Société

Le Centre antipoison soutient l’interdiction du «Qatrane» sur les ustensiles alimentaires

Utilisée depuis des générations pour imperméabiliser certaines poteries traditionnelles, l’huile de cade ne devra plus être appliquée sur les ustensiles destinés au contact alimentaire. À l’origine de cette décision du ministère du Tourisme, de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire, des analyses ayant révélé la présence de substances chimiques préoccupantes. Pour le Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc, cette mesure était devenue nécessaire afin de réduire un risque sanitaire difficile à détecter, mais bien réel.

21 Juillet 2026 À 13:02

Pendant des générations, les poteries traditionnelles ont accompagné le quotidien des familles marocaines. Verres, cruches destinées à conserver l’eau fraîche, plats de cuisson, récipients servant à stocker les aliments... Ces objets, emblématiques du savoir-faire artisanal national, continuent d’être largement utilisés. Pour améliorer leur étanchéité et leur donner leur odeur caractéristique, certains artisans ont recours à l’huile de cade, connue au Maroc sous le nom de «Qatrane».

Cette pratique est aujourd’hui appelée à disparaître pour tous les ustensiles destinés au contact alimentaire. Dans une circulaire adressée aux présidents des Chambres d’artisanat ainsi qu’aux directeurs régionaux et provinciaux, le secrétariat d’État chargé de l’Artisanat demande aux professionnels de cesser d’utiliser cette substance. Cette décision intervient après des analyses ayant mis en évidence, sur plusieurs échantillons de poteries, des concentrations élevées d’arsenic, d’aluminium et de cobalt, éléments dont certains sont reconnus pour leurs effets nocifs sur la santé lorsqu’ils sont absorbés de façon répétée.

Une huile aux propriétés reconnues... mais inadaptée au contact alimentaire

Pour le Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc (CAPM), cette mesure répond à une logique de prévention. Les toxicologues tiennent toutefois à lever toute ambiguïté : ce n’est pas la poterie traditionnelle qui est mise en cause, mais bien l’utilisation de l’huile de cade sur des récipients destinés à contenir de l’eau ou des aliments.

«L’huile de cade, appelée au Maroc "Qatrane” ou "Lketrane”, est obtenue par distillation sèche du bois du genévrier cade (Juniperus oxycedrus). Elle est traditionnellement utilisée pour imperméabiliser les poteries et leur donner une odeur caractéristique», explique le Dr Imad Belkhadir, toxicologue au Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc.

Loin d’être un simple produit naturel, cette huile possède une composition chimique complexe.

«Elle contient principalement des composés phénoliques, comme le gaïacol, les crésols ou le créosol, ainsi que des terpènes et d’autres composés organiques issus de la pyrolyse du bois. Ces substances sont reconnues pour leurs propriétés antiseptiques, mais aussi pour leur toxicité lorsqu’elles sont ingérées ou absorbées de manière répétée», poursuit-il.

Ces composés ne présentent pas de danger parce qu’ils sont présents dans l’huile elle-même, mais parce qu’ils peuvent être transférés aux aliments. La Dre Siham Benkhak, toxicologue au CAPM, explique le mécanisme en cause.

«Lorsqu’elle est appliquée sur une poterie servant à conserver de l’eau ou des aliments, certaines substances peuvent migrer progressivement vers les boissons ou les aliments, notamment lorsqu’ils sont chauds, acides ou stockés longtemps. Les analyses réalisées sur certaines poteries ont également mis en évidence des teneurs préoccupantes en arsenic, aluminium et cobalt», souligne-t-elle.

Autrement dit, le risque ne provient pas d’une utilisation occasionnelle de la poterie, mais d’une exposition répétée, parfois quotidienne, favorisée par certaines conditions d’utilisation. Les aliments acides, comme le citron, la tomate ou le vinaigre, ainsi que les préparations chaudes, augmentent la migration des substances chimiques du revêtement vers leur contenu.

Une exposition qui peut passer inaperçue pendant des années

Les spécialistes distinguent deux situations très différentes. La première est celle de l’intoxication aiguë, qui survient après l’ingestion directe de l’huile de cade. «Elle peut provoquer des brûlures digestives, des vomissements, des douleurs abdominales, une atteinte rénale, hépatique ou neurologique. Des cas graves, notamment chez l’enfant, ont été rapportés au Maroc et dans la littérature internationale», indique le Dr Imad Belkhadir.

Le Centre antipoison enregistre régulièrement ce type d’intoxication, essentiellement après une ingestion accidentelle ou dans le cadre d’usages thérapeutiques traditionnels.

La seconde situation est beaucoup plus difficile à identifier. Elle correspond à une exposition chronique, c’est-à-dire à l’absorption répétée de très faibles quantités de substances pendant plusieurs années.

«Cette exposition pourrait favoriser des effets sur le foie, les reins et le système nerveux. Pour certains contaminants comme l’arsenic, une exposition prolongée est associée à un risque accru de certains cancers», précise la Dre Siham Benkhak.

Contrairement à une intoxication aiguë, cette exposition est silencieuse. Les symptômes, lorsqu’ils apparaissent, sont peu spécifiques et peuvent être attribués à de nombreuses autres causes. C’est précisément cette difficulté qui conduit les toxicologues à privilégier le principe de précaution. En matière de santé publique, attendre que les effets deviennent visibles reviendrait à intervenir trop tard.
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