Société

Réseaux sociaux : réguler sans interdire, une équation face à la tyrannie du buzz

Les dérapages sur les réseaux sociaux suscitent une inquiétude croissante. Souvent nourris par une méconnaissance des règles et des risques juridiques encourus, certains contenus diffusés sur ces plateformes dépassent largement le cadre de la liberté d’expression, heurtant les mœurs, l’éthique et les normes sociales, et provoquant de vives vagues d’indignation. Face à cette dérive, les autorités cherchent à fixer des limites, en écho aux alertes lancées par de nombreuses voix sur les effets délétères de contenus jugés nuisibles pour la société. Pourquoi les publications provocatrices exercent-elles un tel attrait ? Où se situe la frontière entre liberté d’expression et atteinte aux droits d’autrui ? Les internautes marocains mesurent-ils réellement la portée légale de leurs publications en ligne ? Les récentes condamnations d’influenceurs annoncent-elles un tournant ? Et la sanction est-elle, à elle seule, une réponse suffisante ? Analyse.

21 Janvier 2026 À 16:49

Pour une part croissante de jeunes Marocains, des plateformes comme TikTok, Instagram, YouTube, Telegram ou Discord ne sont plus de simples lieux de divertissement, mais des tribunes vivantes où s’expriment leur humour, leurs opinions, leurs ambitions et parfois leurs dérives.

Aujourd’hui, ces formes d’expression de plus en plus controversées font face à la volonté des autorités marocaines de réguler les contenus jugés nuisibles pour l’ordre public, comme en témoignent les récentes condamnations d’influenceurs très suivis. Ces décisions relèvent-elles de cas isolés ou annoncent-elles un durcissement systématique assumé ? Avant d’y répondre, il importe de revenir aux ressorts mêmes de ces pratiques numériques. À commencer par une question centrale : pourquoi les contenus provocateurs exercent-ils une telle fascination sur les internautes ?


«La provocation est désormais une stratégie de diffusion»

Pour plusieurs sociologues que nous avons interrogés, l’attrait des contenus provocateurs tient d’abord à leur capacité à titiller les émotions au détriment de la raison. Dans un espace numérique saturé, ces messages percutants déclenchent des réactions immédiates et intenses, révélant une société sous tension, en quête de sens et de repères, mais aussi prise au piège d’une économie de l’attention qui valorise le choc et la polémique au détriment de la réflexion.

À cette analyse s’ajoute celle des psychosociologues, qui mettent en lumière une dimension plus intime : le voyeurisme. Selon eux, les contenus provocateurs séduisent parce qu’ils donnent accès à ce qui devrait rester caché ou transgressif, offrant l’illusion de voir sans être vu. Le numérique renforce cette dynamique en transformant l’intimité en spectacle et l’autre en objet d’observation. La provocation devient alors un puissant déclencheur émotionnel, révélant une société partagée entre quête de sens et consommation rapide des émotions, où observer l’autre, souvent dans ses failles, permet de se rassurer, de se comparer ou d’exister par procuration.

Dans le même temps, ces contenus alimentent une viralité activement recherchée par certains producteurs de contenus. «La provocation déclenche des réactions fortes : indignation, moquerie, choc, adhésion... Et ces réactions nourrissent directement les mécanismes de recommandation. Il peut y avoir une dimension contestataire, mais bien souvent, il s’agit surtout d’une stratégie d’optimisation de la visibilité», souligne Khadija El Gour, sociologue et ex-membre du Conseil supérieur de la communication à la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA).

Pour elle, la viralité est devenue une véritable monnaie d’échange : plus on choque, plus on gagne en visibilité. «Le risque, c’est la banalisation de la surenchère. La provocation est désormais une stratégie de diffusion, et non plus seulement un style», alerte l’experte. S’installe alors un cercle vicieux : la quête de viralité encourage la provocation, qui capte davantage l’attention et génère encore plus de viralité, dans une spirale qui s’accélère. C’est précisément ce mécanisme que les autorités cherchent aujourd’hui à enrayer.


«Les réseaux sont un miroir amplificateur de la société»

Plusieurs affaires récentes ont mis en lumière cette volonté de l’État de sévir contre les dérives dans l’espace numérique. Parmi les plus médiatisées récemment figure celle du créateur de contenu Adam Benchekroun, condamné à trois ans de prison ferme et à dix ans d’interdiction d’utiliser les réseaux sociaux par le tribunal de première instance de Tanger pour des vidéos jugées contraires aux valeurs sociales, notamment pour atteinte à la pudeur, injures, diffamation, incitation à la commission d’infractions et diffusion d’images d’autrui sans consentement.

Le procès du jeune Adam, âgé d’une vingtaine d’années, a débuté après des plaintes de voisins concernant des «lives» nocturnes jugés perturbateurs et des contenus offensifs, et s’est transformé en procès très suivi publiquement, illustrant la volonté des autorités d’affirmer que certains comportements numériques ne relèvent plus de l’expression individuelle et peuvent donc justifier des sanctions judiciaires. Sa mère fait également l’objet de poursuites séparées pour des accusations plus graves liées à la traite d’êtres humains, l’exploitation sexuelle et la diffusion de contenu pornographique, renforçant l’attention publique et institutionnelle pour l’affaire. Parallèlement, d’autres créateurs ont été visés par des enquêtes ou des arrestations, comme le tiktokeur «Moulinex», accusé de diffusion de contenu préjudiciable et d’exploitation présumée de tiers. D’autres influenceurs tels qu’Ilyass El Malki ont également fait face à des poursuites pour diffamation, incitation ou insultes en ligne.

La réaction des autorités illustre une approche plus large de la justice quant aux limites de l’expression numérique. Mais qu’est-ce que ces affaires nous disent sur notre société ? Pour Mme El Gour, les réseaux sociaux sont le miroir de notre société, mais agissent en plus comme amplificateur : en rendant visibles et virales des pratiques ou des discours autrefois confinés à la sphère privée, ces plateformes mettent aux prises libertés individuelles et normes collectives. «Elles reflètent des tensions existantes : normes sociales, aspirations, frustrations, conflits de valeurs. Mais ils façonnent aussi les comportements : ils modifient la façon dont on parle, dont on se met en scène, dont on juge et dont on "sanctionne” socialement. Les réseaux sont un miroir, mais un miroir amplificateur, qui accélère les transformations culturelles», développe-t-elle. Les récentes condamnations pour atteinte aux mœurs publiques traduisent ainsi la réaction d’institutions confrontées à des comportements façonnés et amplifiés par le numérique, mais perçus comme transgressant les cadres sociaux et juridiques existants.


«Liberté d’expression n’est pas liberté de nuire»

Le droit marocain sanctionne certaines formes de diffamation, d’atteinte à la vie privée, de propagation de fausses informations ou encore la diffusion d’images sans consentement, même dans des lieux publics. Des articles sont souvent invoqués par la justice dans les procédures contre des créateurs de contenu. Les partisans de sanctions considèrent que des contenus «immoraux», «obscènes» ou «violents» peuvent avoir des effets négatifs sur la jeunesse et sur l’ordre social. Des associations de parents ou de protection de l’enfance ont salué certaines décisions judiciaires, estimant que la régulation est nécessaire pour protéger les valeurs sociales et les mineurs.

À l’inverse, des défenseurs des libertés numériques alertent sur le risque que de telles mesures soient interprétées comme une restriction excessive de l’expression, notamment lorsqu’il s’agit d’expressions satiriques ou critiques. Mais où se situe donc la frontière entre liberté d’expression et atteinte aux droits d’autrui ? «Au niveau du préjudice», répond l’experte. «Exprimer une opinion est une chose, porter atteinte à la réputation, à la vie privée, à la dignité d’une personne en est une autre. On franchit une limite lorsqu’il y a diffamation, injure, harcèlement, divulgation d’informations privées, atteinte à l’image ou exposition de mineurs. Le fait que cela se passe "en ligne” n’en réduit pas la gravité : cela peut au contraire l’amplifier», développe-t-elle. «La liberté d’expression n’est pas la liberté de nuire», résume Mme El Gour.


Législation : «Une volonté d’encadrement plus strict»

Dans un cadre plus large, les récentes condamnations s’inscrivent dans un contexte institutionnel de prise de conscience de la nécessité d’un cadre légal plus structuré pour l’espace numérique. Les autorités marocaines, à travers le ministère de la Culture, de la jeunesse et de la communication, travaillent sur une législation pour encadrer la création de contenu numérique et protéger les groupes vulnérables, y compris les mineurs, des effets potentiellement nocifs de certaines publications en ligne. Ce projet juridique vise à responsabiliser les créateurs de contenus tout en clarifiant leurs obligations. D’un côté, il s’agit de protéger les utilisateurs contre les contenus sexuellement explicites, discriminatoires ou incitatifs à la violence. De l’autre, les autorités insistent sur la nécessité de préserver la liberté d’expression, dans les limites prévues par la loi.

Pour Khadija El Gour, ce tour de vis peut être lu comme un signal, un rappel que le numérique n’est pas un espace hors cadre. «Cela peut aussi refléter une volonté d’encadrement plus strict face à des contenus jugés nocifs, ainsi qu’une réponse à des plaintes et à des préjudices réels», ajoute-t-elle. Mais la question importante pour l’avenir reste la cohérence : clarté des critères, proportionnalité des sanctions et protection des droits, précise notre interlocutrice.


«Une story peut disparaître de l’écran, pas forcément ses conséquences»

Selon plusieurs observateurs, il paraît clairement qu’une grande partie des internautes méconnaissent les implications légales des contenus qu’ils génèrent. «Beaucoup ont une perception "légère” de la publication : une story, un live, une blague. Or une publication peut être conservée, partagée, sortie de son contexte et utilisée comme preuve», note Mme El Gour, appelant à une véritable vulgarisation juridique des droits, responsabilités, limites et conséquences.

L’incursion progressive de l’État dans la régulation du numérique reflète ainsi une volonté de protéger les droits d’autrui, les valeurs sociales et la sécurité publique, tout en tentant de respecter la liberté d’expression. D’ailleurs, les affaires récentes de créateurs poursuivis pour atteinte à la décence ou aux droits d’autrui, illustrent la nécessité de clarifier ce cadre légal et de responsabiliser tous les acteurs.

Cependant, la sanction est-elle vraiment la meilleure réponse ? «La sanction peut être nécessaire dans des cas graves, surtout lorsqu’il y a atteinte à autrui. Mais si elle devient la réponse principale, on ne fait que traiter les symptômes», répond la sociologue. «Il faut renforcer l’éducation au numérique : consentement, droit à l’image, diffamation, respect de la vie privée, esprit critique... Et il faut aussi exiger davantage des plateformes : signalement efficace, modération, transparence et prévention des contenus nocifs», préconise-t-elle.


«Protéger la liberté des uns sans écraser celle des autres»

L’autre question qui se pose est la suivante : comment l’État peut-il trouver un équilibre entre régulation, sanction et créativité à l’ère des réseaux sociaux ? Pour Khadija El Gour, la réponse passe par une approche fondée sur trois piliers complémentaires : la prévention, la clarté et la proportionnalité. Il s’agit d’abord d’agir en amont, par l’éducation et la sensibilisation aux responsabilités liées à l’expression en ligne, puis de clarifier les règles afin de les rendre lisibles et accessibles. La sanction, lorsqu’elle est nécessaire, doit rester proportionnée et intervenir uniquement en cas d’atteinte réelle aux droits d’autrui.

En parallèle, l’État doit veiller à protéger la créativité et l’entrepreneuriat numérique, les réseaux sociaux étant un important levier économique et culturel pour la jeunesse. L’enjeu n’est pas d’étouffer l’expression, mais d’éviter que la viralité ne devienne une justification aux abus. «Encadrer, ce n’est pas censurer : c’est protéger la liberté des uns sans écraser celle des autres», conclut la sociologue.

«Les réseaux offrent un espace de liberté, mais l’algorithme impose sa grammaire»



Pour Khadija El Gour, les réseaux sociaux se sont imposés comme un espace central d’expression pour les jeunes Marocains, où se mêlent créativité, humour, entrepreneuriat et affirmation identitaire. Ils traduisent l’émergence d’une génération plus visible et plus connectée, désireuse de raconter sa réalité avec ses propres codes. Mais cette liberté s’exerce dans un cadre bien particulier : celui des plateformes numériques, qui favorisent l’émotion immédiate, l’excès et la polémique. «Les réseaux offrent un espace de liberté, mais l’algorithme impose sa grammaire», résume-t-elle, soulignant que la créativité est réelle, mais souvent conditionnée par la logique de la viralité.

Interrogée sur l’idée selon laquelle les réseaux sociaux seraient devenus un exutoire face au manque de dialogue social ou politique, la sociologue nuance. Cette lecture est, selon elle, en partie pertinente : lorsque les espaces de discussion structurés sont perçus comme insuffisants, les réseaux deviennent une scène d’expression alternative. Mais le phénomène ne se limite pas au politique. Il relève aussi d’une quête de reconnaissance, de visibilité, parfois d’opportunités économiques. La parole en ligne, explique-t-elle, est ainsi un mélange d’expression personnelle, de besoin d’exister socialement et de stratégie.
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