dans la prévention de l’obésité infantile, notamment face à la sédentarité et au temps passé devant les écrans ?
La famille joue un rôle central, car les comportements de l’enfant sont largement influencés par son environnement. Il est beaucoup plus efficace que toute la famille adopte de meilleures habitudes plutôt que de désigner un seul enfant comme celui qui doit « faire un régime ». Les repas pris ensemble, la disponibilité d’aliments sains à la maison, l’activité physique en famille et des règles raisonnables concernant les écrans peuvent avoir un impact important. L’école constitue le deuxième grand environnement de l’enfant. Elle peut favoriser l’activité physique quotidienne, améliorer la qualité des aliments et boissons proposés dans son enceinte et développer l’éducation nutritionnelle. Il est aussi important de créer des espaces permettant aux enfants de bouger et de pratiquer un sport sans que celui-ci soit nécessairement orienté vers la compétition. La prévention doit finalement rendre le choix sain plus facile, et non reposer uniquement sur la volonté individuelle de l’enfant.
Dans quelle mesure des facteurs comme la santé mentale, le harcèlement et la stigmatisation liés au poids peuvent-ils affecter l’enfant et compliquer sa prise en charge ?
Le surpoids peut malheureusement exposer certains enfants aux moqueries, au harcèlement ou à la stigmatisation, parfois même de la part des adultes. Cela peut entraîner une perte de confiance en soi, de l’anxiété, des symptômes dépressifs, un isolement social ou un refus de pratiquer certaines activités physiques par peur du regard des autres. Chez certains jeunes, la souffrance psychologique peut aussi favoriser des comportements alimentaires désordonnés ou compulsifs. C’est pourquoi culpabiliser ou humilier un enfant à cause de son poids est non seulement inefficace, mais peut aggraver le problème. Le discours médical et familial doit rester bienveillant et centré sur la santé et les habitudes de vie, et non sur l’apparence physique. Lorsque des difficultés psychologiques, un harcèlement ou un trouble du comportement alimentaire sont identifiés, ils doivent être pris en charge en parallèle.
Au Maroc, quels sont aujourd’hui les principaux facteurs qui favorisent l’obésité chez les enfants et les adolescents ?
Le Maroc connaît, comme de nombreux pays à revenu intermédiaire, une transition nutritionnelle rapide. Plusieurs facteurs se cumulent : consommation croissante de produits très transformés, boissons sucrées, pâtisseries et aliments à forte densité calorique, grignotage, diminution de l’activité physique, utilisation importante des écrans et sédentarité. À cela peuvent s’ajouter le manque de sommeil, l’environnement urbain qui ne facilite pas toujours l’activité physique, le marketing alimentaire auquel les enfants sont exposés ainsi que certaines inégalités socio-économiques dans l’accès à une alimentation saine. Il faut souligner que l’obésité est une maladie multifactorielle. Elle ne peut donc pas être résumée à un simple « manque de volonté » de l’enfant ou de ses parents. Selon les dernières données disponibles de l’OMS, environ 5,7% des enfants et adolescents marocains âgés de 5 à 19 ans vivaient avec une obésité en 2022. Le Maroc est d’ailleurs confronté à ce que l’on appelle le « triple fardeau de la malnutrition » : la dénutrition et certaines carences nutritionnelles peuvent coexister avec le surpoids et l’obésité.
Au-delà de la prise en charge médicale, quelles mesures faudrait-il renforcer au Maroc pour prévenir durablement l’obésité infantile ?
La réponse doit être collective et multisectorielle. Le Maroc dispose déjà d’une Stratégie nationale de nutrition 2024-2030 ; l’enjeu est notamment de poursuivre et de renforcer sa mise en œuvre. Il faut agir très tôt par l’éducation nutritionnelle, améliorer l’environnement alimentaire dans et autour des établissements scolaires, faciliter l’accès à des aliments sains et limiter l’exposition des enfants au marketing des produits très sucrés, très salés ou très gras. Il faut aussi développer davantage l’activité physique à l’école et en dehors de l’école, aménager des espaces publics sûrs permettant aux enfants de marcher, jouer et pratiquer une activité sportive, et sensibiliser les familles sans les culpabiliser. Des politiques concernant la composition, l’étiquetage, la promotion et éventuellement la fiscalité de certains produits alimentaires peuvent aussi participer à une stratégie globale. Enfin, le dépistage précoce et la formation des professionnels de santé sont importants afin d’intervenir avant l’apparition de complications.
Attention aux méthodes «miracles»
Il faut être particulièrement vigilant face aux nombreuses méthodes de perte de poids rapide diffusées sur les réseaux sociaux : régimes extrêmement restrictifs, jeûnes prolongés, produits dits « détox », compléments alimentaires amaigrissants, coupe-faim, laxatifs, diurétiques ou médicaments utilisés sans indication ni suivi médical. Chez l’enfant et l’adolescent, ces pratiques peuvent provoquer des carences nutritionnelles, une perte de masse musculaire, une déshydratation, des troubles électrolytiques, perturber la croissance et la puberté et favoriser l’apparition de troubles du comportement alimentaire. Elles exposent aussi au phénomène de reprise rapide du poids après l’arrêt du régime. Les médicaments destinés au traitement de l’obésité ne doivent jamais être utilisés en automédication. Chez certains adolescents présentant une obésité importante, un traitement médicamenteux peut aujourd’hui être envisagé dans des situations précises, mais uniquement dans le cadre d’une prise en charge médicale structurée et supervisée. Chez l’enfant, la priorité reste une prise en charge globale, progressive et durable, et non la recherche d’une perte de poids spectaculaire ou rapide.