Chroniques

Le bulldozer urbain (Tribune)

Les raisons qui poussent une ville à s’étendre sur une plaine fertile sont toujours réversibles. Cependant, ce que détruit cette expansion ne l’est jamais. Dans un pays installé sous le seuil du stress hydrique et qui importe déjà la majorité de son blé, chaque permis de construction signé sur la bonne terre est un arbitrage de sécurité alimentaire que nous tranchons au nom de générations à venir qui ne pourront pas l’annuler.

11 Octobre 2026 À 14:58

Depuis 1990, la surface de terre arable disponible pour chaque Marocain est passée de 0,357 à 0,182 hectare, selon la Banque mondiale. Deux mouvements s’y cumulent. La population a crû de moitié et la surface arable elle-même a reculé de 8,7 millions d’hectares en 1990 à 6,9 millions en 2023, soit un cinquième en moins. Une surface cultivée fluctue avec les pluies, les jachères et les reclassements, quand une surface bâtie, elle, ne recule jamais. Dans le périmètre irrigué de Sidi Slimane au Gharb, la zone bâtie a progressé de plus de mille hectares en quatre ans, passant de 14.810 hectares en 2017 à 15.840 en 2021, selon une étude parue en 2025 dans l’African Journal on Land Policy and Geospatial Sciences (Erreddaf et al.).

La ressource en eau aggrave le phénomène et suit la même tendance. La dotation est tombée de plus de 2.500 mètres cubes par habitant et par an dans les années 1960 à moins de 600 aujourd’hui, selon le ministère de l’Équipement et de l’eau, bien en deçà du seuil de stress hydrique de 1.000 mètres cubes. La courbe mène vers le seuil de pénurie absolue de 500 m³, que les projections situent entre 2030 et 2050. Le World Resources Institute désigne l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient comme la région la plus exposée au stress hydrique de la planète. Rien de tout cela n’est propre au Maroc, puisque la FAO relève que la surface cultivée dans le monde est tombée sous 0,25 hectare par habitant et que l’essentiel des bonnes terres irrigables est déjà exploité. Cette contrainte planétaire, notre pays en subit une déclinaison plus aiguë.

La rente foncière spéculative

Autour de Berrechid, il suffit de quelques années pour qu’un champ change de nature sans changer d’apparence. Il reste vert, cultivé, vivant. Mais la route s’élargit, une plateforme logistique s’installe, un lotissement s’autorise à côté, les panneaux de vente apparaissent, l’accès agricole se dégrade et le prix du mètre carré s’emballe. Aucune machine n’a encore rasé la plaine, et pourtant elle cède, parcelle après parcelle, sous l’addition de décisions dont aucune, prise isolément, ne paraîtrait déraisonnable. L’agriculteur qui tenait bon ne renonce pas devant un bulldozer, il renonce devant un calcul : sa terre vaut désormais davantage vendue que cultivée. Le marché a requalifié le sol avant tout chantier. C’est ce qui rend la perte imparable. Il n’y a pas de plan brutal à contester, pas de décision unique à attaquer, seulement une somme de choix ordinaires dont aucun n’a voulu le résultat. Et ce résultat frappe sans discernement, alors qu’un hectare n’en vaut pas un autre.

La Cour des comptes relevait en 2018 que 19% seulement de la surface agricole utile du pays sont irrigables, quand l’agriculture irriguée fournit à elle seule 45% en moyenne de la valeur ajoutée agricole. Un sol profond, accessible, patiemment amendé sur des décennies, n’a rien d’interchangeable avec une terre pauvre de piémont. La ville, elle, avance par commodité, et la commodité la porte justement vers les meilleures terres, les plus planes, les plus proches, les plus faciles à viabiliser.

L’irréparable

Les besoins qui arrachent la décision sont tous réels et urgents, mais restent provisoires. Un logement peut se construire ailleurs, une activité peut se relocaliser, une recette fiscale suivra la valeur ajoutée là où elle se trouve. Or un sol fertile et la nappe qui le nourrit restent irremplaçables. La logique se retourne : on tranche en faveur de motifs réversibles contre une capacité productive qui, elle, ne se refait pas.

On peut objecter que tout se reconstitue à un coût. Le même rapport de la Cour des comptes chiffrait à 23 milliards de dirhams la création de 160.000 hectares de nouveaux périmètres irrigués à l’aval des barrages, soit autour de 140.000 dirhams l’hectare, ordre de grandeur utile, même s’il désigne une extension plus qu’une reconstitution à l’identique. Or ce prix achète l’équipement, pas le sol ni l’aquifère qui pourra stocker l’eau de pluie. Le dessalement et l’irrigation de précision déplacent la contrainte, ils ne la lèvent pas : un volume d’eau produit n’est pas une récolte, et un hectare rééquipé n’est pas un écosystème recréé. La technologie rachète des capacités, jamais la plaine elle-même.

La ville avant la plaine

L’explication est connue et elle paraît fondée : la ville contre les champs, la plaine sacrifiée comme prix du développement. Mais le besoin de logement ne commande pas la localisation qu’on lui prête. Le déficit quantitatif est passé de 9,9% en 2014 à 4,9% en 2024, soit environ 334.000 unités, pendant que le parc urbain comptait près de 2,4 millions de logements vacants ou en résidence secondaire, selon le recensement du Haut Commissariat au Plan (HCP). Avant de bétonner une plaine, le premier gisement de foncier est dans la ville déjà bâtie. Un logement vide n’est pas pour autant un terrain libre : ce stock est privé, dispersé entre des milliers de propriétaires, et un décret ne suffit pas à le remettre sur le marché. Le mobiliser demande un travail d’inventaire, de fiscalité et de négociation que l’ouverture d’une plaine, elle, évite.

Si la ville s’étend malgré tout sur la terre productive, c’est par facilité, non par nécessité. Dans certaines communes de la périphérie de Casablanca, sur un rayon de 40 kilomètres, les surfaces urbanisées ont progressé jusqu’à 387,9% en dix ans, selon une étude parue en 2026 dans la revue «Urban Science» (Nakhili et al.). À Fès, entre 1984 et 2013, une expansion urbaine de 121% a accompagné un recul de 4.124 hectares de surfaces agricoles hors vergers (El Garouani et al.), les oliviers ayant pour leur part progressé. Ces chiffres mesurent l’urbanisation observée par télédétection, non les hectares d’agriculture active perdus. Mais ils situent la pression, et elle se porte sur le pourtour des plaines, là où le sol est plat, déjà desservi et bon marché à viabiliser.

À l’échelle de la conurbation

La maturité d’aménagement n’est pas un vœu de meilleure gouvernance, c’est d’abord une affaire d’échelle. Un permis se décide parcelle par parcelle, quand la plaine, elle, disparaît à l’échelle de la conurbation, cet ensemble urbain continu où les villes finissent par se souder. Planifier à cette échelle commence par protéger les zones stratégiques derrière un périmètre opposable. La ceinture verte de Rabat-Témara, quelque 1.200 hectares voulus en 1984 par Feu Sa Majesté le Roi Hassan II, a épargné à la capitale la soudure périurbaine qui s’est refermée sur d’autres villes. Elle a été entamée depuis, au fil de besoins réels et c’est précisément ce qui en fait la leçon : un périmètre ne vaut que s’il est défendu dans la durée. La preuve qu’il le peut vient de Londres, dont la ceinture verte est l’un des plus anciens périmètres de ce type. Instituée en 1938 et rendue opposable à l’échelle nationale en 1955, elle couvrait encore 508.510 hectares au 31 mars 2023, près de trois fois la superficie du Grand Londres, pour une variation annuelle quasi nulle. Un tel périmètre ne supprime pas tout étalement, il le repousse parfois au-delà de sa limite, mais il gèle durablement la surface qu’il désigne, et c’est exactement ce qu’un sol stratégique réclame.

Protéger ne dispense pas de mobiliser l’existant avant d’étendre la tache urbaine : friches et terrains sous-exploités du tissu bâti, dents creuses, logements vacants. Densifier n’est pas gratuit pour autant, car monter en hauteur suppose un assainissement capable d’absorber la concentration, une pression d’eau atteignant les derniers étages et la maîtrise d’ascenseurs au-delà d’une quinzaine de niveaux. Ces conditions-là, au moins, se construisent. Et quand l’extension devient inévitable, mieux vaut la porter vers les sols à faible valeur agricole, piémonts et terres pauvres, plutôt que vers des plaines irrigables que leur platitude même rend commodes à bâtir. Les moyens de savoir où faire quoi existent déjà. Les satellites nationaux Mohammed VI-A et B restituent une occupation du sol, pas une valeur agronomique, et celle-ci est portée depuis 1999 par les cartes de vocation agricole des terres du ministère de l’Agriculture, qui couvrent plus de sept millions d’hectares de surface agricole utile en bour, Settat comprise. La plaine de Berrechid n’est donc pas un sol inconnu de l’administration appelée à en autoriser la conversion.

Encore faut-il que la valeur productive du sol entre dans l’instruction d’un changement de vocation, surtout lorsque plusieurs intérêts économiques convergent vers la même parcelle. Les agences urbaines, qui initient les plans d’aménagement comme les plans de développement et rendent l’avis conforme sur les projets de lotissement et de construction, seraient le point naturel où cette valeur entrerait dans la décision. La protection repose aujourd’hui sur un périmètre tracé à l’avance : l’article 4 de la loi 12-90 charge le schéma directeur de préserver les terres agricoles, dont les limites sont fixées par décret sur proposition du ministre de l’Agriculture. Un tracé dit où l’on peut bâtir, mais il ne dit pas ce que vaut le sol que l’on déclasse.

Une génération qui ne vote pas encore

Reste la question que l’urbanisme technique ne pose jamais : pour qui tranche-t-on ? Le Maroc produit, en bonne année, environ 42% du blé qu’il consomme, et 23% seulement quand la pluie manque, selon les données du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA). Même quand il pleut, il en importe près de 58%. La dépendance n’est pas l’accident d’une sécheresse, elle est la structure, et la sécheresse ne fait que la porter à l’extrême. En 2024, le seul blé a coûté 17,8 milliards de dirhams, près d’un cinquième de la facture alimentaire du pays, selon l’Office des changes. Chaque plaine convertie creuse cette ligne et déporte un peu plus notre pain vers les cours mondiaux.

Signer un permis sur une plaine fertile cesse alors d’être un acte d’urbanisme. C’est un arbitrage de sécurité alimentaire, doublement irréversible parce qu’il emporte le sol et l’eau d’un même geste, et nous le prenons au nom d’une génération qui ne vote pas encore. Une ville responsable lui laisse le choix que nous nous arrogeons de trancher à sa place. Le vrai scandale n’est pas que la ville grandisse, mais qu’elle le fasse sur la bonne terre quand il reste de la place ailleurs.

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