Chantiers à loisirs

«Quels sont les footballeurs que l'on veut préparer pour demain ?»

Abdelkhalek Louzani, un homme qui dit ce qu'il pense haut et fort, analyse la crise du football marocain.

03 Mars 2008 À 19:49

LE MATIN : Vous avez, Louzani Abdelkhalek, une longue carrière derrière vous à la fois de joueur et d'entraîneur ?

Louzani :
J'ai fait mes débuts à 15 ans dans une équipe de seconde division nationale d'Essaouira, que j'ai quittée pour aller à Anderlecht de 1963 à 1966.
Nous avions gagné alors la Coupe du Trône de Belgique.
J'ai été ensuite au Crossing de Bruxelles où j'ai joué pendant une décennie.
En parallèle, j'ai fait mes études d'entraîneur puis j'ai rejoint l'Olympique de Charleroi où j'étais joueur et entraîneur.
J'ai commencé ma carrière au Maroc avec l'équipe du Moghreb de Tétouan, le Fus de Rabat, Tanger puis l'équipe nationale.

J'ai contribué à la montée des équipes dignes de ce nom. S.M. le roi Hassan II m'avait alors désigné pour constituer une équipe de championnat sur de nouvelles bases avec des éléments nouveaux.
Nous ne pouvions perpétuer le syndrome de l'échec, il fallait tout construire sur de nouvelles bases. Il y eut Naybett, Hadrioui, Tahar Khalj, Bahja qui ont joué pendant dix ans dans l'équipe nationale et plusieurs fois en championnat national. Une journée avant la fin de la Coupe du monde, j'ai été limogé et c'est Mr Blinda qui, en 1994, a été en qualification de la
Coupe du monde aux Etats-Unis. L'équipe était là bâtie sur des fondations solideset Durables

Il y a eu récemment un autre limogeage, celui de Henry Michel. Quelle a été votre réaction ?

Il y a tous les deux ans un limogeage. Dès qu'il y a une mauvaise prestation, il y a une avalanche de critiques ici et là et on cherche le bouc émissaire pour calmer la fronde. Le Maroc a besoin notamment de structurer son équipe sur des bases socioculturelles marocaines comme le font l'Egypte et la Tunisie.
Ce que je constate c'est que Henry Michel a géré une équipe pendant six ans, une équipe qu'il a trouvée toute faite. Mais au-delà de ce qu'il a dit, il faut que nous trouvions des solutions pour notre football qui cumule les échecs et les gâchis.

Vous voulez dire qu'il faut des entraîneurs marocains ?

Tout à fait, ce sont eux qui connaissent la mentalité des joueurs.
J'ai personnellement construit l'équipe avec beaucoup de difficultés avec de jeunes joueurs marocains qui évoluaient en international. Il y a eu Baddou Zaki qui a conduit l'équipe en finale de la Coupe d'Afrique. On ne peut pas emmener quelqu'un de l'extérieur et le laisser travailler en solo. Il faut qu'il soit entouré par des professionnels expérimentés. Il faut mettre l'accent sur la formation, régler les pro blèmes d'évolution de carrière. Pour cela, il faut créer une école de formation des cadres pour en sortir une élite.

Un mot sur la crise actuelle du football au Maroc…

Cette crise est structurelle. Il faut des bases solides pour former des jeunes. Pour le moment, il faut sortir à l'étranger et ce sont les fédérations européennes qui prennent en charge la formation des entraîneurs. J'avais commencé un projet de formation des entraîneurs avec la Fédération belge et cela n'avait pas marché car les formateurs français avaient une place prépondérante dans les pays anciennement colonisés. Ce que je constate c'est que les équipes du Nigeria, du Ghana ou du Cameroun sont souvent présents aux championnats du monde cadets aux quart et demi finale. Quant à nous, nous n'avons jamais atteint ce niveau là.

Si vous ne donnez pas de l'importance à la formation de base, vous vous retrouvez à la fin en train de chercher les joueurs professionnels qui évoluent à l'étranger. Je veux bien les intégrer, ils sont Marocains à part entière, là n'est pas le problème, mais ce que je ne comprends pas c'est qu'il y a un championnat et on lui tourne le dos. Résultat, on démotive des millions de jeunes qui pourraient aspirer à sortir du lot grâce au football. Le sport donne en effet la possibilité de passer du plus bas de l'échelle au sommet grâce au talent et au travail.

La Fédération est de plus en plus mise à l'index dans certains milieux. Qu'en pensez-vous ?

La Fédération est la seule structure qui peut gérer et proposer des stratégies et des plans d'action. Reste à savoir si cela se fait.
On avait ouvert un Centre de formation qui était fermé pour mauvaise gestion, on n'a pas géré un championnat national des jeunes …A mon avis, et c'est là où il y a confusion, il ne faut pas chercher à tout prix à générer de l'argent, il faut générer surtout des talents. Or pour le moment, on n'en prend pas le chemin. Nous avons été éliminés dans les coupes arabes et dans les coupes d'Afrique.

Vous parlez d'argent. Nous avons l'impression, nous les simples quidams, que l'argent a justement tout pourri : salaires faramineux des entraîneurs, argent de poche, accompagnements et primes …

Dans tous les pays, les salaires des entraîneurs sont importants. En Europe, il faut les multiplier par trois ou par six. Concernant les salaires des joueurs au Maroc, il faut dire que cela n'atteint même pas le minimum, 3 ou 5000 dirhams.
Certains parviennent au sommet avec 10 000 dirhams. Ce qu'il faut ajouter, c'est que vous n'exercez ce métier que pendant quelque temps. Seuls quelques joueurs qui sortent du lot peuvent se transformer en entraîneurs. L'argent n'est pas le plus important, il se trouve.
Le plus important c'est de mettre en place une stratégie, avec un plan d'action, des outils et des structures …des centres de formation. Nous connaissons nos maux, nous connaissons également les remèdes pour aujourd'hui et surtout pour demain.

On a toujours ramené dans les clubs des gens, des technocrates qui ont réussi dans un autre secteur, mais le football a ses règles, ses spécificités. Il faut surtout des joueurs qui ont du recul qui peuvent donner de la visibilité et qui connaissent ce sport.
Il faut également un climat, un environnement approprié, un cadre juridique comme celui du non amateurisme repris de la Belgique.
Il fut un temps , il y a une décennie, où le Maroc constituait une référence, un temps où les Tunisiens par exemple étaient venus copier nos méthodes.
Maintenant, ils nous ont dépassés et de loin et nous sommes dans une situation hybride. Avec les lois de la FIFA, nous sommes pourtant soit amateurs soit professionnels. Il faut trancher et prendre ses responsabilités, certains dirigeants de clubs se plaisent dans ces situations mitigées. Certains clubs n'ont pas de terrain, pas de centre de formation. Comment peut-on parler de football ?

Et que fait alors le ministère ?

Ce n'est pas une affaire du ministère mais de la fédération. Dans les pays développés, les ministères de tutelle délèguent aux fédérations la formation professionnelle. La fédération est autonome et souveraine dans ses choix.

Quand on dit qu'il faut changer les hommes dans la fédération…

Il y a des hommes qui y sont depuis plusieurs décennies et on se demande ce qu'ils font. Au football, il faut avoir des compétences pour les transmettre et non pas attendre les voyages et les déplacements.

Pourquoi le football est-il si important au Maroc ?

Pas seulement au Maroc. Notre pays a de la chance d'avoir une formidable jeunesse qui ne demande qu'à être encadrée, orientée et mise sur les rails. Nous n'en profitons pas de ce moteur qu'est la motivation qui transforme les problèmes du quotidien. Résultat : ces jeunes se tournent vers la drogue et la délinquance faute de stade et de sport. Le sport a une immense place dans la cité, il a des vertus et des valeurs irremplaçables qui contribuent au développement des jeunes et au développement durable tout court.

A-t-on conscience de cela ? Quand on pense par exemple qu'à Essaouira, il y avait un terrain de foot et un terrain destiné à un complexe sportif qui ont été vendus pour faire place à un immeuble ? Quel sera le résultat de ce gâchis ?
Quels sont les citoyens que nous préparons pour demain ? Pourtant ce n'est pas la faute de compétences au niveau des formateurs, des entraîneurs formés …
Mais comme dit l'adage, la mauvaise monnaie chasse la bonne, et la mauvaise est là faisant barrage aux bonnes volontés ….
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