Fin de partie d'un processus de désengagement

«Autonomie, professionnalisation et contractualisation sont l'alpha et l'oméga de la réforme»

Entretien • Ahmed Akhchichine, ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur, de la Formation des cadres et de la recherche scientifique

11 Octobre 2009 À 13:41

LE MATIN-emploi : Il y a quelques mois, l'Université Mohammed V Agdal a fêté le cinquantenaire de la première université moderne du Maroc. Que représente aujourd'hui l'enseignement supérieur ?

Ahmed Akhchichine :
Le système universitaire toutes filières confondues accueille près de 340.000 étudiants et assure la diplomation de 42.000 lauréats qui se forment et évoluent au sein de 15 universités, qui regroupent 320 établissements, 6 instituts de recherche et 49 centres d'études doctorales. On compte d'autre part 19 cités universitaires qui accueillent 38.000 résidents dont 60% de filles.

Le Conseil supérieur de l'enseignement a produit en 2008 un rapport sur l'état de l'école marocaine qui retrace l'historique de l'école mais aussi un diagnostic précis sur l'état de l'enseignement supérieur au Maroc et des défis que celui-ci doit relever. Quels sont les défis sur lesquels vous avez travaillé ?

Ces défis sont multiples au moment où la société du savoir et de la connaissance s'accélère au niveau international. J'en ai retenu trois, le premier est relatif à la faiblesse des rendements internes et externes illustrés par le taux d'abandon de prés de 22%, le taux de diplomation qui reste autour de 45% et une régression de la production scientifique. En 2004, nous étions en troisième position sur le plan africain aujourd'hui, nous sommes en sixième position. Le deuxième défi, c'est l'inadéquation entre les besoins de l'économie et la formation des universités comme en témoigne le taux d'insertion qui ne concerne qu'un diplômé sur quatre et qui pose le problème de l'adaptation des filières de formation, la capacité à territorialiser et à suivre les évolutions de chacun des secteurs.

Il y a également la nécessité de répondre aux besoins de nos stratégies nationales et des grands chantiers lancés à travers le Plan Azur, le Plan vert, l'INDH, le plan Halieutis qui ensemble définissent une vision et se traduisent en besoins au niveau des Ressources humaines et des compétences. Dans la hiérarchie des défis, je n'oublierai pas celui lié à la mondialisation des espaces de formation et de recherche. Les espaces de formation reposent de plus en plus sur la mobilité et beaucoup d'acteurs et de formateurs interviennent dans un espace international ce qui pose le problème de l'adaptation de nos structures et de nos méthodes de travail pour être présents par rapport à ces impératifs de mondialisation et à ses contraintes.

La proximité avec l'espace européen est un atout et le Maroc a intégré le principe de Bologne et ses principes en réorganisant l'architecture de la formation universitaire autour de l'architecture licence master doctorat et en mettant en place toutes les passerelles nécessaires pour faire en sorte que les liens entre l'université marocaine et l'espace européen universitaire se renforcent à travers des programmes comme celui de Tempus. Face à l'accélération de la mondialisation de la connaissance, nous sommes dans l'obligation d'être plus réactifs et une des réponses apportées c'est celle de l'agrégation et de la mutualisation des ressources par la création de grands pôles universitaires plus compétitifs. Le premier pôle d'enseignement et de recherche sur la ville de Rabat a été présenté à Sa Majesté le Roi à Agadir par Mrs Tayeb Chkili et Abdelatif Boutaleb .

Vous avez listé l'essentiel de ces défis, quelle réponse apportez-vous pour relever ces immenses défis ?

Nous avons élaboré un programme d'urgence dûment et longuement réfléchi qui fonctionne autour de six objectifs majeurs. Le premier est relatif à l'extension de l'offre de formation et la réhabilitation de l'offre actuelle, le deuxième objectif est d'assurer la meilleure adéquation possible entre les formations développées et les besoins sectoriels, le troisième est l'amélioration du rendement interne et externe, le quatrième est l'amélioration des prestations sociales, le cinquième est le renforcement des compétences du personnel et le dernier et néanmoins extrêmement important dans l'économie de la connaissance c'est la promotion de la recherche scientifique.

Commençons par la question des lieux et de l'espace universitaire qui témoignent de l'importance donnée au secteur. Que prévoyez-vous à ce niveau de réhabilitation des infrastructures ?

Pour accompagner la croissance de la population estudiantine, la capacité d'accueil universitaire sera développée à travers l'extension des établissements existants, la construction de nouveaux établissements et l'optimisation des espaces actuels. Nous avons un objectif majeur d'ici 2012, celui de créer 112.000 places pédagogiques nouvelles. La capacité d'accueil en places physiques est actuellement de 312.260, elle devrait atteindre 424.000 places à l'horizon 2012. Il faut aussi réhabiliter l'existant, renouveler les équipements ce qui sera fait dans 97 établissements. Le dispositif d'appui social aux étudiants sera d'autre part renforcé par l'extension du réseau d'accueil des cités universitaires par un total de 15.400 lits supplémentaires à l'horizon 2012, soit un taux de croissance de 41% dont 7.000 lits en partenariat avec le privé. Il y aura également plus de restaurants, l'offre prévue sera de 5,5 millions repas supplémentaires en 2012 soit une augmentation de 110% et une augmentation de 65% des bourses par rapport à 2008. Nous prévoyons l'octroi de 180.000 bourses à la fin du programme d'urgence en 2012.

Vous avez évoqué le problème crucial de l'adéquation entre les besoins des entreprises et du marché du travail et celui de la formation. Quelles réponses le programme d'urgence apporte t-il ?

Dans cette perspective de mise en adéquation de l'offre de formation universitaire avec les besoins en compétence identifiée par les grands programmes de développement que j'ai cités, nous mettons l'accent sur la formation technique et professionnelle. Les effectifs des nouveaux inscrits dans les filières des sciences de l'ingénieur, technologie, commerce, gestion et sciences et techniques seront multipliés par 2 à 3. Près du quart des étudiants du cycle licence seront orientés vers les licences professionnelles et 50% des étudiants du cycle master seront orientés vers les masters spécialisés. Avec l'amélioration des rendements interne et externe du système, et si les efforts programmés sont conduits à bon escient accompagné d'apprentissage de cours de nouvelles technologies, de langues, de méthodologie du travail universitaire, nous espérons porter le taux de diplomation qui est actuellement de 45%à 70% des étudiants et le taux d'insertion qui est actuellement de 26% à 58 % à l'horizon 2012-13.

Vous connaissez la phrase du sociologue Michel Crozier qui a travaillé sur le changement des entreprises et des institutions « on ne change pas la société par décret » en d'autres termes il ne suffit pas de décréter un programme d'urgence pour initier le changement. Sur quels leviers allez vous vous appuyer ?

Nous sommes conscients des difficultés de cet immense chantier. Les acteurs essentiels pour la conduite de cette réforme sont ceux qui portent l'université, à savoir le personnel enseignant et administratif de l'université.
Tous souhaitent dans une mondialisation exacerbée ne pas être laissés de coté sur le bas de la route mais au contraire prendre eux aussi cette autoroute du savoir. La conduite du changement, nous en sommes conscients, passe par le développement de leurs compétences et un des objectifs du programme d'urgence est de disposer de ressources humaines qualifiées selon les normes et standards internationaux. Cela passe par la généralisation de la formation avec une formation pour l'ensemble des enseignants à l'étranger, soit 25% par an qui permettra une meilleure maîtrise de la pédagogie. Le personnel technique et administratif bénéficiera d'une formation continue.

Vous en avez parlé en début d‘entretien, on constate une baisse au niveau de la recherche scientifique. Qu'envisagez vous de faire dans ce domaine ?

Par rapport à cette tendance baissière de la production actuelle, nous allons mettre l'accent sur l'amélioration et la gouvernance des structures de recherche et la production scientifiques des universités 2000 publications scientifiques par an dans des supports référencés, nous avons l'ambition d'atteindre 3500 publications, de plus de 2200 thèses et de 330 brevets vers 2012 contre 52 actuellement ce qui permettra à l'université de disposer d'un actif immatériel intéressant. L'utilisation des services de l'Institut marocain de l'information scientifique et technique sera optimisée et nous espérons doubler le nombre d'articles téléchargés à travers cet institut pour passer à 540 000 articles en 2012. Dans ce sens l'engagement de l'université se fera autour de projets recherche et développement qui permettront la mise en place de plus de 1600 projets collaboratifs avec l'entreprise. Cette dynamique de développement devrait bénéficier des compétences de nos chercheurs marocains qui vivent à l'étranger et qui se sont mobilisés dans le cadre du programme Forum International des compétences marocaines à l'étranger.

Vous avez évoqué cette conduite de changement de ce que certains ont appelé le « mammouth ». Quels sont les principes qui sous tendent ce changement ?

Le programme d'urgence ce n'est pas seulement une batterie de mesures et des moyens . C'est avant tout une démarche fondée sur une philosophie: au cœur de toute réforme, il y a d'abord les acteurs qui s'approprient la démarche et la déclinent, et je veux par là montrer toute l'importance des ressources humaines, ce capital immatériel inestimable qui fait « qu'il n'y a de richesses que d'hommes et de femmes ». Il y a ensuite trois principes majeurs, l'autonomie, la professionnalisation et la contractualisation. L'autonomie est un des principes fondateurs de la réforme engagée en début de décennie et c'est l'une des valeurs ajoutée majeure de la réforme. Il faut augmenter ce potentiel d'autonomie en allant plus loin dans la maîtrise que les entités devraient avoir pour se diversifier et renforcer les acteurs des outils de la décision et pour libérer les initiatives pour que l'université remplisse son rôle.

Le corollaire de l'autonomie c'est la professionnalisation : l'essentiel du management de notre système universitaire vient des enseignants, il faut à travers des normes, des standards et des procédures claires que la professionnalisation deviennent un critère majeur. Il y a tout un travail d'optimisation, de qualité, de gouvernance qui a été initié pour atteindre les standards à l'échelle internationale. Le corollaire de tout cela, c'est la contractualisation où chacun des acteurs doit définir ses niveaux d'intervention et ses engagements. Cela veut dire la responsabilisation des acteurs, la mise en place d'un dispositif de suivi.

Comment allez vous concrétiser ces principes ?

Nous venons de signer devant Sa Majesté le Roi à Agadir 17 contrats pour assurer le développement de l‘Université. Pris globalement, ces contrats intègrent l'ensemble des objectifs que j'ai cités, pris individuellement, ils correspondent en terme d'élaboration à la logique de l'autonomie, de la professionnalisation et de la contractualisation. Ces contrats sont fondés sur des projets générés par des efforts endogènes à chacun des opérateurs. La commande a été définie de manière claire à travers les préconisations du programme d'urgence. Ce sont les équipes des universités qui ont travaillé à partir de leur connaissances des besoins et des potentiels pour la définition des projets d'établissements qui ont été agrés pour devenir des projets d'universités. Ces projets ont fait l'objet d'un ensemble d'échanges avec les équipes du ministère et c'est l'ensemble de ce va et vient entre les équipes et les synergies qui a abouti à l'élaboration des contenus des programmes, à l'évaluation des besoins avec le ministère des Finances et à la politique de suivi que nous mettons en place.

Tous les six mois, il y aura des rapports d'étape, des rapports d'évaluation annuels avant de passer au plan d'action des années qui suivent. Nous avons des engagements précis qui regroupent les objectifs fixés. Les universités s'engagent sur des chiffres précis concernant l'extension de la réhabilitation des établissements, concernant l'adéquation de la formation aux besoins sectoriels en terme de filiales à créer. L'engagement se fait aussi sur des résultats en terme de rendement interne et externe, sur des programmes précis et des mesures qui concernent la valorisation de la recherche scientifique et du travail qui sera fait pour consolider et soutenir les compétences des enseignants et du personnel administratif et technique et ceci à travers une action majeure au niveau transversal qui porte sur l'amélioration de la gouvernance.

Nous avons beaucoup parlé d'autonomie, quel sera le rôle de l'autre acteur important à savoir l'Etat et que dire du nerf de la guerre à savoir le financement ?

L'Etat est présent autour de trois contributions majeures, mobiliser tout d'abord ce nerf de la guerre à savoir le financement du programme qui porte autour de 12,6 milliards de DH , les 2/3 qui portent sur les besoins de financement fonctionnement et 1/3 sur les mesures d'investissements. Nous avons ensuite la création des postes budgétaires et la dotation des universités en personnel et en compétences, soit 2400 postes budgétaires supplémentaires pour répondre au besoin d'encadrement. L'Etat s'engage à accompagner les universités dans l'adoption des mesures réglementaires requises, les textes actuels sont en cours de révision. Il y a tout un travail de modernisation du dispositif de l'arsenal juridique pour mieux assurer ce travail de mise à niveau qui est un chantier majeur de modernisation de tout notre pays.

Après de longues années de scepticisme voire de rejet de toute réforme, on assiste à un frémissement dans le monde des universités .Beaucoup veulent y croire mais beaucoup craignent que cette réforme ne soit pas portée par les acteurs eux-mêmes pour qu'ils se l'approprient et la développent. Qu'en est il réellement de cette démarche participative ?

Le rapport du Conseil supérieur de l'enseignement constitue un tournant historique dans la réflexion sur l'école marocaine non seulement pour la qualité du diagnostic et des propositions de rénovation et de réforme mais aussi par rapport à la démarche. Parmi ses recommandations majeures, le rapport a beaucoup insisté sur la nécessité de s'engager à l'avenir dans des démarches de contractualisation des engagements des uns et des autres.

A travers cette démarche, nous avons compris que l'une des clefs de voûte de toute possibilité de réussite de la réforme tient à la qualité du diagnostic , mais aussi aux engagements précis de chacun des acteurs qui ont fait l'objet de contrats. Les contrats que nous avons établis disent sur quoi les universités s'engagent , quand elles doivent le faire et comment le faire à savoir le timing et le mode opératoire. Nous nous sommes donnés les moyens à travers les structures d'évaluation du ministère des Universités , du ministère des Finances de savoir tous les six mois où nous en sommes , pour évaluer et introduire ensemble les réajustements nécessaires. Auparavant, lorsque l'Etat passait une commande globale, on laissait les acteurs seuls avec cette commande. L'université est aujourd'hui une institution beaucoup trop importante pour le devenir de notre pays pour la laisser fonctionner en roue libre.

Cette prise de conscience, ce sont les acteurs de l'université eux-mêmes, présidents de l'université, enseignants et personnels qui en conviennent et qui veulent mettre fin au dialogue de sourds d'antan. L'université doit avoir une visibilité, le schéma directeur nous en propose une sur 25 ans en nous donnant le grand cap et une vision sur plusieurs étapes et à partir de là l'Etat s'engage sur le financement et le suivi.
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