Société

Suicide : apprendre à décoder les mots qui disent les maux

Au Maroc, la prévention du suicide se heurte encore au manque de données, au poids du tabou et à un parcours de soins qui laisse de nombreuses zones d’ombre. Mais entre le malaise que l’on perçoit et l’urgence qui survient, il existe un temps précieux : celui où il faut savoir écouter, comprendre et agir. À travers des témoignages et les éclairages de spécialistes, «Le Matin» explore les ressorts de cette souffrance silencieuse, les signes qui doivent alerter et les réponses qui peuvent encore être apportées avant qu’il ne soit trop tard.

07 Octobre 2026 À 17:01

«Du jour au lendemain, j’ai tout oublié». Dans la salle, le témoignage de ce jeune homme impose le silence. Après l’apparition soudaine de troubles qui l’ont privé, selon son récit, d’une partie de ses capacités de mémoire, il dit n’avoir obtenu aucune explication médicale lui permettant de comprendre ce qui lui arrivait. À cette incompréhension s’est ajoutée celle de son entourage.



Face à une famille qu’il jugeait peu compréhensive, la souffrance s’est installée et l’idée du suicide a fini par lui traverser l’esprit. Avec le même sentiment de détresse, une femme prend la parole. Son inquiétude concerne plusieurs enfants de sa famille, qui disent se sentir abandonnés et incompris par leurs parents. Elle redoute qu’une souffrance qui n’est pas entendue aujourd’hui puisse, demain, conduire certains d’entre eux à passer à l’acte.
Ces deux prises de parole, différentes par le vécu qu’elles rapportent mais réunies par la même difficulté de faire entendre la souffrance, ont été recueillies lors d’une rencontre consacrée à la prévention du suicide. Organisée récemment par l’Amicale des rotariens professionnels de santé du Maroc et la Fondation IBDAA, elle s’est tenue à l’occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide, observée chaque 10 septembre et qui vise justement à lutter contre la stigmatisation et encourager une parole ouverte sur le suicide et sa prévention. L’événement a été animé par le Dr Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute, et Fayçal Harti, psychologue, qui ont tenu à réserver une large place aux questions et aux échanges avec le public. L’objectif était de ne pas réduire le suicide à son seul dénouement, mais de s’intéresser aussi à ce qui peut le précéder : une souffrance qui s’installe, un isolement qui s’accentue, une parole qui n’est pas entendue ou une personne qui ne sait plus vers qui se tourner. «C’est là que se situe l’enjeu de la prévention», comme l’a clairement souligné la présidente de l’Amicale, la Pre Bouchra Allali. Dès lors, comment reconnaître ce qui ne se voit pas toujours, entendre ce qui n’est pas toujours dit et intervenir avant que la souffrance ne conduise au passage à l’acte ?

Un phénomène largement sous-estimé

«La réalité du suicide au Maroc est complexe à chiffrer avec exactitude, ce qui nous confronte à une vaste sous-estimation des cas», relève d’emblée le Dr Issam Harti. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), reprises par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), le taux de mortalité par suicide au Maroc s’établissait à 2,9 décès pour 100.000 habitants en 2020. Ce chiffre a été cité dans différentes publications institutionnelles, mais il reste, selon nos experts, dépassé et ne permet pas, à lui seul, de rendre compte avec précision de l’évolution récente du phénomène. «Bien que l’OMS publie régulièrement des estimations plaçant notre pays dans la moyenne régionale, ces chiffres sous-évaluent systématiquement la réalité du terrain», précise Dr Issam Harti. À ses yeux, la principale limite réside dans le tabou socioreligieux. «Le suicide étant formellement proscrit par la religion et fortement stigmatisé culturellement, de nombreux cas sont délibérément dissimulés ou reclassés en accidents pour protéger l’honneur de la famille et permettre les rites funéraires habituels», explique-t-il. À cette difficulté s’ajoute l’absence, au Maroc, d’un registre national centralisé et standardisé permettant de recenser de manière systématique les suicides et, surtout, les tentatives de suicide.

Des données insuffisantes, des relais de prévention en recul

Le constat concernant les données sur le suicide n’est pas nouveau. Dans son enquête «Le suicide, un drame toujours enveloppé de honte et de silence», publiée en août 2024, «Le Matin» avait déjà alerté sur le manque de statistiques fiables et actualisées. À l’époque, Maryam Bigdeli, alors représentante de l’OMS au Maroc, indiquait qu’il n’existait pas d’estimations précises permettant d’évaluer l’évolution du suicide depuis la pandémie de Covid-19. Meryeme Bouzidi Laraki, présidente de l’association Sourire de Reda, soulignait pour sa part que les chiffres précis sur le suicide au Maroc n’existaient pas et que les données disponibles reposaient essentiellement sur des estimations. Mais au-delà de la difficulté à mesurer le phénomène, la prévention elle-même a vu certains de ses relais s’affaiblir. En février 2025, Sourire de Reda, qui œuvrait depuis 16 ans à la prévention du suicide et à la santé mentale des jeunes, a annoncé la fin de ses activités, invoquant des difficultés financières. L’association avait notamment contribué à l’élaboration de la Stratégie nationale de prévention du suicide et plaidé pour la création d’un Observatoire national.
Face à cette réalité, les experts ayant animé la rencontre sur le suicide sont convaincus que les efforts doivent converger pour mieux outiller l’entourage et tous ceux qui peuvent être confrontés à une situation de détresse, afin de repérer les signes avant-coureurs, d’intervenir à temps et d’orienter vers une prise en charge adaptée. Car derrière des données encore fragmentaires se trouvent des réalités humaines qui, elles, ne peuvent pas attendre. Une personne qui s’isole, exprime son désespoir ou change brutalement de comportement peut d’ailleurs être en danger sans que son entourage sache nécessairement comment réagir. Au Maroc, cette problématique renvoie aussi à une réalité plus large : celle d’une santé mentale encore confrontée au manque de ressources, aux inégalités d’accès aux soins et à la persistance des tabous. Dans ce contexte, savoir repérer la souffrance et intervenir à temps devient un enjeu essentiel de prévention du suicide.

Entretien avec Dr Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute

Le Matin : Quels sont les principaux facteurs de risque que vous observez chez les personnes qui passent à l’acte ou présentent des idées suicidaires ?
Dr Issam Harti : En consultation, on observe que le passage à l’acte n’est jamais le fruit d’une cause unique, mais l’aboutissement d’une souffrance psychique devenue intolérable. On retrouve des facteurs universels, mais fortement teintés par notre contexte local. On cite notamment :

• Les troubles psychiatriques non diagnostiqués ou non traités : la dépression sévère, qui reste de loin le trouble le plus incriminé, bien qu’elle soit souvent banalisée au début, les troubles bipolaires, les psychoses, où la perte de contact avec la réalité accroît le danger, le trouble de la personnalité borderline, caractérisé par une très forte impulsivité et une grande souffrance émotionnelle, ainsi que les addictions (drogues, alcool), qui agissent comme de puissants désinhibiteurs.

• La rupture des liens sociaux et familiaux : dans une société marocaine traditionnellement communautaire, l’isolement, le rejet familial ou le sentiment d’être un fardeau, notamment chez les personnes âgées ou malades, peuvent être dévastateurs.

• La pression socio-économique : le chômage prolongé, le surendettement et la perte de statut social génèrent un sentiment d’impasse et une profonde humiliation.

• Les traumatismes et la vulnérabilité émotionnelle : les violences intrafamiliales, les abus ou l’incapacité à réguler des émotions intenses, notamment chez les profils souffrant de troubles de la personnalité ou présentant des schémas d’abandon très marqués.


Quels sont les signes qui doivent alerter l’entourage et inciter à agir rapidement ?

L’entourage est en première ligne, mais il lui manque souvent les clés de lecture pour décoder la détresse. Le principal signal d’alarme est le changement radical de comportement. Parmi les signes qui doivent alerter et déclencher une intervention figure l’isolement progressif : une personne qui se replie, ne participe plus aux repas familiaux, s’enferme dans sa chambre et coupe le contact avec ses amis. Les signaux verbaux, directs ou indirects, constituent également des indicateurs. Il faut donc prendre très au sérieux des phrases comme «Vous seriez mieux sans moi», «Je n’en peux plus, je veux dormir et ne plus me réveiller» ou «Bientôt, je ne vous dérangerai plus». Le mythe selon lequel «ceux qui en parlent ne le font pas» est faux et dangereux. La personne à risque a aussi tendance à faire don de ses objets précieux, régler soudainement ses dettes ou faire des adieux implicites. Un autre signe, et non des moindres : l’apaisement soudain. C’est un signe paradoxal et très trompeur. Une personne très angoissée ou déprimée qui devient soudainement très calme et sereine a parfois pris sa décision de passer à l’acte, ressentant un soulagement d’avoir trouvé «une issue».


Quelle prise en charge après une tentative de suicide, et quelles difficultés persistent ?

Le système de soins marocain a fait des progrès, mais il reste inégalitaire. La prise en charge repose sur les urgences médicales pour réanimer la personne (lavage gastrique, soins chirurgicaux), suivies d’une orientation vers les services de psychiatrie, les centres de santé mentale ou les cliniques privées, pour une évaluation et la mise en place d’une psychothérapie et d’un traitement médicamenteux. Les difficultés sont multiples :

• L’inégalité d’accès aux soins : les professionnels de la santé mentale (psychiatres, psychologues cliniciens) et les infrastructures adaptées sont souvent concentrés dans les grandes métropoles, rendant l’accès à la prise en charge plus difficile dans d’autres régions du territoire.

• Le parcours de soins biaisé : face à la souffrance mentale, le premier réflexe de certaines familles reste le recours aux pratiques traditionnelles (fqih, raqi). Le psychiatre n’est consulté qu’en dernier recours, souvent lorsque la situation s’est dramatiquement aggravée.

• La rupture du suivi : une fois le danger physique immédiat écarté après une tentative, le patient est, dans certains cas, ramené chez lui sans filet de sécurité psychologique, ce qui expose à un risque de récidive très élevé dans les mois qui suivent.


Quelles actions faudrait-il renforcer au Maroc pour mieux prévenir le suicide, notamment auprès des familles, des écoles et des jeunes ?

La prévention doit devenir l’affaire de tous, à travers une approche globale et déstigmatisante. Au niveau des structures de santé, la création d’une ligne d’écoute nationale, gratuite et anonyme, gérée par des professionnels formés à l’intervention de crise, constitue une urgence absolue. Il faut également former les médecins généralistes de première ligne au dépistage du risque suicidaire. Auprès des écoles et des universités, il faut intégrer des programmes de psychoéducation destinés aux jeunes, afin qu’ils comprennent le lien entre santé physique et santé mentale. Il est crucial de former les éducateurs, les professeurs et le personnel administratif à repérer les signes de détresse (baisse des résultats, harcèlement scolaire, isolement) afin d’intervenir avant la crise. Dans les familles, il faut briser le tabou en apprenant à valider les émotions de l’autre plutôt qu’à les minimiser. Il s’agit de remplacer les «secoue-toi, ça va passer» ou «c’est un manque de foi» par des phrases comme «je vois que tu souffres, je suis là pour toi et nous allons chercher de l’aide». Pour les jeunes spécifiquement, il est recommandé d’utiliser les réseaux sociaux pour mener des campagnes de sensibilisation intelligentes, créer du contenu psychoéducatif de qualité et leur offrir des espaces de parole sûrs, dénués de tout jugement moral ou religieux.

Déclaration de Dr Fayçal Harti, psychologue

«Face à un proche en grande détresse, l’entourage se sent souvent démuni. On craint de "donner des idées” en abordant le sujet. En tant que psychologue, je tiens d’abord à déconstruire ce mythe : parler ouvertement du suicide ne provoque pas le passage à l’acte. Au contraire, briser le silence est souvent le premier pas vers le soulagement pour la personne en souffrance. Concrètement, il faut d’abord aborder la question directement. Cela suppose de choisir un moment calme et un lieu intime, puis de poser la question avec bienveillance et sans détours : "Je vois que tu traverses une période extrêmement difficile. Est-ce qu’il t’arrive de penser à la mort ou au suicide ?” Cela montre à la personne que vous êtes capable d’entendre l’ampleur de sa douleur sans prendre peur. Vient ensuite le rôle clé de l’écoute active. Il faut laisser la personne s’exprimer sans l’interrompre.

L’objectif n’est pas de trouver une solution immédiate à ses problèmes, mais de lui offrir un espace sûr. Il est recommandé d’utiliser des phrases simples : "Je comprends que la douleur soit insupportable en ce moment” ou "Je suis là pour toi, nous allons traverser ça ensemble”. Il faut en revanche absolument éviter le discours moralisateur ou religieux. Dans le contexte marocain, le premier réflexe est souvent de dire "C’est haram”, "Tu manques de foi (iman)” ou "Pense au scandale pour la famille”. C’est l’erreur la plus dangereuse, car ces mots n’aident pas. Ils ajoutent une couche de honte, de culpabilité et d’indignité à une personne déjà à bout, ce qui va la pousser à se murer dans le silence.
Il faut tout autant éviter la positivité toxique ou la banalisation. Des phrases comme "Secoue-toi”, "Tu as tout pour être heureux” ou "Il y a pire que toi dans la vie” invalident totalement la souffrance de la personne. Il faut savoir que le suicide n’est pas un choix de facilité, c’est l’illusion qu’il constitue la seule issue pour faire cesser une douleur mentale intolérable. De même, il ne faut jamais promettre le secret, car la vie de la personne prime sur la confidentialité de vos échanges. Dès qu’une personne évoque l’envie de disparaître ou que l’on observe un changement radical de comportement, il faut l’orienter vers un professionnel de la santé mentale (psychologue clinicien ou psychiatre). Une thérapie (comme les thérapies cognitivo-comportementales, la thérapie comportementale dialectique, la thérapie des schémas ou la thérapie d’acceptation et d’engagement) est essentielle pour traiter la souffrance de fond.
Enfin, si la personne exprime un plan précis (comment, où, avec quoi), si elle a accès à des moyens létaux, ou si elle commence à dire adieu à ses proches et à distribuer ses affaires, elle ne doit, à ce stade, sous aucun prétexte rester seule. Il ne s’agit plus de prendre un rendez-vous en cabinet, mais de l’accompagner immédiatement aux urgences médicales ou psychiatriques pour une mise en sécurité.»
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