Société

Divorce : derrière la rupture, le long chemin de la reconstruction

Victime à protéger ou femme enfin «libérée» : les représentations de la femme divorcée oscillent souvent entre ces deux visions opposées. Dans sa thèse de doctorat, le Dr Mohammed Houbib, chercheur en psychologie sociale, montre pourtant que les parcours sont bien plus nuancés. Fondée sur trente entretiens individuels, trois groupes de discussion réunissant vingt-quatre participantes et quatre études de cas approfondies, sa recherche met en lumière la diversité des expériences vécues, les mécanismes de résilience et les facteurs qui favorisent la reconstruction après le divorce. Un travail qui apporte un regard inédit sur une réalité encore peu documentée au Maroc.

10 Août 2026 À 11:10

Le Matin : Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer votre recherche doctorale à la résilience des femmes après le divorce au Maroc ?

Dr Mohammed Houbib : Ce choix est né de la rencontre entre mon parcours professionnel dans le domaine de l’accompagnement social auprès des juridictions de la famille et mon intérêt scientifique pour la résilience et la qualité de vie. J’ai constaté que le jugement de divorce met juridiquement fin au mariage, mais qu’il ouvre, sur le plan psychologique et social, une période de transition souvent complexe. La femme doit parfois réorganiser simultanément sa vie affective, familiale, économique, parentale et relationnelle. Je souhaitais surtout dépasser deux représentations réductrices : celle de la femme divorcée considérée uniquement comme une victime et celle qui présente le divorce comme une libération nécessairement positive. Les expériences sont beaucoup plus diverses. Certaines femmes connaissent une vulnérabilité durable, tandis que d’autres parviennent progressivement à reconstruire leur équilibre. Mon objectif était donc de comprendre, à partir de leur vécu et de leur parole, les conditions qui fragilisent cette reconstruction, mais aussi les ressources qui la rendent possible.



Comment définissez-vous la résilience chez la femme après le divorce ? S’agit-il seulement de surmonter une épreuve ou d’un véritable processus de reconstruction personnelle ?
De manière générale, la résilience ne signifie ni oublier l’épreuve ni revenir exactement à la situation antérieure. Elle ne correspond pas davantage à une forme d’invulnérabilité. Une femme résiliente peut donc continuer à éprouver de la tristesse, de la colère ou de l’inquiétude tout en reconstruisant progressivement sa vie. Je définis donc la résilience comme un processus dynamique, évolutif et contextualisé, par lequel la femme mobilise des ressources personnelles, relationnelles et sociales afin de s’adapter aux conséquences du divorce, de retrouver une capacité d’action et de redonner une cohérence à son parcours. Il s’agit d’une reconstruction identitaire et sociale qui consiste notamment à réorganiser ses priorités, redéfinir ses rôles, restaurer l’estime de soi et se projeter de nouveau dans l’avenir. Ce processus n’est pas linéaire. Il peut comporter des avancées, des périodes de fragilité et des retours en arrière.


Quels sont les principaux défis auxquels les femmes divorcées sont confrontées au Maroc, selon les résultats de votre recherche ?
Mon dispositif qualitatif reposait notamment sur trente entretiens individuels, trois groupes de discussion réunissant vingt-quatre participantes distinctes et quatre études de cas approfondies. Les résultats montrent que les difficultés sont multidimensionnelles et qu’elles ne se présentent ni avec la même intensité ni selon la même configuration chez toutes les femmes. Le regard social occupe une place importante. Certaines femmes disent se sentir réduites à leur statut matrimonial, observées, soupçonnées ou rendues responsables de l’échec conjugal. À cette pression peuvent s’ajouter la réorganisation de la parentalité, les conflits liés aux enfants, l’affaiblissement de certains liens familiaux, la solitude affective et la perte de repères. La précarité économique constitue également un facteur déterminant, notamment lorsque la femme ne dispose pas d’un revenu stable, d’un logement autonome ou d’un accès suffisant à ses droits. Les démarches judiciaires et administratives peuvent prolonger le sentiment d’insécurité. Toutefois, il faut éviter toute généralisation, car l’expérience varie selon l’âge, la présence d’enfants, le niveau d’autonomie économique, le soutien familial, le milieu social et le temps écoulé depuis le divorce. Une étude qualitative permet d’approfondir ces expériences, mais elle ne vise pas une généralisation statistique à l’ensemble des femmes marocaines.
Quelles sont les ressources ou les conditions qui favorisent la reconstruction et le retour à un nouvel équilibre après le divorce ?
La reconstruction résulte rarement d’une seule ressource. Elle repose plutôt sur l’articulation entre des capacités personnelles et un environnement suffisamment soutenant. Parmi les ressources personnelles figurent l’estime de soi, le sentiment d’efficacité personnelle, la capacité à réguler ses émotions, à résoudre les problèmes et à donner un sens à l’épreuve vécue. La possibilité de se fixer de nouveaux objectifs et de se projeter dans l’avenir joue de même un rôle important. Mais il serait scientifiquement inexact de présenter la résilience comme une simple question de volonté. Le soutien d’un proche, une relation familiale sécurisante, un emploi, un revenu stable, un logement digne et l’accès aux services sociaux et juridiques peuvent profondément modifier la trajectoire de reconstruction. L’autonomie est ici essentielle, mais elle ne signifie pas l’isolement. Elle désigne la capacité de prendre des décisions, de connaître ses droits, de disposer de ressources et de retrouver une maîtrise sur sa propre vie. L’autonomie économique favorise généralement cette reconstruction, sans suffire à elle seule à garantir le bien-être psychologique.


Dans quelle mesure le contexte culturel et social marocain influence-t-il le parcours de résilience des femmes après une séparation ?
Oui, car la résilience ne se développe jamais en dehors du contexte social. Dans la société marocaine, le mariage demeure fortement chargé de significations familiales, sociales et symboliques. Sa rupture peut donc affecter non seulement la relation conjugale, mais aussi l’identité sociale de la femme, ses relations familiales et la manière dont elle est perçue dans son environnement. Le contexte culturel agit toutefois de manière ambivalente. La famille peut constituer un puissant espace de solidarité matérielle et affective, mais elle peut de surcroît devenir une source de contrôle, de culpabilisation ou de pression. De même, les valeurs spirituelles, l’entraide et les solidarités communautaires peuvent soutenir la reconstruction, tandis que les stéréotypes et la stigmatisation peuvent la ralentir. Il faut néanmoins éviter de parler de la culture marocaine comme d’un ensemble homogène. Les expériences diffèrent selon les générations, les territoires, les milieux sociaux et les trajectoires familiales. La résilience est donc culturellement située, mais elle reste profondément singulière.


À la lumière de vos travaux, quelles pistes d’action recommandez-vous pour mieux accompagner les femmes durant cette période de transition ?
La première recommandation consiste à considérer l’après-divorce comme une véritable phase de transition nécessitant, dans certaines situations, un accompagnement global. Il ne s’agit pas de médicaliser systématiquement le divorce, mais de repérer les vulnérabilités et de proposer une orientation adaptée. Il serait pertinent de renforcer les dispositifs d’écoute et d’accompagnement psychosocial au sein ou à proximité des juridictions de la famille, de faciliter l’accès à l’information juridique et de mieux coordonner les interventions des professionnels de la justice, de la santé et de l’action sociale. Des groupes de soutien pourraient, par la même occasion, aider les femmes à rompre l’isolement et à partager des stratégies de reconstruction. L’accompagnement doit aussi intégrer l’autonomisation économique, l’accès à la formation et à l’emploi, la protection contre les violences et le soutien à la parentalité. La médiation ne doit jamais être imposée lorsqu’il existe des violences ou un rapport de pouvoir menaçant la sécurité de la femme. Enfin, un travail de sensibilisation reste nécessaire pour déconstruire les représentations stigmatisantes du divorce. L’objectif n’est pas d’assister durablement la femme ni de l’enfermer dans une identité de victime, mais de renforcer son pouvoir d’agir. Il faut l’accompagner sans l’infantiliser, la protéger sans décider à sa place et reconnaître que la reconstruction dépend autant de ses ressources personnelles que des possibilités réelles offertes par son environnement social.
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