Marocain installé en Italie depuis l’âge de 7 ans,
Abderrahim Fakir vivait dans la région de Bologne, où il avait fondé une petite entreprise spécialisée dans le déménagement, le nettoyage et la manutention. À 42 ans, cet homme, décrit par ses proches comme un travailleur et « un bon vivant au grand cœur », est mort
dimanche 19 juillet dans le quartier du Pilastro, à l’issue d’
une intervention policière dont les circonstances continuent de susciter de nombreuses interrogations.
Depuis, une vidéo montrant ses derniers instants a bouleversé l’Italie, provoqué une vive émotion au Maroc et conduit à
l’ouverture d’une enquête judiciaire chargée d’établir comment cet homme, qui n’était ni armé ni recherché, a pu mourir alors qu’il se trouvait sous le contrôle des forces de l’ordre.
Selon la version initialement rapportée par
les autorités italiennes, plusieurs appels avaient signalé un homme en
état de « forte agitation », qui aurait adopté « un comportement agressif » et « endommagé un véhicule ». Les policiers dépêchés sur place auraient d'abord tenté de le calmer avant d'utiliser du
spray au poivre, puis de le plaquer au sol afin de le menotter. Cette version constitue aujourd'hui le récit présenté par les autorités. Elle devra toutefois être confrontée aux
témoignages, aux
enregistrements des appels aux services d'urgence, aux
communications radio, aux
images des caméras-piétons des policiers ainsi qu'aux différentes expertises ordonnées par le parquet.
La vidéo, ensuite largement relayée sur les réseaux sociaux, montre une autre séquence de l’intervention. On y voit Abderrahim
allongé sur le ventre, le visage contre le sol, maintenu par deux policiers. Il appelle à plusieurs reprises à l’aide, crie « Aiuto » (« Au secours ») et répète « Basta » (« Ça suffit »), une manière de signifier qu’
il ne résiste plus et qu’il se rend. Malgré cela, les deux agents poursuivent son immobilisation au sol et se repositionnent sur lui, exerçant de nouveau une pression sur son corps. Au fil des minutes, sa voix faiblit et ses mouvements ralentissent progressivement, jusqu’à ce qu
’il cesse complètement de réagir.
Un autre élément soulève des interrogations : la présence, dans les images, d’
un troisième homme en civil participant à l’immobilisation du défunt. Contrairement aux deux autres, il ne porte aucun uniforme. Vêtu uniquement d'un pantalon, il maintient les jambes d'Abderrahim pendant que les policiers poursuivent son immobilisation.
À ce stade, les autorités italiennes n'ont pas officiellement identifié cet homme. Plusieurs médias locaux le présentent comme
un habitant du quartier qui aurait participé à la maîtrise d'Abderrahim. Rien ne permet toutefois d'affirmer s'il est intervenu de
sa propre initiative ou à
la demande des policiers. Son rôle exact figure désormais parmi les nombreuses questions auxquelles la justice italienne devra répondre.
À la lecture des images, la présence de
quatre secouristes debout face à lui, à très courte distance, alors que la victime crie, appelle à l’aide et semble ne plus parvenir à s’exprimer clairement, alimente de nombreuses interrogations. La vidéo les montre observant l’intervention
sans agir, tandis que le ressortissant marocain paraît en détresse, puis ne s’approchant qu’après l’arrêt de ses mouvements et le relèvement des policiers. Reste désormais à établir pourquoi ils ne sont pas intervenus plus tôt, s’ils en ont été empêchés par les forces de l’ordre ou s’ils étaient tenus d’attendre la fin de l’opération avant de pouvoir lui porter secours.
La justice italienne face aux zones d’ombre !
Après la diffusion de ces images et face aux nombreuses interrogations entourant l’intervention, le parquet de Bologne a décidé d’ouvrir une enquête, pour l’heure limitée à
l’hypothèse d’un homicide involontaire, afin d’établir les circonstances exactes de sa mort. Deux policiers ayant participé à son interpellation ainsi que quatre secouristes présents sur les lieux ont été inscrits au registre des personnes visées par les investigations.
Une autopsie a également été ordonnée. Elle devra déterminer si le décès est lié à l’immobilisation en position ventrale, à la pression exercée sur son corps, à l’utilisation de gaz poivre, à un éventuel problème de santé préexistant ou à la combinaison de plusieurs facteurs. L’examen médico-légal devra surtout établir si les signes de détresse visibles dans la vidéo ont été identifiés à temps et si une prise en charge aurait pu éviter l’issue fatale. À ce stade, aucune conclusion définitive n’a encore été rendue publique.
Pour la famille du défunt, les images ne laissent toutefois guère de place au doute. Sa sœur,
Khadija, met directement en cause les policiers. « Ils ont tué mon frère de sang-froid. Je veux justice », a-t-elle déclaré à plusieurs médias italiens.
Dans une autre déclaration accordée à des médias locaux, elle s’est adressée directement aux Marocains : « Il est Marocain, comme vous... Il a droit à la justice... Le Maroc, son pays, ne doit pas laisser sa mort rester impunie. Ils l’ont tué comme un chien ».
L’affaire a fait surgir une question revenue avec insistance dans les réactions suscitées par la vidéo :
les forces de l’ordre avaient-elles le droit d’aller jusque-là ? En droit italien,
l’article 53 du Code pénal n’autorise le recours à la force par un agent public que lorsque celui-ci y est contraint par la nécessité de repousser une violence ou de vaincre une résistance à l’autorité. Ce recours doit également respecter les exigences de nécessité et de proportionnalité découlant de
la Convention européenne des droits de l’homme. Une fois une personne maîtrisée et placée sous le contrôle des autorités, celles-ci sont tenues de protéger sa vie et de prendre les mesures que son état de santé rend nécessaires. L’enquête devra désormais déterminer pourquoi ces obligations
ne semblent pas avoir été respectées au regard des faits visibles sur la vidéo, notamment au moment où le marocain, immobilisé au sol, appelait à l’aide, disait ne plus parvenir à respirer et paraissait ne bénéficier d’aucune assistance immédiate.
L’affaire prend une dimension diplomatique
L’ambassade du Maroc en Italie a indiqué
suivre cette affaire « depuis les premiers instants et avec la plus grande attention et une profonde préoccupation ». Le consulat général compétent a été chargé d’apporter à la famille tout le soutien moral et l’assistance consulaire nécessaires, tout en maintenant un contact permanent avec les autorités judiciaires italiennes afin de
suivre l’évolution de l’enquête.« L'intérêt de tous est que toute la lumière soit faite sur ce drame, en établissant avec rigueur, impartialité et transparence l'ensemble des circonstances des faits », a déclaré
Youssef Balla, ambassadeur du Royaume du Maroc en Italie. La représentation diplomatique a également réaffirmé sa confiance dans la justice italienne, estimant que les investigations en cours permettront d’établir précisément les circonstances du décès.
Mardi, la présidente du Conseil italien,
Giorgia Meloni, est à son tour intervenue publiquement. Dans un message publié sur X, elle a affirmé qu’il était « impératif que les éventuelles responsabilités soient établies avec la plus grande rigueur » et que « la vérité doit être recherchée jusqu’au bout, sans préjugés ni complaisance pour quiconque ». Tout en condamnant les violences survenues lors des manifestations à Bologne,
la cheffe du gouvernement a insisté sur la nécessité de laisser la justice établir les faits.
Le ministre italien de l’Intérieur,
Matteo Piantedosi, a également appelé à attendre les conclusions de l’enquête, rappelant que
« personne n’est au-dessus des lois ». L’Italie traversée par une vague de manifestations pour réclamer justice
À mesure que la vidéo de l’interpellation se diffusait, les voix se sont multipliées à Bologne pour
dénoncer les circonstances de l’intervention et réclamer que toute la lumière soit faite sur la mort d’Abderrahim Fakir. Dès le soir du drame, des centaines de personnes se sont rassemblées dans le quartier du Pilastro pour lui rendre hommage et
exiger « vérité et justice ». Le lendemain, un nouveau rassemblement s’est tenu dans le centre-ville à l’appel du maire de Bologne, Matteo Lepore, tandis que le conseil municipal observait une minute de silence en mémoire de la victime.
Ces mobilisations ont réuni des habitants, des membres de la communauté marocaine, des associations et des organisations de défense des droits humains, tous demandant que les circonstances du décès soient établies avec précision.
Lundi soir, plusieurs milliers de personnes ont ensuite
manifesté dans le centre de Bologne. Des affrontements ont éclaté avec les forces de l’ordre, faisant
64 blessés parmi les policiers, selon la préfecture de police, et
11 parmi les manifestants, d’après la chaîne Sky TG24. Dans la foulée, de nouveaux appels à manifester ont été lancés à
Milan, Florence et Naples.
À la suite de ces violences, la famille du défunt, par la voix de
son avocat Fabio Anselmo, a pris ses distances avec les débordements. Le conseil a dénoncé
une « attaque contre la famille », rappelant que les proches du ressortissant marocain réclamaient avant tout « la vérité et la justice », et non la haine ou la vengeance.
Dans l’opinion publique marocaine, comme en témoignent les nombreux commentaires suscités par l’affaire, une conviction s’est installée avant même les conclusions de l’enquête : au-delà des responsabilités individuelles, ce drame interroge
la place accordée aux immigrés marocains en Europe et le traitement qui leur est réservé. C’est aussi cette blessure que
la justice italienne devra contribuer à apaiser en établissant toute la vérité.