Les grands défis de la psychologie au Maroc selon le professeur Benaissa Zarhbouch
Organisé à Fès, le premier forum national des doctorants en psychologie a mis en lumière les enjeux actuels de la discipline au Maroc à travers des échanges scientifiques autour du thème «La recherche psychologique au service de la société marocaine». À cette occasion, le professeur Benaissa Zarhbouch, figure de la psychologie cognitive à la Faculté des lettres et des sciences humaines – Dhar El Mahraz, revient dans cet entretien sur les grands défis sociaux, les mutations de la recherche en psychologie et son rôle croissant dans les politiques publiques et le développement du pays.
Professeur Benaissa Zarhbouch avec le Professeur EL rhali Aharchaou, l'un des pionniers de la psychologie cognitive au Maroc.
Nadia Ouiddar
06 Mai 2026
À 17:07
Le Matin : Le thème du 1er Forum national des doctorants en psychologie est «La recherche psychologique au service de la société marocaine». Quels sont, selon vous, les défis sociaux les plus urgents au Maroc sur lesquels la psychologie peut apporter un éclairage concret aujourd’hui ?
Benaissa Zarhbouch : La société marocaine a connu des complexités multidimensionnelles à plusieurs niveaux, touchant la plupart de ses institutions sociales, de la famille à l’école en passant par le travail... Ces évolutions ont complexifié les formes de relations entre les individus, rendant les structures traditionnelles incapables de les accompagner ou d’y apporter des réponses convaincantes. Étant donné que la psychologie a pour objet l’étude de la relation de l’individu avec lui-même et avec autrui, elle s’efforce de décrire et de comprendre ces relations, tant dans leur versant normal que pathologique. En identifiant leurs causes, elle vise à généraliser les résultats et à les prédire dès l’apparition des premiers indicateurs. Partout où l’homme se trouve, la psychologie est présente, car sa mission est d’étudier l’être humain dans sa dimension psychique et dans ses interactions avec les autres et son environnement.
Dans ce cadre, les domaines de la santé mentale constituent une priorité au sein de la société marocaine. Se focaliser uniquement sur la santé physique ne peut mener à une société équilibrée et productive. Les rapports nationaux et internationaux soulignent la réalité de la dégradation de la santé mentale individuelle, et l’Organisation mondiale de la santé précise que le concept de santé englobe les dimensions physique et psychique ainsi que le bien-être. Il est donc impératif de s’intéresser à la santé mentale, non seulement sous l’angle de la psychiatrie, mais aussi à travers le prisme du traitement et du soutien psychologiques... À cet égard, la psychologie dispose des fondements et des mécanismes lui permettant d’être un acteur social contribuant au bien-être collectif.
L’éducation et l’enseignement représentent également une priorité, compte tenu des évolutions du système éducatif et de la nécessité de le développer selon les exigences de l’époque. Face à la complexité croissante des relations sociales et à l’omniprésence de la technologie, les méthodes éducatives traditionnelles ne remplissent plus leur rôle d’autrefois. Le simple changement de programmes ou de manuels n’est plus suffisant, tout comme le fait de saturer l’élève d’informations ne contribue plus à sa formation ni à son épanouissement. Il est désormais nécessaire de travailler sur l’humain, de le construire dans ses dimensions comportementale, cognitive et émotionnelle, tout en mettant l’accent sur l’instauration de relations plus humaines et équilibrées entre l’enseignant et l’apprenant, entre les enseignants et les parents.
À ce titre, la psychologie cognitive apporte des réponses cruciales sur les capacités d’apprentissage et explique le fonctionnement des structures cognitives. C’est ce qui a permis à la psychologie cognitive de proposer des approches pertinentes en matière de styles d’apprentissage, de régulation et de développement... L’école étant un prolongement de la famille avec ses propres complexités, cette dernière demeure une priorité majeure.
Les relations familiales se sont complexifiées sous l’effet des pressions de la vie quotidienne et des exigences d’une vie digne, impactant les interactions internes et le rapport au monde extérieur. La manière dont les conjoints interagissent, la relation avec l’enfant ou l’adolescent, et la gestion des dynamiques familiales... sont autant de domaines où la psychologie intervient efficacement. La stabilité de la famille est le véritable socle de la stabilité de toutes les autres institutions qui en découlent.
Ce forum aborde nombre de ces problématiques, et les participants s’attachent à les étudier méthodiquement selon les spécificités du contexte marocain, tant sur le plan linguistique que culturel.
On reproche souvent à la recherche d’être trop théorique. Comment ce forum aide-t-il à jeter des ponts réels entre les laboratoires de la Faculté de Dhar El Mahraz et les citoyens marocains ?
Ce sujet peut être appréhendé à la lumière de l’histoire de la psychologie au Maroc. Son introduction dans le pays par des psychiatres et des psychanalystes durant le protectorat français a contribué à forger certaines représentations à son égard, d’autant plus que la culture marocaine possède ses propres spécificités et ses structures thérapeutiques traditionnelles. Ainsi, la psychologie au Maroc a été initialement associée, de manière prépondérante, à son versant clinique et thérapeutique.
Cependant, l’ouverture de départements de psychologie dans les universités marocaines, notamment à Rabat et à Fès, a favorisé la diffusion du savoir psychologique dans sa globalité, tant thérapeutique que non thérapeutique. Après l’indépendance, le rôle de l’université s’est focalisé sur la marocanisation des cadres dans l’administration et l’enseignement. Dès lors, les efforts des psychologues se sont orientés vers l’arabisation de la discipline, l’établissement des bases de son enseignement universitaire, la conceptualisation et la fondation théorique.
Ce processus a consolidé l’image d’une discipline essentiellement théorique, bien que la première génération de fondateurs ait mené des études de terrain significatives sur la culture marocaine ; toutefois, le fait que ces travaux soient restés confinés dans les archives universitaires sans susciter l’intérêt des institutions officielles a alimenté ces perceptions.
La génération suivante a tenté de vulgariser la psychologie au-delà de l’enceinte universitaire par des études empiriques, dont le développement a été favorisé par l’évolution des méthodologies, des techniques d’enquête, de l’analyse statistique et des approches théoriques. Cela a donné lieu à l’émergence de travaux importants sur les plans théorique, méthodologique et appliqué.
L’avènement de l’approche cognitive en psychologie a insufflé un élan vigoureux à la discipline, conférant à ses contributions dans les domaines du travail, de la thérapie et de l’éducation des dimensions nouvelles. Citons à titre d’exemple l’approche par compétences dans l’enseignement, qui puise ses références théoriques dans la psychologie cognitive et a largement contribué à l’évolution des pratiques pédagogiques.
Elle a également apporté des contributions majeures en thérapie, tant au niveau des techniques que de la structuration temporelle de la thérapie comparativement aux méthodes psychanalytiques. La génération actuelle s’attache à orienter ses recherches vers les domaines d’application concrets : thérapie, soutien, réhabilitation, réinsertion et prise en charge... couvrant les sphères éducative, familiale et professionnelle.
Cela permet aux résultats de la recherche actuelle d’avoir un impact direct sur la réalité sociale, tout en respectant les spécificités culturelles, contextuelles et les croyances locales. Dans cette optique, et afin de structurer ces recherches, leur organisation au sein de laboratoires à la Faculté des lettres et des sciences humaines-Dhar El Mahraz de Fès a permis de clarifier les objectifs à travers des programmes de recherche définis, corrélés aux priorités nationales.
Ce cadre institutionnel a facilité l’obtention de soutiens matériels pour la réalisation de travaux, leur publication (articles et ouvrages...) et leur diffusion auprès du public via des colloques, des conférences et des formations...
Enfin, l’engagement des laboratoires dans des partenariats avec des institutions de la société civile et des organismes officiels, tels que l’Académie régionale d’éducation et de formation, les hôpitaux psychiatriques et diverses associations, a permis de jeter des ponts directs entre l’université et le citoyen marocain, favorisant une plus grande ouverture de la psychologie sur les institutions sociales.
Avec l’évolution des modes de vie au Maroc, assistez-vous à une demande croissante pour une expertise psychologique spécifiquement « marocaine », adaptée à nos valeurs et à notre culture ?
On peut affirmer que l’être humain marocain, à l’instar de tout individu à travers le monde, partage de nombreuses caractéristiques universelles, ce que nous appelons le «commun» ou l’«universel». Sur ce plan, les paradigmes de la psychologie s’appliquent de manière globale, notamment en ce qui concerne les structures cognitives, leurs fonctions ainsi que les processus de développement cognitif, social et affectif...
Toutefois, il existe également des dimensions propres à chaque société, telles que la langue, les représentations sociales et les systèmes de croyances, ce que nous désignons par le «relatif» ou le «local». À cet égard, la prise en compte des spécificités de la langue arabe dans les processus d’apprentissage constitue l’un des piliers de la recherche psychologique au Maroc.
Le développement de méthodes d’enseignement adaptées à la langue arabe figure également parmi les préoccupations majeures de la discipline dans notre contexte national. Par ailleurs, l’utilisation des langues locales à des fins d’évaluation psychologique, ainsi que l’élaboration d’échelles et de tests standardisés et culturellement adaptés, représentent des contributions scientifiques fondamentales pour la psychologie au Maroc.
Une partie du forum est dédiée aux mécanismes de publication dans des revues indexées. Est-ce là le principal obstacle pour les doctorants marocains pour exister sur la scène scientifique internationale ?
En effet, une recherche dont les résultats ne sont pas publiés peut s’avérer peu utile, d’une part pour la société marocaine, et d’autre part pour la visibilité des efforts des chercheurs marocains à l’échelle internationale.
Il convient de souligner que la publication au Maroc n’a jamais cessé ; elle a été foisonnante et a marqué la recherche psychologique dans le monde arabe, distinguant particulièrement l’approche cognitive au Maroc, et plus spécifiquement à Fès, pôle majeur d’où cette approche a émergé et s’est généralisée.
Étant donné que la psychologie est un patrimoine universel et que chacun a le droit d’accéder aux expériences et spécificités d’autrui, l’idée des revues indexées est apparue pour instaurer des mécanismes de régulation et garantir la qualité scientifique des recherches publiées.
Bien que l’introduction de la psychologie au Maroc se soit faite initialement en langue française, en raison d’un contexte historique précis, et qu’une grande partie de la production se soit faite dans cette langue, l’hégémonie actuelle de l’anglais dans l’édition indexée a poussé les chercheurs marocains à s’adapter à cette exigence linguistique.
L’usage de l’anglais est devenu une réalité incontournable pour tout chercheur, au Maroc comme à l’étranger, tant au niveau de la conception de la recherche que de sa diffusion. On peut affirmer que la nouvelle génération se tourne désormais directement vers les sources du savoir en langue anglaise, sans attendre d’éventuelles traductions en français comme c’était le cas auparavant.
Cette dynamique a permis aux chercheurs de contribuer massivement à l’édition indexée en anglais et de faire connaître les spécificités culturelles de la psychologie au Maroc. Elle a également favorisé l’ascension académique de l’université marocaine, notamment l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah (USMBA), dans les classements internationaux.
Quant à la question de l’utilité directe pour la société marocaine, la réponse nécessite de distinguer la publication scientifique de l’investissement appliqué des résultats sur le terrain. La publication représente une contribution au développement global de la psychologie, tandis que l’exploitation des résultats de recherche s’effectue dans la réalité en utilisant la langue locale.
On voit dans le programme des sujets allant de l’intelligence artificielle à l’autisme ou au stress professionnel. Est-ce le signe d’une nouvelle ère pour la psychologie au Maroc, plus ouverte sur les autres sciences ?
On peut affirmer que la psychologie au Maroc s’est, depuis sa genèse, ouverte aux disciplines voisines dont elle a bénéficié et auxquelles elle a contribué, telles que l’éducation, la sociologie, la linguistique, l’informatique et l’intelligence artificielle...
Par exemple, le développement de nouvelles méthodes d’enseignement de la langue arabe, comme la méthode syllabique, nécessite de comprendre les mécanismes, les processus et les structures de l’apprentissage, ce à quoi contribue la psychologie cognitive. Cela implique également une compréhension de la structure de la langue arabe et de ses règles grammaticales et morphologiques, relevant de la linguistique, ainsi que des modalités de transposition de ce savoir dans la pratique pédagogique, ce qui relève de la didactique.
C’est un modèle type de cette interfécondité et de cette ouverture mutuelle entre les sciences. Si nous souhaitons numériser cette méthode d’apprentissage, nous devons solliciter l’informatique, voire l’intelligence artificielle aujourd’hui.
L’exemple précité s’étend à tous les autres domaines, tels que la thérapie ou la réhabilitation cognitive. L’accompagnement du spectre de l’autisme, par exemple, requiert l’exploitation du cadre théorique de la psychologie ainsi que des contributions des neurosciences, et il en va de même pour d’autres problématiques.
À l’occasion de l’hommage qui vous est rendu lors de ce forum, quel message souhaitez-vous transmettre à la nouvelle génération de chercheurs marocains ?
Le message à transmettre est que des générations de chercheurs marocains se sont succédé et ont cohabité dans les domaines de la recherche et de l’enseignement, constituant ainsi une source de fierté pour tous. Malgré leur nombre restreint, ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes à cette nation qui nous a vus naître et grandir.
L’autre message destiné à la nouvelle génération de chercheurs est que la passion, la persévérance, le sérieux et l’assiduité au travail finissent toujours par porter leurs fruits, même après un certain temps. Lorsque l’objectif de l’étudiant est de servir sa patrie, sa société et sa discipline, il prend conscience de son rôle pivot et devient un acteur effectif du développement de sa communauté. C’est là que réside la véritable citoyenneté, celle qui consiste à établir un équilibre juste entre les droits et les devoirs.
Ce forum est une première édition nationale. Quelle est l’étape suivante pour que la psychologie devienne un levier incontournable des politiques publiques et du développement au Maroc ?
C’est une première expérience extrêmement riche, tant par l’idée qui a présidé à l’organisation de cette rencontre que par sa double portée humaine et scientifique.
Sur le plan humain, elle réside dans la rencontre et l’interaction entre plusieurs générations de psychologues marocains. Sur le plan scientifique, elle se manifeste par l’ouverture des étudiants-chercheurs les uns aux autres et la discussion de leurs travaux avec des experts.
À travers cette activité, nous souhaitons adresser un message aux autorités de tutelle : un travail colossal, profond et sérieux est accompli par les chercheurs au sein de l’université marocaine. Il incombe aux autorités de s’ouvrir davantage sur l’institution universitaire pour tirer profit de ces compétences marocaines.
L’expert marocain est le plus à même de comprendre les problèmes de sa patrie, car il les vit au quotidien.
Le regard que je porte sur l’évolution de la psychologie au Maroc au cours des trente dernières années est positif. La recherche en psychologie est un domaine aussi passionnant qu’utile. La psychologie et l’être humain constituent une entité indissociable. Toute recherche psychologique prend sa source dans l’humain et ses résultats lui reviennent en bénéfice.
La psychologie au Maroc a connu des évolutions majeures tant au niveau de ses objets d’étude que de ses méthodologies, de ses techniques et de ses domaines d’application. Ces transformations ont également touché les cadres théoriques, notamment au cours des trente dernières années.
Avec l’ouverture de départements et de filières de psychologie dans de nombreuses villes du Royaume, des milliers d’étudiants ont rejoint ces cursus. La création de Masters spécialisés a multiplié le nombre de chercheurs. Parallèlement, le nombre de docteurs a crû de manière significative.
Cette progression scientifique est soutenue par l’évolution des méthodes d’analyse statistique et par l’accès aux bases de données internationales. De même, le soutien institutionnel à la publication scientifique, aux colloques et à la mobilité internationale a renforcé la présence des chercheurs marocains sur la scène mondiale.
Les thématiques de recherche sont devenues plus précises et liées aux besoins de la société. Des outils psychologiques adaptés au contexte marocain ont été développés. Aujourd’hui, les jeunes chercheurs s’orientent vers des programmes d’intervention et de réhabilitation cognitive adaptés aux spécificités locales.
Cette dynamique mérite une attention particulière des autorités, notamment à travers la mise en place d’un cadre législatif régissant la profession de psychologue.
En définitive, la santé mentale est tout aussi cruciale que la santé physique, car l’être humain ne saurait être réduit à son seul aspect biologique.