Société

Près d’un enfant marocain sur deux a déjà son propre smartphone, mais à quel prix ?

Du premier smartphone aux réseaux sociaux, en passant désormais par l’intelligence artificielle, l’enfance au Maroc se déroule aussi derrière un écran. Une étude présentée ce jeudi à Casablanca par Kaspersky et le Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation (CMRPI) dresse un état des lieux de cette nouvelle réalité, où l’apprentissage rapide des outils numériques s’accompagne de formes d’exposition que parents, plateformes et institutions sont appelés à mieux appréhender.

Ph : Sradni

17 Septembre 2026 À 14:26

Près d’un enfant marocain sur deux âgé de 10 à 16 ans dispose déjà de son propre smartphone, 67,9 % utilisent des outils d’intelligence artificielle et plus d’un sur cinq a déjà été confronté à au moins un incident en ligne. Ces résultats ressortent d’une étude de Kaspersky et du Centre Marocain de Recherches Polytechniques et d’Innovation (CMRPI), présentée ce jeudi à Casablanca et menée auprès d’environ 1.000 parents marocains, issus de différentes strates de la population, aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural et avec différents niveaux d’instruction. L’enquête dessine les contours d’une immersion numérique qui commence tôt et ne se cantonne déjà plus aux réseaux sociaux, les assistants d’intelligence artificielle ayant, eux aussi, trouvé leur place dans les usages des enfants.

Avec 44,9 % des enfants disposant d’un smartphone personnel et 42,4 % ayant accès à un téléphone partagé avec un parent, un frère ou une sœur, le téléphone constitue de loin la principale porte d’entrée dans cet univers numérique. La télévision connectée est accessible à 41,1 %, l’ordinateur à 27,8 %, la tablette à 24 % et la console de jeux à 10,1 %, tandis que seuls 3,5 % n’ont accès à aucun appareil connecté.

Cette autonomie s’installe parfois bien avant l’adolescence puisque 18 % des enfants obtiennent leur premier smartphone personnel avant l’âge de 10 ans, 15,8 % entre 10 et 11 ans et 14,3 % entre 12 et 13 ans. Ils sont 16,3 % à recevoir leur premier appareil personnel à partir de 14 ans, tandis que 35,6 % n’en possèdent pas encore.

Lors de la présentation, Gladys Salmout, directrice de la communication corporate de Kaspersky pour l’Afrique du Nord, a insisté sur le décalage entre l’aisance avec laquelle les enfants s’approprient les technologies et leur aptitude à en déceler les pièges. Elle a notamment évoqué des adultes qui se font passer pour des enfants sur les réseaux sociaux, mais aussi de faux codes promotionnels diffusés dans les jeux en ligne, susceptibles d’inciter un mineur à renseigner une carte bancaire et, par ricochet, d’exposer les données financières de ses parents.

Ce décalage prend une autre dimension avec l’intelligence artificielle puisque, selon les chiffres présentés par la représentante de kaspersky, près de 65 % des enfants savent déjà utiliser l’IA, notamment pour leurs devoirs ou la création de contenus, alors que seuls 25 % des parents seraient capables d’identifier un contenu généré par intelligence artificielle. Pour la responsable, cette différence montre que la confiance accordée à l’enfant ne peut pas constituer, à elle seule, un dispositif de protection face à des techniques de manipulation dont les contours deviennent toujours plus difficiles à discerner.

Un enfant sur sept dépasse quatre heures d’écran par jour

En dehors du temps scolaire, 36,7 % des enfants passent entre une et deux heures par jour devant les écrans, selon les réponses des parents interrogés, contre 18,5 % qui y consacrent entre deux et trois heures et 9,3 % entre trois et quatre heures. 14 % dépassent quatre heures quotidiennement, tandis que 15,7 % y passent moins d’une heure et que 5,8 % des parents ne savent pas estimer le temps d’écran de leur enfant.

Commentant ces résultats, Sofana Benyahia, coordinatrice et cheffe de division chargée de l’Observatoire national de la criminalité, a mis en garde contre une lecture du risque qui se limiterait à comptabiliser les heures passées devant un écran. « Mesurer le temps d’écran, oui, mais ça ne suffira pas », a-t-elle relevé, soulignant qu’une seule minute peut parfois suffire pour qu’un enfant tombe sur un contenu qu’il ne devrait pas voir.

La protection des mineurs ne peut pas davantage reposer sur les seuls parents, selon Sofana Benyahia, qui a également insisté sur la responsabilité des plateformes et évoqué les dispositifs adoptés dans différents pays pour adapter l’accès et certaines fonctionnalités à l’âge des utilisateurs, ainsi que les mesures visant directement les comptes des adolescents.

Une réponse capable de tenir compte de la diversité des risques doit ainsi associer les familles, les plateformes et les institutions, tout en s’appuyant sur les données pour identifier les dangers et ajuster les mécanismes de protection. Il n’existe pas, a expliqué la responsable, une solution unique capable de couvrir l’ensemble des usages et des dangers auxquels les enfants peuvent être confrontés en ligne.

YouTube domine les usages des enfants marocains

Avec 55,3 % des enfants qui l’utilisent, YouTube arrive en tête des plateformes fréquentées, devant WhatsApp à 40 %, les jeux en ligne à 36,2 %, Instagram à 31,7 %, Facebook à 25,6 %, TikTok à 21,5 % et Snapchat à 12,3 %. Les vidéos figurent parmi leurs pratiques les plus fréquentes, 38,3 % des enfants en regardant souvent ou très souvent.

Cette présence soutenue sur les plateformes s’accompagne d’incidents déjà rapportés par les familles puisque 21,1 % des parents déclarent qu’au moins une situation en ligne a concerné leur enfant, dont 9,5 % une exposition à un contenu choquant et 8,1 % un contact avec un inconnu. Parmi les parents ayant connaissance d’un tel épisode, 45,1 % ne l’ont pas appris spontanément de leur enfant, laissant apparaître une part de l’expérience numérique des mineurs qui demeure hors du regard familial.

Plus de huit parents sur dix sont inquiets, mais l’accompagnement reste difficile

81,4 % des parents se disent inquiets de ce que leur enfant peut rencontrer en ligne, dont 38,4 % « très inquiets » et 43 % « plutôt inquiets ». Lorsqu’ils sont interrogés séparément sur les différents risques, la dépendance aux écrans arrive en tête avec 86,5 %, devant les contenus inappropriés, qui préoccupent 81,1 % des répondants. Les fake news et les deepfakes inquiètent 74,9 % des parents, les contacts ou sollicitations provenant d’inconnus 72,4 %, la protection des données personnelles 71,8 %, les arnaques et fraudes 66,3 % et le cyberharcèlement 58,4 %.

Lorsqu’il leur est demandé de ne retenir qu’une seule préoccupation, les contenus inappropriés arrivent en tête avec 29,2 %, suivis du temps d’écran et de la dépendance à 28 %. Ces deux sujets concentrent à eux seuls 57,2 % des premières préoccupations, loin devant les fausses informations et images truquées à 11,6 %, les arnaques et fraudes à 8,6 %, l’intelligence artificielle à 7 % et les contacts avec des inconnus à 6,8 %. Le cyberharcèlement illustre particulièrement ce décalage puisque 58,4 % des parents s’en disent préoccupés lorsqu’il est évalué séparément, mais seulement 3,4 % le placent au premier rang de leurs inquiétudes.

Pour El Mehdi Roussafi, membre du bureau d’administration du Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation (CMRPI) et expert en cybersécurité, protéger un enfant ne se résume toutefois pas à installer un logiciel sur son téléphone. « Le contrôle parental n’est pas forcément technique, ce n’est pas forcément un outil », souligne-t-il. La première étape consiste, selon lui, à sensibiliser les parents et à instaurer « un cadre sain de communication » dans lequel l’enfant se sent suffisamment en confiance pour parler des problèmes, des risques ou des situations difficiles auxquels il peut être confronté sur les réseaux sociaux.

Cette communication doit aller de pair avec une connaissance plus fine des habitudes numériques de l’enfant, El Mehdi Roussafi estimant que les parents doivent savoir quelles applications sont utilisées, quels comptes ont été créés et comment leurs paramètres de confidentialité sont configurés. Il insiste également sur la nécessité pour les adultes de se familiariser avec les nouveaux outils afin d’en comprendre « les risques, les limitations » et d’être en mesure d’accompagner leurs enfants dans leur utilisation.

Installés sur les smartphones ou les tablettes, les outils de contrôle parental peuvent notamment limiter le temps d’écran ainsi que l’accès à certaines applications, certains sites ou certaines vidéos, mais interviennent, dans cette approche, comme un complément au dialogue et à l’accompagnement plutôt que comme leur substitut.

Plus d’un enfant sur cinq a déjà vécu un incident en ligne

21,1 % des parents déclarent qu’au moins un incident en ligne a déjà concerné leur enfant, ce qui montre que les risques identifiés dans l’étude ne se cantonnent pas aux seules inquiétudes exprimées par les familles. L’exposition à un contenu choquant est rapportée par 9,5 % des répondants, tandis que 8,1 % font état d’un contact avec un inconnu.

La manière dont ces situations parviennent à la connaissance des adultes révèle une autre difficulté puisque, parmi les parents informés d’un incident, 54,9 % expliquent que leur enfant leur en a parlé spontanément, tandis que 45,1 % l’ont découvert par un autre biais. Dans 21 % des cas, le parent s’en est aperçu en consultant le téléphone ou les comptes de son enfant, 13,4 % après l’avoir interrogé et 4 % par l’intermédiaire d’un tiers, comme l’école, un ami ou un autre parent.

Sofana Benyahia a replacé cette réalité marocaine dans un phénomène de plus grande ampleur en citant un rapport international de l’UNICEF portant sur 20 pays, selon lequel 20 millions d’enfants âgés de 12 à 17 ans auraient subi au moins une forme d’exploitation ou d’atteinte sexuelle facilitée par les technologies. Elle a surtout souligné qu’une grande partie de ces situations demeure invisible au-delà du cercle directement concerné. « Entre ce que vivent les enfants et ce que les adultes en savent, et encore moins les autorités, l’écart est considérable », a-t-elle résumé.

Au Maroc, cette question dépasse désormais la seule vigilance familiale et renvoie directement au cadre juridique applicable aux mineurs dans l’espace numérique. Mohamed Mehdi Bensaid avait indiqué, lors d’une séance parlementaire en juillet 2025, que le Code pénal constituait encore la principale référence face à certaines formes d’exploitation sur les réseaux sociaux, tandis qu’un projet destiné à mieux encadrer les pratiques numériques était alors en discussion. Plus d’un an après ces annonces, les données présentées par Kaspersky et le CMRPI viennent surtout rappeler l’urgence du chantier : les usages et les incidents sont déjà mesurables, tandis que le nouveau cadre spécifiquement annoncé pour les encadrer reste encore à concrétiser.

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