Le Matin : Comment ONU-femmes œuvre-t-elle à améliorer la condition de la femme au Maroc et quelles sont vos programmes phares ?Myriem Ouchen Noussaïri : ONU Femmes accompagne le Maroc dans une dynamique de transformation structurelle en faveur de l’égalité femmes-hommes, en étroite articulation avec les priorités nationales et les engagements internationaux du Royaume. Notre action repose sur quatre piliers complémentaires : le renforcement des cadres juridiques et normatifs, l’autonomisation économique des femmes, la lutte contre toutes formes de violences faites aux femmes et aux filles, et la promotion du leadership et de la participation des femmes à la prise de la décision. Nos programme phares portent sur :
- La prévention et la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, à travers des approches intégrées.
- L’autonomisation économique des femmes, en lien avec les politiques d’emploi, la reconnaissance du travail non rémunéré des femmes, l’accès au travail décent et au financement.
- La budgétisation sensible au genre, où le Maroc fait figure de pionnier régional.
- Le renforcement des données et statistiques de genre, essentiels pour orienter les politiques publiques et mesurer les progrès.
- Et le leadership des femmes dans les sphères politiques, économiques et administratives.
Notre approche est fondée sur le partenariat, la convergence, l’alignement avec les politiques publiques et la recherche d’un impact durable sur la vie des femmes et des filles.
Par rapport à son environnement africain et arabe, où se situe aujourd’hui le Maroc en matière d’égalité femmes-hommes, entre avancées juridiques et réalités sociales ?Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a engagé des réformes structurantes en faveur des droits des femmes : réforme du Code de la famille, du Code de la nationalité, promotion de la participation politique des femmes, évolution du cadre pénal et constitutionnalisation de l’égalité. Ces avancées positionnent le Maroc parmi les pays ayant entrepris des réformes significatives à l’échelle régionale. Toutefois, comme dans de nombreux pays, la traduction des acquis juridiques dans les réalités sociales demeure progressive. Des écarts persistent entre les avancées normatives et la réalité vécue par les femmes et les filles. Les taux d’activités des femmes restent faibles, les inégalités sur le marché de travail persistent, la charge du travail domestique demeure inégalement répartie et les violences faites aux femmes restent une préoccupation majeure. L’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement d’adopter des cadres juridiques, mais d’en assurer l’effectivité, à travers des politiques publiques cohérentes, des budgets adaptés, des services accessibles et un changement progressif des normes sociales.
Pensez-vous justement que les lois, à elles seules, peuvent faire évoluer la condition de la femme ?Les lois sont indispensables. La Constitution de 2011 a posé un cadre fondamental en consacrant les principes d’égalité et de parité. Elle a ouvert la voie à des réformes importantes et à une convergence accrue avec les engagements internationaux du Maroc. Les lois posent un cadre, consacrent des droits et envoient un signal fort à la société, mais elles ne suffisent pas à elles seules. Une loi ne transforme la vie des femmes que si elle est appliquée, financée, comprise et appropriée par l’ensemble des institutions et de la société. L’égalité ne se décrète pas uniquement par la loi – elle se construit dans les politiques publiques, les pratiques et les mentalités.
Parmi les réformes majeures touchant les femmes, la nouvelle révision de la Moudawana. Comment avez-vous suivi le débat autour de cette réforme et que pensez-vous de l’approche adoptée pour la révision de cette loi ?Le processus de révision du Code de la famille constitue une réforme structurante, initiée par Sa Majesté le Roi
Mohammed VI, qui revêt une importance stratégique pour les droits des femmes, des enfants et la cohésion sociale. ONU Femmes suit ce processus avec une attention particulière, dans le respect du débat national. Nous considérons que cette réforme représente une opportunité majeure pour aligner davantage le Code de la famille avec les dispositions constitutionnelles et les normes internationales des droits humains, tout en tenant compte des évolutions sociales et des réalités vécues par les familles marocaines. Ce qui est essentiel c’est la méthode : une approche inclusive, fondée sur des consultations, l’expertise, les données probantes et l’écoute de la société civile. ONU Femmes restera disponible pour accompagner dans son mandat la mise en œuvre effective des nouvelles dispositions une fois la réforme adoptée.
Certains estiment que dans les sociétés arabo-musulmanes, le poids de la religion constitue un obstacle à l’émancipation de la femme et à l’égalité des genres. Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec cette lecture ? Sinon comment expliquer la situation de la femme dans le monde musulman ?Ce n’est pas la religion qui explique les inégalités ; ce sont les interprétations, les normes sociales et les rapports de pouvoir – et ceux-là peuvent évoluer. L’expérience montre que là où les droits progressent, on retrouve généralement une combinaison de volonté politique, de réformes juridiques, d’institutions solides, d’espace civique, d’investissement dans l’éducation et l’emploi, et des débats publics. Le Maroc illustre justement qu’il est possible d’avoir des dynamiques de réforme et de débat ancrées dans une identité nationale et spirituelle, tout en avançant sur l’égalité. L’enjeu est donc moins la religion que la capacité des sociétés à faire évoluer les normes sociales, les cadres juridiques et les pratiques vers plus d’égalité et de justice.
La mentalité et la culture patriarcales sont prégnantes dans les pays arabes. Comment faire évoluer les choses ? Par quoi faut-il commencer ?
L’évolution des mentalités et la transformation des normes sociales est un processus progressif, qui s’inscrit dans le temps mais qui est possible. Cette évolution passe par des leviers clés :
- L’éducation dès le plus jeune âge, pour déconstruire les stéréotypes sexistes.
- Les médias et le numérique, qui jouent un rôle déterminant dans les représentations sociales.
- La reconnaissance et le partage équitable du travail domestique et de soins, traditionnellement assigné aux femmes, souvent invisible mais central.
- L’engagement des garçons et des hommes comme acteurs de changement.
- Et un espace civique actif, où associations, chercheurs, acteurs religieux, artistes et mouvements de jeunes peuvent débattre, proposer et influencer les normes et pratiques sociales.
Il ne s’agit pas de renier une culture, mais de permettre à celle-ci d’évoluer, à partir de ses propres ressources, vers davantage d’égalité et de dignité pour toutes et tous.
La participation politique de la femme est un des indices pour juger de l’évolution d’une société. Pour avancer, le Maroc a instauré des mécanismes de discriminations positives qui sont de plus en plus décriés car jugés non démocratiques. Que pensez-vous de cette approche ? Est-elle la bonne ?Malgré les avancées enregistrées, les femmes demeurent sous-représentées dans les instances de prise de décision. De ce fait, les mécanismes temporaires – comme les quotas – ne sont pas anti-démocratiques lorsqu’ils sont bien conçus. Au contraire, ils sont pro-démocratiques, car ils ont pour objectif de corriger un biais structurel qui empêche une représentation équilibrée. Ces mécanismes doivent être temporaires et évalués, accompagnés de mesures de renforcement des capacités et doivent être orientés vers une participation réelle et influente des femmes. L’enjeu est ainsi de progresser vers une parité d’influence, et sans ces dispositifs, l’égalité formelle des droits ne se traduit pas nécessairement par une égalité réelle des chances.
Les violences faites aux femmes, notamment dans l’espace numérique, semblent gagner du terrain partout dans le monde. Pourquoi ce phénomène progresse-t-il et comment le contrer selon vous ?Les violences faites aux femmes dans l’espace numérique connaissent une progression préoccupante à l’échelle mondiale. Si la révolution numérique offre de nombreuses opportunités en matière d’expression, d’accès à l’information et de participation, elle génère également de nouveaux risques pour les femmes et les filles. Les espaces en ligne prolongent et amplifient des violences fondées sur le genre déjà présentes hors ligne, notamment à travers le harcèlement, la diffusion de contenus misogynes ou l’utilisation de deepfakes à caractère sexuel. Ces pratiques peuvent affecter durablement la sécurité, la santé mentale, la réputation et, dans certains cas, la participation des femmes à la vie publique. Au Maroc, selon les données du Haut-Commissariat au Plan, près de 1,5 million de femmes, soit environ 14%, ont déjà été victimes de cyberviolence. Pour y répondre, il faut une approche intégrée : prévention, éducation, dispositif de protection et de recours, responsabilisation des plateformes, application effective de la loi et mobilisation collective.
La question de l’autonomisation économique des femmes, affirment certains, est avant tout une affaire de moyens et de ressources. Pour eux, violences faites aux femmes et pauvreté vont de pair. Qu’en pensez-vous ?L’autonomisation économique est un levier central de protection et d’émancipation, mais elle ne se limite pas à l’accès aux ressources financières. Elle suppose de lever des obstacles structurels tels que l’accès à l’emploi, à la mobilité, aux services de garde, à la protection sociale et à un environnement sûr. Les données disponibles montrent que la relation entre pauvreté et violences est bien réelle. Selon la dernière enquête de prévalence sur les violences faites aux femmes et aux filles, la violence fragilise l’emploi, la santé, la mobilité et accroît la dépendance économique. Et la pauvreté augmente l’exposition à certaines violences et réduit les options de sortie. Les politiques doivent traiter ces dimensions de manière intégrée. L’autonomie économique est une protection. Et la sécurité est une condition de l’autonomie.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aujourd’hui aux femmes, aux décideurs publics et aux jeunes générations ?Le message que je souhaite porter est avant tout un message de responsabilité collective et de continuité.
• Aux femmes, je souhaite dire que leurs parcours et leurs contributions sont au cœur du développement de nos sociétés. Les progrès réalisés sont le fruit d’engagements collectifs et de long terme, portés par de nombreuses femmes et alliés. Ils appellent à être consolidés afin que chaque femme et chaque fille puisse exercer pleinement ses droits, en toute dignité et en toute sécurité.
• Ceci dit, aux décideurs publics, je dirais que l’égalité entre les femmes et les hommes constitue un principe fondamental des droits humains et un objectif partagé du développement durable. Sa réalisation repose sur la cohérence des cadres juridiques, des politiques publiques, et des mécanismes de mise en œuvre, ainsi que sur l’utilisation des données probantes pour éclairer l’action publique, dans un esprit de partenariat et de redevabilité.
• Aux jeunes générations, je souhaite rappeler leur rôle essentiel dans la construction d’une société plus juste et plus inclusive. Par leurs choix et leurs engagements, les jeunes contribuent à façonner les normes sociales d’aujourd’hui et de demain. Leur capacité à promouvoir le respect, le dialogue et l’égalité est un levier déterminant pour des transformations durables.
ONU Femmes continuera, pour sa part, à accompagner le Royaume du Maroc dans ces efforts, en appui aux priorités nationales et dans le respect des droits humains de toutes les femmes et de toutes les filles.