Société

Roblox, Free Fire : des jeux hors de contrôle qui mettent familles et État face à leurs responsabilités

Au Maroc, les jeux en ligne qualifiés de violents ou risqués comme Roblox et Free Fire sont devenus de véritables espaces de socialisation pour des milliers de mineurs. Chats intégrés, avatars anonymes, compétition permanente et immersion continue structurent leur quotidien, pendant que les adultes débattent. Ailleurs, certains pays ont choisi d’appuyer sur le bouton « bloquer ». Ici, on observe, on s’inquiète, on interpelle… et l’écran, lui, ne s’éteint jamais.

13 Février 2026 À 12:20

« Je ne reconnais plus mon fils/ma fille quand je lui retire le téléphone ou que j’éteins le jeu », confient de nombreux parents marocains sur les réseaux sociaux, dans presque chaque publication consacrée à l’addiction des mineurs aux jeux vidéo. C’est ainsi qu’ils décrivent la scène : non pas un enfant simplement distrait, mais un enfant transformé, comme si l’écran avait pris une place si centrale que, lorsqu’on le retire, c’est une part de lui qui semble vaciller.

Le phénomène ne connaît ni riche ni pauvre. Il traverse les quartiers populaires comme les résidences aisées, les écoles publiques comme les établissements privés, et s’impose dans des foyers où le smartphone est devenu un objet ordinaire du quotidien, installé dans les mains des enfants avant même que ses règles d’usage, ses limites et ses risques n’aient été réellement pensés.

Le suspect ici porte deux noms que les parents marocains ne cessent de désigner, Roblox et Free Fire. Pour une partie des adultes, ces applications restent floues, reléguées à l’image rassurante d’un simple "jeu”. La réalité est plus dérangeante.

Roblox est présenté comme une plateforme mondiale de jeu. En réalité, il s’agit d’un vaste univers numérique où l’enfant accède à une multitude d’expériences conçues par d’autres utilisateurs. Il y incarne un avatar, explore différents mondes virtuels et interagit grâce à des systèmes de discussion intégrés, dans un espace qui tient autant du réseau social que du divertissement.



Les échanges sont au cœur du dispositif. Sous couvert de pseudonymes, les conversations peuvent devenir privées. Derrière un avatar peut se trouver un autre enfant, mais aussi un adulte aux intentions inconnues. Et ici, l’anonymat semble protéger l’identité de l’utilisateur, pas nécessairement la sécurité du mineur.

Deuxième nom désormais dans le collimateur, Free Fire. Un titre désormais familier, autant pour les parents que pour les adolescents. Ce jeu mobile de type battle royale met en compétition des dizaines de joueurs qui s’affrontent jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul survivant.

Il ne s’agit pas d’un simple divertissement ponctuel, mais d’un environnement connecté en continu où des mineurs évoluent dans une logique de confrontation permanente. Parler de jeu « violent » relève presque de l’euphémisme tant la mécanique repose sur un principe direct : " tuer plus pour gagner". Le tout face à des adversaires anonymes, accessibles via un système de chat ouvert, dont ils ignorent l’âge, l’identité réelle et les intentions.

Plus de 250 millions d’utilisateurs par jour, et des mineurs en première ligne

Est-ce que cela doit déranger ? Oui, parce que ces deux jeux, à eux seuls, cumulent des centaines de millions de joueurs dans le monde, dont une part considérable d’enfants et d’adolescents. Free Fire figure parmi les jeux mobiles les plus populaires au monde, avec des audiences vertigineuses. Son pic a dépassé les 150 millions d’utilisateurs actifs quotidiens, les estimations récentes évoquent environ 130 millions d’utilisateurs actifs mensuels en 2025, et le jeu avait déjà franchi les 500 millions d’utilisateurs enregistrés peu après son lancement en 2017.

Roblox suit la même trajectoire. La plateforme revendique près de 100 millions d’utilisateurs actifs quotidiens. Un chiffre appelle particulièrement à la réflexion : en 2024, près de 40 % de ses utilisateurs avaient moins de 13 ans, selon les données publiées par Roblox Corporation.

Face à la montée des inquiétudes, certains États n’ont pas hésité à trancher. L’Égypte a récemment bloqué l’accès à Roblox, rejoignant la Turquie, l’Irak et Oman, qui avaient déjà adopté des mesures strictes. La justification est assumée, protéger les mineurs d’environnements numériques jugés incontrôlables. À la suite de cette décision, des vidéos montrant des enfants égyptiens en train de pleurer et de crier en découvrant la disparition soudaine du jeu ont circulé en ligne, révélant l’ampleur de leur attachement et, pour certains observateurs, une dépendance que beaucoup préféraient jusque-là ne pas nommer.

Ailleurs, la régulation avance sans aller jusqu’au bannissement total. En France et en Espagne, des textes sont examinés pour imposer une vérification d’âge renforcée et limiter l’accès des mineurs aux plateformes sociales.

Et le Maroc ?

Au Maroc, le vide réglementaire est tangible. Aucun texte spécifique ne vient encadrer l’accès des mineurs à des plateformes ou jeux vidéo comme Roblox ou Free Fire. Pas de mécanisme national structuré de vérification d’âge, pas de cadre contraignant pour les systèmes de discussion intégrés, pas de dispositif global pour limiter l’exposition des enfants à des contenus violents ou inadaptés. L’univers numérique avance à grande vitesse ; la régulation, elle, peine encore à suivre.

C’est dans ce contexte qu’une nouvelle initiative parlementaire vient, une fois encore, remettre le sujet sur la table. Rachid Hammouni, président du groupe du Progrès et du Socialisme à la Chambre des représentants, a récemment saisi la ministre chargée de la Transition numérique afin d’examiner la possibilité d’un blocage national de ces deux plateformes. Il met en avant les risques de manipulation, d’escroqueries numériques, l’inefficacité des filtres d’âge actuels ainsi que la possibilité de contacts entre mineurs et adultes anonymes.

Face aux interpellations parlementaires, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, avait déjà dégainé, en décembre, l’annonce d’un futur projet de loi censé encadrer les jeux vidéo au Maroc. Au cœur du dispositif : une classification obligatoire par âge, un régime de licence permettant le retrait des jeux non conformes, l’encadrement des « loot boxes » ainsi que des mesures de prévention contre l’addiction, notamment à travers des outils de contrôle parental.

Sur le papier, l’architecture se veut structurée et ambitieuse. Elle prévoit également une coordination avec le ministère de l’Éducation nationale, le ministère de la Santé, l’Agence de développement digital et la CNDP afin de renforcer la sensibilisation, la culture numérique et la protection des données personnelles des mineurs.

Pour l’instant, beaucoup de questions, beaucoup de débats, beaucoup d’alertes et beaucoup de promesses. Mais sur le terrain, tout semble parfaitement stable... c’est-à-dire que rien n’a encore réellement changé.

Le véritable danger tient à une course contre le temps que personne ne semble pressé de courir. Pendant que les débats s’étirent avec une admirable constance, le monstre de l’addiction prospère en toute discrétion et s’installe, sans invitation, dans un nombre croissant de foyers marocains. Chaque jour sans décision ferme lui offre un peu plus de confort, un peu plus d’espace — et beaucoup moins de résistance.

Parents, vous êtes le premier rempart : votre rôle ne s’arrête pas à nourrir et scolariser !

Au-delà des chiffres et des débats politiques, un détour par la clinique s’impose. Interrogée par Le Matin, Layoussifi Elkhansa, psychiatre-addictologue au Centre Universitaire de santé mentale et de bien-être L’Eucalyptus, remet le sujet à sa juste place. « L’usage des jeux vidéo devient un trouble lorsqu’il y a perte de contrôle. Quand l’enfant y passe plus de temps que prévu et qu’une souffrance apparaît, avec des troubles du sommeil, de l’absentéisme, de l’irritabilité ou une baisse du rendement scolaire ». Le signal d’alerte n’est donc pas l’existence du jeu, mais la rupture avec l’équilibre antérieur.

Elle décrypte le mécanisme d’emprise. « Ces jeux sollicitent le système de récompense comme le fait une drogue. Le fait de gagner provoque une décharge de dopamine, ce qui procure un plaisir intense. Cela rend l’attachement plus facile et le détachement très désagréable ».

Sur la question des rechutes, elle est lucide. « Quand une dépendance s’installe, le risque de rechute est élevé même après l’arrêt, car il existe des facteurs génétiques, psychologiques et environnementaux à prendre en considération ». Elle rappelle que l’addiction est un trouble chronique. « On parle davantage de stabilisation que de guérison ».

Les conséquences ne s’arrêtent pas à l’humeur. « L’usage excessif peut entraîner des troubles attentionnels, des difficultés de concentration et de l’impulsivité qui retentissent directement sur les performances scolaires ».

La vulnérabilité des mineurs face aux interactions en ligne est également au cœur de son analyse. « Un enfant n’a pas encore développé pleinement l’esprit critique. Il peut être manipulé plus facilement ». Elle insiste sur l’éducation préventive. « Il faut apprendre aux enfants à détecter les demandes atypiques, comme l’envoi de photos ou d’informations personnelles, et surtout les encourager à en parler à un adulte de confiance ».

Les signes d’alerte sont précis. « Tout changement brutal de comportement doit alerter, isolement, insomnie, irritabilité, démotivation, baisse des résultats scolaires, perte d’appétit, plaintes somatiques sans cause apparente ». Lorsque ces signaux s’installent, la consultation devient nécessaire. « Il faut consulter un professionnel de santé mentale ou un addictologue qui posera le diagnostic et proposera une prise en charge adaptée, avec thérapie et traitement médicamenteux si nécessaire ».

Forte de son expérience clinique, elle apporte un éclairage plus intime sur le vécu des jeunes concernés. Interrogée sur les regrets exprimés après stabilisation, elle relève une constante troublante : « Le plus grand regret de presque tous les patients addicts est d’avoir commencé le premier jour, d’avoir rencontré le jeu ». Une phrase qui résume la puissance d’un mécanisme qui, une fois enclenché, dépasse souvent la simple volonté individuelle.

Interrogée sur la question de savoir si elle recommande la suppression des jeux vidéo, elle ne s’y montre pas favorable. À l’ère du numérique, souligne-t-elle, fermer une porte ne met pas fin au phénomène, d’autres s’ouvrent aussitôt ailleurs. « Je suis pour un usage raisonnable des jeux, avec des limites claires, des horaires précis, un contrôle parental et un contrat éducatif respecté ».

Mais elle insiste sur un point central, là où le débat revient toujours : « la prévention des usages excessifs passe d’abord par l’éducation et la guidance parentale », lançant un appel direct aux parents pour qu’ils ne réduisent plus leur responsabilité à nourrir, habiller et scolariser leurs enfants, mais qu’ils assument pleinement leur rôle d’accompagnement et de protection de ces jeunes esprits en construction, conclut-elle.
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