Société

Enquête sur la banalisation de la chirurgie esthétique au Maroc

Une rhinoplastie pour effacer un complexe, une abdominoplastie après une grossesse, des injections pour rajeunir un visage… Au Maroc, la chirurgie et la médecine esthétiques prennent une place croissante dans les parcours de femmes, de plus en plus jeunes, mais aussi d’hommes. Portées par les réseaux sociaux, les images avant/après et une nouvelle banalisation des actes esthétiques, les transformations du corps semblent désormais à portée de main. Derrière cette apparente facilité se cachent pourtant des histoires de complexes, de doutes, parfois de satisfaction, mais aussi de regrets et d’«escalade esthétique». Et lorsque le geste sort du cadre médical, les conséquences peuvent devenir autrement plus lourdes : infections, nécroses, séquelles irréversibles et, dans les cas les plus graves, décès. Entre désir de se sentir mieux, pression des normes et risques médicaux, cette enquête interroge ce que raconte cette nouvelle relation au corps.

06 Octobre 2026 À 17:40

Ilham avait 34 ans à sa première opération. Une rhinoplastie, qu’elle pensait alors unique : elle trouvait son nez trop imposant. Puis sont venues une augmentation mammaire, puis une liposuccion. Aujourd’hui, à 42 ans, elle réfléchit à son ventre. «Quand une partie est améliorée, je remarque davantage une autre partie», dit-elle. «Je me dis parfois que si je règle encore ce petit détail, je serai enfin totalement satisfaite.» Elle sait que cela peut sembler sans fin. Sa sœur lui a déjà demandé : «Quand est-ce que tu vas arrêter ?» Elle ne sait pas quoi répondre.

Marwa avait 27 ans lorsqu’elle a subi une rhinoplastie. Elle pensait «simplement corriger un complexe». L’opération s’est bien déroulée. Pourtant, après, son regard sur elle-même a changé. «J’ai commencé à trouver d’autres défauts : mes joues, mon menton, puis mes lèvres.»

Hanaa, 34 ans, pense à une abdominoplastie depuis presque quatre ans. Elle peut passer une soirée entière à regarder les avant/après d’autres femmes, puis refermer son téléphone après avoir vu une vidéo sur une complication et se dire qu’elle ne passera jamais par là.

Ces histoires racontent quelque chose qui dépasse les seuls choix individuels. Au Maroc, la demande d’actes de chirurgie et de médecine esthétiques augmente, selon les spécialistes interrogés. La clientèle se rajeunit, les interventions se banalisent, les réseaux sociaux exposent quotidiennement des visages et des corps transformés. Dans certains groupes en ligne, on compare les praticiens, les techniques, les résultats et les prix. Pour certaines femmes, une intervention autrefois considérée comme exceptionnelle est devenue une possibilité parmi d’autres pour corriger ce qu’elles vivent comme un défaut.

Mais combien sont-elles ? Impossible de le dire précisément. Le Maroc ne dispose toujours pas de registre national exhaustif permettant de comptabiliser les actes, leur répartition ou leurs complications. Et derrière les chiffres qui manquent, il y a une réalité plus difficile à mesurer : celle du regard que les femmes portent sur leur propre corps, parfois avant l’intervention, parfois après.

Car si une opération peut mettre fin à un complexe, elle ne garantit pas nécessairement la fin de l’insatisfaction. Dans certains parcours, une correction en appelle une autre. Et lorsque la recherche d’une apparence idéale rencontre la banalisation des actes et les pratiques réalisées en dehors du cadre médical, les risques changent aussi d’échelle.

Un marché que personne ne compte

«Oui, bien sûr», répond le Dr Hatim Droussi, spécialiste en chirurgie plastique et esthétique et président de la Société marocaine des chirurgiens esthétiques plasticiens, lorsqu’on lui demande si la demande a augmenté au Maroc. Selon lui, cette progression est «nette», particulièrement au cours de la dernière décennie, aussi bien pour la chirurgie que pour la médecine esthétique.

Mais il est impossible d’en donner un chiffre national précis. «Malheureusement, au Maroc, on ne dispose pas de registre national exhaustif», explique-t-il. Il n’existe pas aujourd’hui d’outil permettant de recenser de manière complète les interventions pratiquées, leur répartition géographique ou leurs complications.

Un projet de recensement doit toutefois voir le jour. Le Dr Droussi indique qu’un travail est en préparation avec une autre société de chirurgie réparatrice et plastique. Un formulaire doit permettre de collecter les données auprès des chirurgiens. Il espère disposer de résultats «dans un ou deux ans au maximum», à condition d’obtenir la collaboration des praticiens.

L’enjeu n’est pas uniquement de savoir combien d’actes sont pratiqués. Il s’agit aussi de connaître les taux de réussite et de complications. «C’est très important à savoir, pour pouvoir évoluer», souligne-t-il.

À l’échelle internationale, le spécialiste cite les données de l’International Society of Aesthetic Plastic Surgery (ISAPS), qui font état d’environ 38 millions de procédures chirurgicales et d’une progression de plus de 40% entre 2020 et 2024. Un «engouement incroyable» qui concerne, selon lui, «les jeunes et les moins jeunes».

Au Maroc, le phénomène se retrouve aussi dans la médecine esthétique. Le Dr Khadija Laraki, médecin esthétique, observe que les demandes «ont beaucoup augmenté ces dernières années», notamment pour les actes peu invasifs.

Ce que l’on demande, et qui le demande

Les demandes se concentrent autour de plusieurs grandes familles d’interventions : rhinoplastie, liposuccion, chirurgie du contour corporel, abdominoplastie, lipofilling, chirurgie mammaire et rajeunissement du visage. Mais une catégorie domine largement, selon le Dr Droussi : le remodelage corporel. «Tout ce qui est remodelage corporel», notamment la liposuccion et l’abdominoplastie, représente, dit-il, «de loin la chirurgie la plus pratiquée». Viennent ensuite la chirurgie mammaire puis la chirurgie du visage.

Les patientes ont aussi changé. Elles sont, selon lui, «très, très bien informées». Elles arrivent parfois en consultation avec des demandes précises, des photographies, des comparaisons et une idée très claire du résultat qu’elles souhaitent. La clientèle est aussi «encore plus jeune».

Du côté de la médecine esthétique, le Dr Laraki décrit des profils très variés : jeunes femmes souhaitant prévenir ou corriger les premiers signes de l’âge, femmes de 40 ou 50 ans cherchant à traiter le relâchement ou la qualité de leur peau, mais aussi des patientes souhaitant simplement «avoir meilleure mine».

Une évolution est particulièrement visible : la recherche d’un résultat plus naturel. Il y a quinze ans ou davantage, explique le Dr Droussi, certaines demandes visaient des résultats très visibles, destinés à montrer qu’une intervention avait été réalisée. Aujourd’hui, les patientes recherchent davantage une transformation discrète, «naturelle, simpliste, réaliste», adaptée à leur anatomie.

Pour le Dr Laraki, les demandes portent aussi davantage sur la qualité de la peau, le contour du visage et le relâchement que sur une transformation radicale des traits. Le changement ne concerne d’ailleurs plus uniquement les femmes.

Les hommes aussi

La demande masculine progresse elle aussi. Hamza, pharmacien à Casablanca, âgé d’une trentaine d’années, résume cette évolution : «Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les photos partagées partout, tout le monde veut une image presque parfaite, les hommes y compris.» Il a lui-même eu recours à une rhinoplastie ainsi qu’à un «Texas filler». Dans son entourage, des hommes ont aussi subi une chirurgie de la gynécomastie ou une greffe de cheveux.

Pour lui, ces interventions ne remettent pas en cause la virilité. Elles peuvent au contraire améliorer la confiance en soi. Cette évolution élargit encore le phénomène. L’esthétique n’est plus uniquement associée à la féminité : elle devient progressivement une manière de travailler son apparence, chez les femmes comme chez les hommes. Mais cette banalisation pose une autre question : à quel moment une pratique esthétique cesse-t-elle d’être perçue comme un acte médical pour devenir un geste presque ordinaire ?

Quand la gêne devient une raison

Les femmes rencontrées pour cette enquête ne parlent pas de vanité. Elles parlent d’une gêne qui a pris de la place.

Amina, 36 ans, mère de deux enfants, vivait depuis plusieurs années avec un ventre relâché après ses grossesses. Elle avait perdu du poids, faisait du sport et surveillait son alimentation, mais une partie de la peau restait distendue. «Ce n’était pas seulement une question de kilos», explique-t-elle.

Pendant près de trois ans, elle a réfléchi à une abdominoplastie associée à une liposuccion. Elle regardait les résultats sur Instagram, lisait les témoignages d’autres femmes, mais pensait aussi aux risques : «Et si je ne me réveillais pas ? Et si quelque chose se passait mal ?» Son mari était lui aussi inquiet.

Ce qui l’a rassurée, finalement, c’est la consultation avec un chirurgien. «Ce qui m’a rassurée, c’est qu’il ne m’a pas promis un corps parfait.» Il lui a expliqué les limites de l’intervention, les cicatrices, la récupération et les risques.

Elle a pris plusieurs mois avant de se décider. L’intervention s’est bien passée. Les premières semaines ont toutefois été difficiles : douleurs, déplacements limités, dépendance à la famille. Avec le recul, elle ne regrette «absolument pas».

Ce qui a changé, dit-elle, ce n’est pas qu’elle se considère comme parfaite. C’est qu’elle ne regarde plus immédiatement son ventre lorsqu’elle passe devant un miroir. Elle a ressorti des vêtements qu’elle ne portait plus.

Elle garde cependant une certaine distance avec son choix : «Je sais très bien que c’est une opération esthétique et que personne ne meurt d’avoir le ventre relâché. Mais pour moi, cette gêne était devenue importante.»

Saliha, 39 ans, a vécu une situation comparable après ses grossesses. Pendant longtemps, elle n’avait pas les moyens de financer l’intervention. Elle avait essayé le sport, les régimes et les soins sans obtenir le résultat qu’elle souhaitait.

Puis elle s’est renseignée sur les possibilités de financement et a contracté un crédit de 50.000 dirhams pour subir son intervention. Elle savait que ce n’était pas une dépense indispensable. C’est précisément ce qui la faisait hésiter : était-il raisonnable de s’endetter pour quelque chose qui concernait son apparence ? Elle a finalement décidé de le faire et a remboursé son crédit sur plusieurs mois.

Dans son entourage, certains ont jugé la décision déraisonnable. «Tu pouvais garder ton argent pour autre chose», lui disait-on. Sa réponse résume le décalage entre le regard extérieur et l’expérience intime du complexe : «Mais elles ne vivaient pas avec mon complexe.»

Le fait même de contracter un crédit pour une intervention esthétique dit quelque chose de l’évolution des représentations. Ce qui était autrefois considéré comme une dépense secondaire ou un luxe peut désormais entrer dans la hiérarchie des dépenses personnelles, au point de justifier, pour certaines, un effort financier important. Les médecins refusent d’ailleurs de réduire toutes ces démarches à la frivolité.

Pour le Dr Droussi, la santé ne se limite pas à l’absence de maladie. Le bien-être psychique et social compte aussi. Une bosse importante sur le nez ou une particularité physique peuvent créer un complexe durable et «pourrir la vie» d’une personne. La chirurgie esthétique peut donc, dans certaines situations, répondre à «un besoin réel et à un ressenti de gêne réel». Reste à comprendre comment cette gêne se construit.

Le corps, un projet permanent

Pour la sociologue Leila Bouasria, il serait trop simple d’expliquer l’essor de la chirurgie esthétique par la seule vanité.

Le rapport des femmes à leur corps évolue avec les normes sociales, les modes de vie, la place des femmes dans l’espace public et les représentations auxquelles elles sont confrontées.

Le corps féminin n’est plus seulement perçu comme une donnée naturelle. Il devient quelque chose qui peut être «travaillé, contrôlé, corrigé et transformé». C’est ce qu’elle appelle le «corps maîtrisé».

«Le corps est davantage contrôlé, mais il est aussi davantage revendiqué comme appartenant à la femme elle-même», explique-t-elle. Toute l’ambivalence du phénomène est là.

D’un côté, la femme revendique la possibilité de décider de son apparence. De l’autre, ce qu’elle considère comme un défaut peut être le produit de normes qu’elle a progressivement intériorisées.

Le regard extérieur joue un rôle important : celui du conjoint, de la famille, des amis, des collègues, mais aussi celui, plus diffus, de la société.

Être mince, avoir une silhouette harmonieuse, paraître jeune, rester séduisante, conserver une apparence féminine : ces attentes peuvent être intériorisées au point que la femme finit par porter elle-même sur son corps le regard qu’elle imagine être celui des autres.

Le regard du conjoint peut être particulièrement important. La femme est encouragée à rester séduisante, à prendre soin d’elle, à ne pas «se laisser aller» avec l’âge ou après une grossesse, tout en devant respecter les normes sociales qui définissent ce qu’est une apparence féminine acceptable.

L’apparence devient alors «une sorte de carte de visite sociale», associée à la jeunesse, à la réussite, au dynamisme ou au statut.

La chirurgie esthétique représente l’une des expressions les plus fortes de cette logique de maîtrise. Modifier son nez, sa poitrine, son ventre ou sa silhouette peut signifier vouloir être plus belle, mais pas seulement. Il peut aussi s’agir de supprimer ce qui ne correspond plus à l’image que l’on a de soi, de retrouver un corps après une grossesse ou de faire disparaître un complexe ancien.

Pour la sociologue, il serait donc réducteur d’opposer deux catégories : les femmes victimes des normes de beauté d’un côté et celles qui feraient librement leurs choix de l’autre.

Les deux dimensions peuvent coexister. Une femme peut avoir le sentiment de décider librement tout en ayant construit son désir à partir de normes qu’elle a progressivement intégrées.

Elle résume cette tension par trois regards : celui que la femme porte sur elle-même, celui qu’elle pense que son conjoint et son entourage portent sur elle, et enfin le regard collectif qui définit progressivement ce qu’est un «beau» corps féminin.

Le corps devient ainsi un «terrain de négociation permanent entre ce que la femme veut pour elle-même et ce qu’elle pense devoir être pour les autres».

Entre femmes, l’effet miroir

Cette pression ne vient pas uniquement des hommes ou de la famille. Elle circule aussi entre femmes. Dans plusieurs groupes Facebook consacrés à la beauté et à la médecine esthétique, on observe une présence importante de femmes dans la deuxième moitié de la vingtaine et dans la trentaine. Elles demandent des recommandations, comparent les praticiens, les techniques, les résultats et racontent leurs expériences.

Ces groupes ne représentent évidemment pas l’ensemble des femmes de ces générations. Mais ils donnent à voir une évolution des représentations.

Les injections, le remodelage du visage, les interventions sur le nez ou les lèvres, les traitements destinés à prévenir les signes de l’âge sont parfois évoqués avec une familiarité proche de celle des soins cosmétiques ordinaires.

L’acte esthétique semble ainsi intervenir plus tôt dans certains parcours de beauté. Pour Hanaa, cet environnement numérique nourrit autant le désir que l’hésitation. Depuis presque quatre ans, elle réfléchit à une abdominoplastie. Elle a déjà rencontré deux chirurgiens, sans programmer l’intervention. Elle peut passer des heures à regarder les avant/après, les cicatrices et les témoignages. «Parfois, je me dis : "C’est bon, je vais le faire.” Le lendemain, je vois une histoire de complication et je me dis : "Jamais de la vie.” Et pourtant, quelques semaines plus tard, je recommence à y penser.» Son inquiétude principale concerne l’anesthésie : «Et si je ne me réveillais pas ?» Elle pose finalement une question qui résume le dilemme de nombreuses personnes confrontées à une intervention purement esthétique : «Est-ce que je dois accepter un risque médical pour quelque chose qui, finalement, n’est pas une maladie ?»

L’écran change aussi les attentes

Entre le complexe et la salle d’opération, il y a désormais un écran. Pour le Dr Droussi, l’impact des réseaux sociaux est «extraordinaire», «considérable». Ils permettent d’informer, de montrer les différentes possibilités et de créer une relation avec le public. Mais ils peuvent aussi «banaliser la chirurgie en présentant des résultats irréalistes et créer des phénomènes de mode».

Le problème ne réside donc pas dans les réseaux sociaux en eux-mêmes, mais dans leur utilisation. Le médecin insiste sur la nécessité d’une communication «rationnée et rationnelle», qui ne transforme pas l’acte médical en simple produit marketing. Dans les consultations, l’effet est désormais très concret. Certaines patientes arrivent avec une photographie et une demande précise. Elles ne demandent plus seulement une amélioration : elles demandent parfois de reproduire exactement un visage. Le Dr Laraki reçoit ainsi des femmes qui lui montrent une photographie filtrée en disant : «Je veux exactement ça.»

Il faut alors expliquer la différence entre ce qui est médicalement possible et ce qui relève du filtre, de la retouche ou d’une image construite. «Les réseaux sociaux ont énormément changé les attentes», constate-t-elle. Le médecin doit aussi savoir refuser. L’objectif est d’éviter les phénomènes d’overfilling et les visages standardisés, «qui se ressemblent et qui ont perdu leur identité».

Le Dr Droussi fait le même constat : certaines patientes arrivent avec une idée précise du résultat sans tenir compte de leur anatomie. Le rôle du praticien consiste à filtrer la demande, l’adapter à la morphologie et réaliser ce qui est le plus approprié «sans lui nuire et sans tomber dans l’excès».

Quand l’opération réussit mais que le malaise reste

Marwa avait toujours vécu avec son nez comme avec un défaut. Elle avait une image très précise de ce qu’elle voulait et pensait que la rhinoplastie mettrait fin à son complexe. L’opération s’est bien déroulée. Pourtant, elle a regretté son choix.

Pendant des mois, elle s’est regardée sous tous les angles, photographiant son visage, zoomant, comparant avec les anciennes images. Puis son attention s’est déplacée vers d’autres parties de son visage.

«J’ai compris que l’opération n’avait pas réglé le problème que j’avais avec mon apparence. Elle avait simplement déplacé mon attention vers autre chose.» Elle ne considère pas pour autant que l’intervention a été ratée. Médicalement, tout s’est bien passé. Mais elle n’a pas obtenu la tranquillité qu’elle espérait.

Le cas d’Ilham est différent. Elle refuse qu’on la décrive comme «accro à la chirurgie». À ses yeux, chacune de ses interventions répondait à une raison précise. Elle travaille, peut financer ses choix et dit prendre le temps de réfléchir. Mais elle reconnaît regarder encore son corps à la recherche de ce qu’elle pourrait améliorer. «Quand une partie est améliorée, je remarque davantage une autre partie.»

Pour le Dr Laraki, cette situation devient préoccupante lorsque l’insatisfaction prend un caractère obsessionnel. La personne se focalise sur un détail, ne voit plus ses qualités et reste insatisfaite malgré plusieurs traitements. Dans ce cas, multiplier les actes n’est pas forcément la réponse.

La médecin explique qu’elle interroge systématiquement les patientes sur leurs interventions antérieures et sur leur satisfaction. Elle peut aussi refuser certaines demandes lorsqu’elles sont incompatibles avec l’anatomie ou avec un résultat naturel. «Je préfère dire non plutôt que de réaliser un acte que je considère inadapté.»

La médecine esthétique, rappelle-t-elle, «reste de la médecine». Lorsque la souffrance psychologique paraît importante, une orientation vers un professionnel de santé mentale peut être nécessaire.

Une «escalade esthétique» peut aussi se produire : une première intervention conduit à une autre, puis à une autre. D’où l’importance, selon elle, d’avoir une vision globale plutôt que de traiter chaque détail séparément.

Pour le Dr Droussi, la question centrale reste celle de l’insatisfaction. Une intervention peut être techniquement réussie et pourtant être vécue comme un échec si les attentes n’étaient pas réalistes.

La stabilité psychologique de la personne, la qualité de l’échange avec le chirurgien, la connaissance des limites anatomiques et l’accord préalable sur le résultat possible sont donc essentiels.

Une opération esthétique reste une opération

La recherche d’un résultat naturel ne supprime pas le risque. Sara, 32 ans au moment de son intervention, l’a découvert après son opération. Elle voulait retrouver une silhouette qui lui ressemblait après ses grossesses. Dans les jours suivants, elle a souffert de douleurs et d’un problème de cicatrisation. Des soins ont été nécessaires pendant plusieurs semaines et une nouvelle intervention a finalement été réalisée.

«Psychologiquement, ça a été très difficile.» Elle avait pourtant conscience des risques. Mais, dit-elle, les réseaux sociaux lui avaient surtout montré les résultats. «On voit les femmes avant, puis après, avec une nouvelle silhouette. On voit beaucoup moins ce qui peut se passer entre les deux.»

Son expérience lui a appris que l’image publiée après une intervention ne raconte pas nécessairement les semaines de douleur, de soins, de cicatrisation et d’incertitude qui peuvent la précéder.

Une autre femme opérée du ventre résume cette réalité brutalement : «C’est une grande opération, avec beaucoup de souffrance ensuite, pire que mes trois césariennes. Et une grande cicatrice».

Les médecins interrogés insistent sur ce point : une chirurgie esthétique n’est pas une opération sans risque sous prétexte que la personne opérée n’est pas malade. «Toute chirurgie comprend un risque», rappelle le Dr Droussi.

En chirurgie, les complications peuvent concerner l’anesthésie, l’infection, les saignements, les problèmes de cicatrisation ou les lâchages de sutures. Elles peuvent apparaître à différents moments et nécessitent parfois une prise en charge complémentaire.

Pour le Dr Laraki, la médecine esthétique présente aussi des risques. Une injection peut provoquer une réaction inflammatoire, une infection, une asymétrie ou, plus rarement, une complication vasculaire grave.

Lorsqu’un produit est injecté dans un vaisseau ou provoque une obstruction, les tissus peuvent souffrir et une nécrose peut apparaître.

Certaines complications vasculaires après injection au visage peuvent aussi avoir des conséquences extrêmement graves, notamment lorsqu’elles touchent la circulation oculaire. Tout trouble visuel après une injection constitue ainsi un signal d’alerte nécessitant une consultation rapide.

Les peelings et les lasers ne sont pas non plus anodins : mal réalisés, ils peuvent provoquer des brûlures ou des troubles pigmentaires.

«Une injection peut prendre quelques minutes, mais cela reste un acte médical qui nécessite des connaissances anatomiques, une indication correcte et la capacité de reconnaître et traiter une complication», rappelle le Dr Laraki.

Le Dr Droussi insiste de son côté : «Il ne faut jamais banaliser un acte de chirurgie et de médecine esthétique.»

Le Dr Taleb Bnesouda, chirurgien esthétique et plasticien, rappelle lui aussi, dans plusieurs vidéos qu’il publie sur son compte Instagram, que malgré des résultats généralement bons, toute chirurgie comporte des risques. Il insiste notamment sur la nécessité de réaliser l’anesthésie dans des conditions adaptées, avec des professionnels qualifiés et les moyens nécessaires pour prendre en charge d’éventuelles complications. Il insiste sur l’importance d’un bloc opératoire stérile. Certaines interventions présentent par ailleurs des difficultés particulières. La rhinoplastie, par exemple, doit tenir compte non seulement de l’esthétique mais aussi de la respiration. Une réduction excessive du nez peut provoquer des problèmes fonctionnels.

La chirurgie des paupières peut elle aussi avoir des conséquences importantes si trop de tissu est retiré : difficulté à fermer les yeux, rétraction de la paupière, ectropion, kératites ou infections. Autrement dit, le risque ne disparaît jamais totalement. Il doit être évalué, anticipé et pris en charge dans un environnement médical adapté.

Quand le cadre médical disparaît

Le problème devient encore plus préoccupant lorsque l’acte n’est plus réalisé par un médecin qualifié, dans un environnement médical approprié.

Le Dr Droussi parle d’une «recrudescence», voire d’une apparition particulièrement visible de l’exercice illégal. Il cite des gestes réalisés par des professionnels de l’esthétique, des coiffeurs ou d’autres personnes qui ne sont pas médecins, dans des salons, des centres ou des boutiques. Et ces pratiques ne sont plus nécessairement cachées.

Elles sont parfois affichées publiquement sur les réseaux sociaux, avec des photographies avant/après et des offres commerciales. Pour le spécialiste, cette situation est «inadmissible» et «très dangereuse». L’une des raisons de leur succès est le prix. Ces pratiques peuvent être proposées beaucoup moins cher que dans un cadre médical.

Mais ce prix inférieur peut aussi s’expliquer, selon le Dr Droussi, par l’utilisation de produits de contrebande ou non référencés, introduits illégalement dans le pays et ne bénéficiant pas des contrôles de sécurité exigés pour les produits médicaux. «C’est très, très grave. Et on voit beaucoup, beaucoup de complications», alerte-t-il.

Le Dr Laraki en reçoit certaines dans son cabinet : infections, nodules, asymétries, réactions inflammatoires ou lésions tissulaires. La prise en charge devient particulièrement difficile lorsque le médecin ignore quel produit a été injecté ou dans quelles conditions.

Pour l’acide hyaluronique, par exemple, une complication peut nécessiter l’utilisation de hyaluronidase. Mais la prise en charge doit être rapide.

Lorsque l’acte a été réalisé dans un environnement non médical, le problème ne tient donc pas seulement au geste initial. Il tient aussi à l’absence de matériel, de compétences et de capacité à reconnaître immédiatement une complication. Certaines lésions peuvent laisser des séquelles définitives, notamment des nécroses ou des déformations. Dans les cas les plus graves, les conséquences peuvent aller jusqu’au pronostic vital.

Ce risque n’est pas théorique. Des médias marocains ont rapporté ces dernières années des décès survenus à la suite d’actes de chirurgie esthétique. En juin 2025, un média spécialisé en santé rapportait ainsi le décès d’une femme de 31 ans après une liposuccion au Maroc. En janvier 2026, une autre affaire à Marrakech a fait état du décès d’une femme après une chirurgie esthétique, après un saignement important survenu à la suite de l’intervention. Ces affaires font l’objet de traitements médiatiques et, selon les cas, d’investigations : elles ne permettent pas d’établir un taux de mortalité national, mais elles rappellent qu’un acte esthétique peut, exceptionnellement, avoir une issue mortelle.

Le risque vital peut aussi être engagé dans certaines complications médicales graves : réaction sévère à l’anesthésie, hémorragie importante, infection sévère, complication thromboembolique ou complication vasculaire liée à une injection. La leçon est donc simple : le caractère esthétique d’un acte ne le rend pas médicalement anodin.

Les signaux qu’il ne faut pas banaliser

Pour le Dr Laraki, certains signes après une intervention doivent conduire à consulter rapidement : une douleur inhabituelle ou qui augmente, un changement important de couleur de la peau, un gonflement majeur ou l’apparition de fièvre. Après une injection au visage, tout trouble visuel doit être considéré comme une urgence.

Trois précautions lui paraissent essentielles : choisir un médecin qualifié, bénéficier d’une véritable consultation avec une indication personnalisée et connaître le produit utilisé ainsi que ses risques.

La traçabilité du produit est aussi fondamentale. Autrement dit, le premier geste de sécurité n’est pas le geste esthétique lui-même. C’est le choix de celui qui le réalise et du lieu dans lequel il est pratiqué.

Sortir de la banalisation

Face à ces dérives, les médecins interrogés convergent sur plusieurs nécessités : mieux encadrer l’exercice médical, renforcer les contrôles, sanctionner les pratiques illégales, garantir la traçabilité des produits et mieux informer le public.

Sollicité à plusieurs reprises par nos soins sur l’encadrement de la chirurgie et de la médecine esthétiques au Maroc, notamment sur les pratiques exercées en dehors du cadre médical, les contrôles effectués et les mesures envisagées pour lutter contre ces dérives, le ministère de la Santé et de la Protection sociale n’a pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication de cette enquête.

Pour le Dr Droussi, les sanctions contre l’exercice illégal doivent être rapides. Il appelle aussi la profession à préserver son éthique.

«Il faut préserver l’éthique de cette pratique médicale. On est avant tout des médecins, il ne faut pas qu’on me confonde avec les coiffeurs ou un professionnel de l’esthétique.» Il estime aussi que les professionnels eux-mêmes doivent accepter de dire non lorsque l’indication n’est pas justifiée ou que la demande est irréaliste.

La chirurgie esthétique doit être, insiste-t-il, «avant tout médicale, et non pas un produit comme les autres».

Pour le Dr Laraki, le principal danger réside dans «la combinaison des trois» : la pression des réseaux sociaux, la banalisation des actes et les pratiques réalisées en dehors du cadre médical. L’information constitue, selon elle, une première protection.

Le Dr Bnesouda insiste enfin sur les conditions techniques : bloc opératoire adapté, stérilité, présence d’un anesthésiste lorsque cela est nécessaire et recours à des spécialistes maîtrisant les différentes zones anatomiques.

Le Maroc s’apprête par ailleurs à disposer, à terme, d’un outil permettant de mieux mesurer le nombre d’interventions et leurs complications. Mais les chiffres ne diront pas tout.

Ils pourront compter les actes, les complications et les résultats. Ils ne diront pas toujours pourquoi une femme a voulu changer son corps, ni pourquoi une correction qui semblait devoir mettre fin à un complexe en a parfois fait naître un autre.

C’est précisément là que se situe l’un des enjeux de cette évolution : la chirurgie esthétique peut répondre à une gêne réelle, mais sa banalisation, l’influence des images numériques et la multiplication des pratiques hors cadre médical imposent de regarder aussi ce qui se joue derrière le désir de «corriger» son apparence.

Car entre améliorer une partie de son corps et entrer dans une succession de corrections, la frontière peut parfois devenir difficile à percevoir.

Entretien avec le Dr Hachem Tyal, psychiatre, psychanalyste



Le Matin : De plus en plus de femmes disent avoir conscience des risques liés à la chirurgie esthétique (complications, séquelles, voire décès), mais choisissent malgré tout de se faire opérer.

Dr Hachem Tyal :
La peur du danger et l'envie de changer de corps ne se situent pas sur le même plan. La peur, on peut la raisonner, la calculer. L'envie de transformation, elle, vient d'une souffrance plus profonde, parfois ancienne, qu'aucun argument rationnel ne suffit à calmer. Une femme qui accepte le risque d'une opération n'ignore pas le danger : elle le met de côté parce qu'il lui paraît moins lourd que l'idée de continuer à vivre dans un corps qu'elle ne supporte plus. Ce besoin touche souvent à l'estime de soi, à ce besoin d'être regardée avec bienveillance pour se sentir exister. Quand ce regard a manqué, ou qu'il a été trop dur, le corps devient l'endroit où l'on cherche à réparer une blessure qui vient en réalité d'ailleurs : de l'histoire personnelle, des relations, de la façon dont on a été aimée... ou pas.

Dans quelle mesure les réseaux sociaux, les filtres, les influenceuses et les témoignages «avant/après» changent-ils le rapport des femmes à leur corps et poussent-ils vers la chirurgie esthétique ?

Les réseaux sociaux ont changé la donne. Avant, on se comparait à une actrice ou à une photo de magazine. Aujourd'hui, on se compare à une amie, une collègue, une inconnue suivie assidûment sur les réseaux sociaux, qui pourrait être n'importe qui. Et c'est justement cette proximité qui rend la comparaison si douloureuse. Les filtres ajoutent encore à la confusion : on se voit soi-même transformée en un clic, et cette version lissée devient peu à peu la référence. Résultat : le vrai visage, au réveil, déçoit un peu plus chaque jour. Quant aux témoignages «avant/après», ils racontent une histoire de nouveau départ, et cela touche à quelque chose de très humain en chacun de nous : l'espoir qu'un seul geste suffise à se réconcilier avec soi-même.

À partir de quand le recours à la chirurgie esthétique cesse-t-il d'être une démarche réfléchie pour devenir le symptôme d'une souffrance psychologique ? Quels sont les signaux d'alerte ?

La limite n'est jamais purement médicale. Tant que l'opération répond à une gêne précise et apporte un mieux-être durable, on reste dans une démarche de soin légitime. La bascule se produit quand on demande à son corps de réparer un problème qui vient d'ailleurs : un manque de reconnaissance ancien, une blessure narcissique jamais refermée, ou un mal-être profond qu'on espère faire disparaître en changeant de silhouette. Plusieurs signes doivent alerter : une insatisfaction qui persiste même après une opération réussie, l'enchaînement des interventions sans jamais se sentir apaisée, un écart important entre ce que la personne voit d'elle-même et ce que renvoie réellement le miroir, ou encore une urgence intérieure qui ne laisse place à aucune réflexion. On est là dans ce que la psychiatrie appelle la dysmorphophobie, ou trouble dysmorphique corporel : le miroir renvoie une image que la personne ne parvient plus à croire. Dans ces cas-là, la chirurgie ne règle rien : elle déplace la souffrance sans l'apaiser. C'est pourquoi un accompagnement psychologique devrait, selon moi, faire partie du parcours, non pas comme un frein, mais comme une façon de vérifier que l'opération répond vraiment au bon problème.
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