Société

IA à l’école : un levier d’apprentissage qui interroge les inégalités

Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, une rencontre organisée par la Fondation Zakoura à Salé a réuni experts et décideurs autour de l’intelligence artificielle dans l’éducation. Si les opportunités sont réelles, les risques d’accentuation des inégalités, notamment territoriales, appellent à une intégration encadrée et progressive.

19 Avril 2026 À 17:20

À mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans les systèmes éducatifs, les interrogations sur ses effets se multiplient. À Salé, les 15 et 16 avril, la Fondation Zakoura a consacré un colloque international à cette transformation, réunissant décideurs publics, chercheurs et acteurs de terrain autour d’un enjeu désormais central : comment intégrer l’IA sans creuser davantage les inégalités éducatives. Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette rencontre a mis en évidence un double mouvement : d’un côté, les promesses d’une innovation capable d’améliorer les apprentissages ; de l’autre, les risques d’un déploiement inégal, susceptible de renforcer les fractures existantes.

Les débats ont largement porté sur les apports potentiels de l’intelligence artificielle. Personnalisation des apprentissages, adaptation des contenus, outils d’évaluation plus précis ou encore accompagnement des enseignants : les perspectives ouvertes par ces technologies sont nombreuses. Pour la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, l'IA place les sociétés face à une responsabilité historique, tout en invitant à repenser les modèles éducatifs, à investir dans le capital humain et à élaborer des cadres de gouvernance adaptés aux enjeux contemporains. Une idée partagée avec Mohammed Fikrat, président de la Fondation Zakoura, qui estime que l’enjeu dépasse la simple question technologique. « La question n’est plus seulement celle de son intégration, mais des conditions dans lesquelles celle-ci peut s’opérer de manière pertinente et responsable », souligne-t-il. Autrement dit, l’efficacité de l’IA dépendra moins de ses performances que de la manière dont elle sera intégrée dans les pratiques pédagogiques.


Le risque d’un creusement des inégalités

Au cœur des échanges, la question des disparités territoriales s’est imposée comme une préoccupation majeure. L’accès aux infrastructures numériques, la disponibilité des équipements ou encore le niveau de formation des enseignants restent très variables selon les régions. "Cette évolution implique une vision de l’humanité fondée sur la dignité, l’équité et le progrès partagé, ouvrant la voie à une société où l’innovation constitue un levier d’inclusion, de justice sociale et d’égalité des chances, a expliqué la ministre.
Dans ce contexte, la Fondation Zakoura, fortement engagée en milieu rural, plaide pour une approche ancrée dans les réalités locales. « Les effets de l’intelligence artificielle dépendront avant tout des choix d’accompagnement qui seront faits », insiste Mohammed Fikrat. Sans politiques d’accompagnement adaptées, l’IA pourrait accentuer les écarts entre établissements et territoires. À l’inverse, bien encadrée, elle peut devenir un outil de réduction des inégalités, notamment en facilitant l’accès à des ressources pédagogiques de qualité.

Au-delà des outils, l’intelligence artificielle redessine les contours mêmes de l’apprentissage. Elle favorise des parcours plus individualisés et modifie le rapport au savoir, désormais plus accessible, mais aussi plus complexe à appréhender. Cette évolution implique de développer chez les élèves de nouvelles compétences, notamment l’esprit critique, la capacité d’analyse et le discernement face à l’information. Elle redéfinit également le rôle de l’enseignant. « Il demeure au cœur du processus éducatif, en tant que médiateur, accompagnateur et garant du sens des apprentissages », rappelle Mohammed Fikrat. Dans ce contexte, la formation des enseignants apparaît comme un levier central pour réussir cette transition.

Les participants ont convergé vers plusieurs priorités : adapter les contenus pédagogiques, renforcer la formation des acteurs éducatifs, encadrer les usages de l’IA et garantir la protection des données. L’intégration de ces technologies devra, selon eux, s’inscrire dans une démarche progressive, fondée sur l’expérimentation et l’évaluation, afin d’éviter des effets contre-productifs. Au terme des échanges, une conviction se dégage : l’intelligence artificielle peut constituer un levier puissant pour améliorer les apprentissages, à condition de ne pas perdre de vue l’essentiel — l’équité et la place centrale de l’humain dans l’éducation.

Questions au président de la Fondation Zakoura

Mohammed Fikrat : L’intelligence artificielle doit être pensée au service de l’équité et des apprentissages

Le Matin : Pouvez-vous revenir sur les principales missions de la Fondation Zakoura et sur son évolution ?

Mohammed Fikrat :
Depuis 1997, la mission de la Fondation Zakoura ambitionne de contribuer continuellement au développement humain à travers l’éducation, avec une attention particulière portée aux populations vulnérables. Son action s’est d’abord concentrée sur l’éducation non formelle, avant de s’élargir progressivement au préscolaire, à la remédiation scolaire, à l’insertion des jeunes et à l’autonomisation des femmes, en particulier en milieu rural. À travers ces interventions, la Fondation agit également en faveur de la capacitation des individus et des acteurs.

Au fil du temps, la Fondation a fait évoluer son mode d’intervention en s’appuyant sur trois piliers complémentaires — Zakoura Éducation, Zakoura Academy et le Zakoura Lab — qui lui permettent de conjuguer action de terrain, formation des acteurs et innovation éducative. Elle développe ainsi une approche intégrée couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur de l’action éducative. Son expertise repose aujourd’hui sur quatre compétences complémentaires : la conceptualisation, la formation, le déploiement et l’évaluation. Cette complémentarité permet d’inscrire son action dans une logique de transformation et d’impact, avec une attention constante portée aux apprentissages, aux pratiques éducatives et aux réalités territoriales.

Depuis sa création, la Fondation a ainsi accompagné plus de 2 millions de bénéficiaires. Elle contribue à plusieurs chantiers du système éducatif national notamment la généralisation du préscolaire qui constitue un enjeu majeur pour notre pays, tant en matière d’accès que de qualité, elle intervient également dans le soutien scolaire et dans le déploiement des Écoles de la Deuxième Chance Nouvelle Génération dans plusieurs régions du Royaume, en réponse aux enjeux de la lutte contre le décrochage scolaire et d’inclusion sociale.

Ce parcours constitue à la fois une responsabilité et une source d’apprentissage continu, qui guide son engagement en faveur d’une éducation plus équitable, plus pertinente et plus en phase avec les besoins de notre société.
Pourquoi avoir choisi de consacrer un colloque à la question de l’intelligence artificielle dans l’éducation, et en quoi ce sujet s’impose-t-il aujourd’hui comme un enjeu prioritaire au Maroc ?

Le Zakoura Lab, à l’initiative de ce colloque, a pour mission de contribuer à alimenter la réflexion, l’innovation et la recherche-action autour des transformations qui traversent le champ éducatif. L’organisation de cette rencontre s’inscrit donc naturellement dans cette vocation. Elle s’inscrit également dans une continuité, puisqu’il s’agit du cinquième colloque organisé par la Fondation Zakoura sur plusieurs thématiques d’actualités.

Le choix de consacrer ce colloque à l’intelligence artificielle répond aussi à une interrogation que nous nous sommes nous-mêmes posée en tant qu’organisation engagée, depuis trois ans, dans un chantier de transformation digitale. Il nous a semblé important que cette réflexion ne soit pas menée de manière isolée, mais en dialogue avec notre écosystème, avec les institutions, les experts, les praticiens et les acteurs de terrain.

L’intelligence artificielle traduit aujourd’hui une transformation profonde de nos sociétés, de nos modes de production du savoir et, par conséquent, de nos systèmes éducatifs. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement celle de son intégration, mais des conditions dans lesquelles celle-ci peut s’opérer de manière pertinente et responsable.

Au Maroc, cet enjeu revêt une importance particulière. Il s’inscrit dans la dynamique de transformation du système éducatif et dans la nécessité de préparer les jeunes générations aux évolutions du monde contemporain. À notre niveau, nous essayons de contribuer à cette réflexion en veillant à ce que l’innovation technologique soit pensée en cohérence avec les réalités du terrain et les impératifs d’équité.

L’introduction de l’IA dans les pratiques pédagogiques peut accentuer certaines inégalités. Comment éviter que cette transformation ne creuse davantage les écarts, notamment en milieu rural ?

La question des inégalités appelle une attention particulière dans toute réflexion sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans l’éducation. Elle renvoie aux conditions dans lesquelles ces évolutions s’inscrivent dans les réalités éducatives et territoriales.

À la Fondation Zakoura, cette lecture est naturellement présente, dans la mesure où une part importante de notre action se déploie en milieu rural. Cette proximité avec le terrain nous conduit à considérer que toute nouvelle solution doit être pensée à partir des contextes dans lesquels elle va s’insérer.

Dans ce sens, les effets de l’intelligence artificielle dépendront avant tout des choix d’accompagnement qui seront faits. Il s’agit notamment de veiller à ce que les acteurs éducatifs soient formés et accompagnés, et que les solutions proposées soient adaptées aux environnements dans lesquels elles sont mises en œuvre.

L’expérience montre que la technologie prend son sens lorsqu’elle s’intègre dans un dispositif pédagogique cohérent. Dans cette perspective, l’intelligence artificielle peut être un levier au service de l’équité, en contribuant à l’amélioration des apprentissages et à des approches plus interactives, mieux adaptées aux besoins des élèves.

Au-delà des outils, l’intelligence artificielle est-elle appelée à transformer en profondeur les méthodes d’apprentissage et le rôle de l’enseignant ?

L’intelligence artificielle ne se limite pas à introduire de nouveaux outils dans la salle de classe ; elle s’inscrit dans une évolution plus large des processus d’apprentissage et du rôle des acteurs éducatifs.

Elle ouvre des perspectives en matière de personnalisation des apprentissages, avec des approches plus interactives et davantage centrées sur les besoins des apprenants. Elle transforme également la manière dont le savoir est accessible, structuré et mobilisé, ce qui renforce la nécessité de développer chez les élèves des compétences telles que l’analyse, le discernement et l’esprit critique. Elle interroge aussi l’autonomie de l’apprenant, ainsi que l’adaptation des contenus et des programmes à ces nouveaux environnements d’apprentissage.

Dans ce contexte, le rôle de l’enseignant évolue naturellement. Il demeure au cœur du processus éducatif, en tant que médiateur, accompagnateur et garant du sens des apprentissages. Cela suppose d’accorder une attention particulière à la formation et à l’accompagnement des enseignants, afin de leur permettre d’intégrer ces évolutions dans leurs pratiques.

À l’issue de ce colloque, quelles pistes concrètes pourraient être retenues pour accompagner l’adaptation du système éducatif marocain à ces mutations technologiques ?

Parmi les sujets qui devraient naturellement s’imposer figure la question de la formation des enseignants. La réflexion sur l’évolution des contenus et des curricula apparaît également essentielle, afin d’intégrer progressivement les compétences nécessaires à l’ère numérique.

Les enjeux de gouvernance devraient aussi occuper une place importante dans les discussions. L’encadrement de l’usage de l’intelligence artificielle, notamment en matière d’éthique, de protection des données et de transparence, paraît indispensable.

Cette évolution devra par ailleurs s’inscrire dans une dynamique progressive, fondée sur l’expérimentation, l’évaluation et l’ajustement. Il importe également d’accorder une attention à la sensibilisation et à l’accompagnement des parents, afin qu’ils puissent comprendre les transformations en cours et leurs implications pour les apprentissages de leurs enfants.

En définitive, ce colloque vise à contribuer à une réflexion collective sur les conditions d’une intégration pertinente de l’intelligence artificielle dans l’éducation, au service de la qualité des apprentissages, de l’équité et du développement humain.
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