25 Août 2026 À 11:00
Plus qu’une rupture, une question de valeurs
Les histoires de personnes confrontées à une rupture de promesse de mariage ne manquent pas. On en retrouve notamment sur les réseaux sociaux, et particulièrement dans les groupes de discussion consacrés aux familles et au mariage, où les témoignages se multiplient. Certains racontent un désengagement soudain après plusieurs années de relation. D’autres évoquent des projets communs déjà bien avancés, des préparatifs entamés ou encore des engagements connus des familles. Les détails des situations diffèrent, mais elles ont le même aboutissement : une partie décide unilatéralement et sans crier gare de mettre fin à un projet de mariage. Et les raisons avancées pour justifier la rupture sont légion. Peur de l’engagement, changement de projet de vie, désaccords entre les familles, découverte tardive d’une incompatibilité jusque-là ignorée... Certaines «victimes» se disent d’ailleurs bernées, estimant s’être laissées investir dans une relation que l’autre partenaire n’envisageait finalement pas de poursuivre jusqu’au mariage.
Mais lorsque ces récits se répètent, ils finissent par poser une question qui dépasse les seules histoires individuelles : que disent ces témoignages de notre rapport à l’engagement ? C’est précisément sur cette question que les experts interrogés invitent à prendre du recul. Sans prétendre tirer de ces seuls récits le constat d’une évolution générale du phénomène, ils y voient le reflet possible de changements plus profonds dans la manière dont sont aujourd’hui envisagées certaines valeurs dans notre société, parmi lesquelles l’engagement, la confiance, la responsabilité et, plus précisément, la parole donnée. Car si autrefois «la parole d’homme» pouvait être considérée comme un engagement quasi solennel, cette conception semble aujourd’hui moins évidente. La promesse verbale ne suffit plus nécessairement à garantir qu’un engagement sera tenu. Les experts appellent ainsi à approfondir la réflexion autour de ce phénomène, d’autant que derrière ces changements dans les rapports à l’engagement, il y a des femmes et des hommes qui en subissent les conséquences très concrètement, après avoir investi du temps, des émotions et de l’argent dans une promesse qui, finalement, n’a pas été tenue.
Une rupture aux conséquences multiples : la femme face aux rumeurs, l’homme face à la pression de «rester fort»
«Lorsque la rupture survient, ce n’est pas seulement une relation qui prend fin, mais tout un projet de vie qui vacille», souligne le Dr Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute. Le logement envisagé à deux, les projets d’enfants, les habitudes communes ou encore les liens tissés avec la belle-famille peuvent alors soudainement être remis en question. Ce bouleversement n’est pas sans conséquences, tant sur le plan psychique que physique. «Face à ce choc émotionnel très lourd, la souffrance psychologique s’exprime très souvent par le corps, à travers notamment l’angoisse et le chagrin qui se transforment en maux physiques : des maux de ventre, des migraines à répétition, une fatigue extrême ou encore une sensation d’étouffement», explique le psychiatre. Mais parce que la promesse de mariage dépasse souvent le seul cadre du couple et acquiert aussi une valeur sociale aux yeux de l’entourage, la rupture peut prendre une autre dimension : celle du regard des autres. Sur ce volet, le Dr Harti apporte une précision importante : si la souffrance peut toucher aussi bien les hommes que les femmes, la société marocaine n’exerce toutefois pas la même pression sur les uns et les autres.
Chez la femme, cette pression peut prendre différentes formes. «À la perte affective s’ajoutent les rumeurs, la remise en question de sa réputation et une forte angoisse liée au célibat», explique le psychiatre. La rupture peut ainsi devenir une histoire que l’on demande à la femme de raconter, de justifier et parfois même de défendre. Pourquoi le mariage n’a-t-il pas eu lieu ? Qui a décidé ? Que s’est-il passé pendant ces années ? Autant de questions qui peuvent accentuer la blessure au lieu de permettre à la personne de la dépasser. Chez l’homme, les manifestations peuvent prendre une forme différente, sans que la souffrance soit pour autant moindre. «L’homme, quant à lui, souffre tout autant de la blessure de l’abandon, parfois doublée d’une perte financière importante concernant les frais des célébrations, les cadeaux et l’aménagement du foyer», note le Dr Harti. À cette souffrance affective et matérielle s’ajoute parfois une autre difficulté : celle de ne pas toujours pouvoir l’exprimer. «Sous la pression sociale qui voudrait qu’un homme ne pleure pas, il a tendance à cacher sa fragilité. Ce silence forcé se traduit souvent par une fuite, par exemple dans le travail à l’excès, une colère soudaine ou l’apparition de mauvaises habitudes comme les addictions», alerte le psychiatre.
Des réactions différentes, mais qui témoignent toutes du poids que peut prendre une rupture lorsque celle-ci intervient dans un cadre où le mariage reste fortement associé à des attentes familiales et sociales. Si la rupture se joue entre deux personnes, ses répercussions dépassent donc largement le cadre du couple. Elles renvoient aussi aux attentes, aux normes et aux valeurs qui continuent d’entourer le mariage dans la société.
Un projet à deux et la liberté de renoncer
Au-delà du regard de l’entourage et des conséquences immédiates de la rupture, c’est aussi le rapport à l’avenir qui peut se trouver profondément bouleversé. Qu’il s’agisse de la femme ou de l’homme, une même inquiétude peut finir par s’installer : celle de l’avenir. Après une rupture vécue comme un effondrement, la peur ne concerne plus seulement la perte de l’autre, mais aussi la possibilité de revivre la même expérience. Peur d’être abandonné à nouveau, difficulté à faire confiance, appréhension face à l’engagement ou encore crainte de devoir reconstruire sa vie à zéro.
Cette crainte ne concerne d’ailleurs pas uniquement ceux qui ont vécu une rupture. Elle peut aussi se nourrir, indirectement, des récits qui circulent dans l’entourage et, désormais, sur les réseaux sociaux. À l’ère des témoignages personnels, des vidéos et des récits de ruptures largement partagés, les expériences des uns deviennent rapidement visibles par les autres. Une histoire d’abandon, de fiançailles rompues ou de mariage qui n’aboutit pas peut ainsi devenir, pour une jeune génération, une expérience observée, commentée et parfois érigée en avertissement. Cette peur peut aussi prendre une dimension très concrète lorsqu’on découvre que, sur le plan juridique, une promesse de mariage ne vaut pas mariage. «En droit marocain, la promesse de mariage, ou khotba, est une promesse de mariage et non un mariage. Elle ne crée donc pas, à elle seule, de lien matrimonial ni d’obligation juridique de conclure le mariage», explique Maître Sanaa Belkhou, avocate au Barreau de Kénitra. Même lorsque le projet est avancé, que les préparatifs ont commencé et que les familles sont impliquées, le principe demeure celui du consentement libre. «Le mariage reposant sur un consentement libre, nul ne peut être juridiquement contraint à épouser une personne», insiste-t-elle. Autrement dit, chacun reste libre de renoncer au mariage.
Mais cette liberté ne signifie pas que toutes les conséquences d’une rupture sont ignorées par le droit. Les circonstances dans lesquelles elle intervient peuvent, dans certains cas, ouvrir la voie à une question de responsabilité. «Lorsque la rupture s’accompagne d’un comportement fautif, distinct de la seule décision de ne pas se marier, et qu’un préjudice matériel ou moral certain est établi, la question de la responsabilité peut alors être soumise au juge. Il faudra alors démontrer la faute, le préjudice ainsi que le lien de causalité entre les deux», souligne l’avocate. La question se pose avec une acuité particulière lorsque la rupture intervient après que des dépenses ont déjà été engagées pour préparer le mariage. «Le Code de la famille prévoit notamment des dispositions relatives aux cadeaux échangés pendant les fiançailles.
Pour les dépenses engagées en prévision du mariage, leur récupération n’est toutefois pas automatique. Il convient d’examiner leur nature, les circonstances dans lesquelles elles ont été engagées, les conditions de la rupture et surtout les éléments de preuve permettant d’établir leur lien direct avec le projet matrimonial», explique-t-elle. D’où l’importance, dans certaines situations, de pouvoir documenter les engagements pris avant la rupture. «Les factures, reçus, échanges écrits ou tout autre élément de preuve peuvent donc avoir une importance déterminante», souligne l’avocate. Car le constat est clair : si le projet de mariage se construit à deux, parfois pendant plusieurs années, le droit, lui, ne considère pas cette promesse comme un engagement à se marier. C’est justement pour éviter ce décalage entre la manière dont la promesse est vécue et ce qu’elle vaut réellement sur le plan juridique que les experts interrogés insistent sur l’importance de la sensibilisation. Celle-ci doit d’abord permettre de mieux faire connaître la réalité de la promesse de mariage et ses limites, afin que chacun puisse mesurer la portée de son engagement avant d’y consacrer du temps, des ressources et des projets de vie. Elle doit aussi ouvrir une réflexion plus large sur la place accordée aujourd’hui à l’engagement, à la confiance, à la responsabilité et à la parole donnée. Un effort de sensibilisation que nos experts jugent indispensable, parce que cela revient, au fond, à investir dans l’humain et, par conséquent, dans la société.
Questions à la chercheuse et actrice associative
Les témoignages de ruptures de fiançailles ou de promesses de mariage ne manquent pas, notamment sur les réseaux sociaux. Au-delà de ces histoires individuelles, que révèlent-elles de l’évolution de notre société ?
Je pense qu’il faut d’abord sortir d’une lecture strictement psychologique de la rupture. Lorsqu’une promesse de mariage prend fin, ce qui se défait n’est pas seulement un lien amoureux. C’est souvent tout un projet biographique qui avait commencé à s’organiser autour de cette relation : une représentation de l’avenir, une place dans la famille, parfois des choix professionnels, matériels ou résidentiels, mais aussi une certaine image de soi. Plus l’engagement a été rendu public et investi par les familles, plus la rupture prend une dimension sociale. Elle interroge aussi la place que nous accordons à la parole donnée et à l’engagement. Une promesse de mariage contient une parole donnée et une projection réciproque. Sa rupture peut donc être vécue comme une remise en cause de la confiance accordée à l’autre, mais parfois, plus profondément, comme une remise en cause de sa propre valeur. C’est là que la souffrance peut devenir problématique lorsque la personne transforme un événement relationnel en jugement sur elle-même : «je n’ai pas été choisi(e)», «j’ai échoué», «quelque chose ne va pas chez moi». Or il faut précisément dissocier ces deux dimensions : l’échec d’un projet relationnel n’est pas l’échec d’une personne. À mes yeux, c’est aussi ce qui donne à ces situations une portée plus large : elles nous amènent à réfléchir à ce que signifie s’engager, à la valeur que l’on accorde à une parole et à la responsabilité que l’on peut avoir à l’égard de l’autre lorsqu’un projet commun est construit.
Comment faut-il interpréter la multiplication de ces témoignages ? Peut-on parler d’un phénomène de société ?
Il faut être prudent. Nous ne disposons pas, à ma connaissance, de données statistiques nationales suffisamment précises permettant de mesurer spécifiquement les ruptures de promesses de mariage et encore moins leurs conséquences psychologiques et sociales. Il serait donc scientifiquement fragile d’affirmer que le phénomène est devenu «massif» ou qu’il augmente. En revanche, ce qui me semble incontestable, c’est que ces ruptures ont une résonance sociale particulière dans une société où le mariage demeure fortement investi. Malgré les transformations importantes des modes de vie et des représentations, le mariage continue à constituer pour beaucoup de personnes bien davantage qu’une union privée entre deux individus : il engage les familles, les attentes sociales, une certaine idée de la stabilité, de l’accomplissement personnel et parfois même du statut social. C’est d’ailleurs ce qui distingue une rupture de fiançailles ou d’une promesse de mariage d’une séparation affective qui serait restée entièrement privée. Dès lors que la relation a été socialisée – connue des familles, annoncée, accompagnée de préparatifs ou d’engagements matériels et symboliques – sa fin devient elle aussi un événement social. La question intéressante n’est donc peut-être pas uniquement : «Combien de personnes vivent cette situation ?» mais plutôt : «Pourquoi notre société rend-elle certaines ruptures beaucoup plus lourdes à porter que d’autres ?»
On parle souvent du regard de l’entourage. Malgré l’évolution des mentalités et des modes de vie, est-il encore à ce point déterminant dans la manière de vivre une telle rupture ?
Absolument. Dans certains cas, la souffrance produite par le regard social devient presque aussi importante que celle provoquée par la rupture elle-même. Parce que le mariage reste chargé d’une forte valeur symbolique, l’entourage peut involontairement transformer une expérience privée en épreuve publique : les questions répétées, la recherche des responsabilités, les commentaires sur les raisons de la séparation ou la crainte de «ce que les gens vont dire» obligent parfois la personne à revivre continuellement l’événement. Au lieu de pouvoir reconstruire son intimité, elle est sommée de justifier pourquoi un projet annoncé n’a pas abouti. Il faut également introduire ici la question du genre. Les conséquences sociales d’une rupture ne sont pas toujours distribuées de manière identique entre les femmes et les hommes.
Dans les contextes où la valeur sociale des femmes continue, même partiellement, à être associée au mariage, à l’âge auquel elles se marient, à la maternité future ou à leur réputation affective, une rupture peut générer une pression spécifique : peur d’être jugée, interrogations sur les possibilités d’une nouvelle union, sentiment d’avoir «perdu du temps», voire culpabilisation alors même qu’elle n’est pas responsable de la rupture. Cette pression renvoie moins à une fragilité particulière des femmes qu’à une construction sociale différente des trajectoires féminines et masculines. Une femme et un homme peuvent vivre la même rupture, mais ne pas être exposés exactement aux mêmes questions ni aux mêmes jugements. Les hommes ne sont d’ailleurs pas épargnés par les normes de genre. Ils peuvent, eux aussi, subir des injonctions liées à la réussite sociale, à la capacité financière, au rôle de pourvoyeur ou à l’idée qu’un homme devrait contrôler ses émotions et «passer rapidement à autre chose». La norme masculine peut ainsi produire une autre forme de souffrance : celle que l’on ne se sent pas autorisé à exprimer. C’est pourquoi une approche par le genre ne consiste pas simplement à affirmer que les femmes souffrent davantage. Elle consiste à comprendre comment la société attribue des significations, des attentes et parfois des sanctions différentes aux femmes et aux hommes.
Enfin, la dimension la plus profonde reste peut-être celle du projet de vie. Une rupture de promesse de mariage peut provoquer le deuil non seulement d’une relation réelle, mais d’un avenir qui n’a finalement jamais existé : les enfants imaginés, la maison envisagée, les habitudes futures, les projets partagés. La personne doit alors faire le deuil de quelque chose qu’elle n’a pas véritablement vécu, mais dans lequel elle avait déjà investi émotionnellement et symboliquement. La véritable reconstruction commence probablement lorsque l’individu parvient à dissocier son avenir du projet qui s’est interrompu : comprendre que la disparition d’un scénario de vie ne signifie pas la disparition de toute possibilité de vie. Mais cette reconstruction est beaucoup plus facile lorsque la famille et la société cessent de considérer la rupture comme une marque d’échec et reconnaissent à chacun et chacune le droit de réinventer sa trajectoire.