Le 16 mai, au cœur du
Festival international de cinéma d’animation de Meknès (FICAM), organisé du 15 au 20 mai courant, une table ronde au titre sans détour – «L’animation marocaine face à la réalité de sa chaîne de production» – a mis des mots précis sur un malaise ancien et, surtout, sur une mutation en cours. Producteurs, studios, réalisateurs et formateurs s’accordent désormais sur un constat : le talent a toujours existé, mais l’écosystème, lui, commence seulement à se structurer.
Autour de cette réflexion, deux voix ont particulièrement dessiné les contours du débat : celle du producteur et entrepreneur culturel
Ali Rguigue, fondateur du
studio Artcoustic, et celle de la jeune réalisatrice
Jihane Joypaul, au parcours résolument international. Leurs propos, complémentaires, ont permis de relier les enjeux industriels, artistiques, pédagogiques et économiques qui conditionnent aujourd’hui
l’avenir de l’animation au Maroc.
Un constat partagé : le talent précédait le système
Pour Ali Rguigue, qui a fondé son studio à une époque où «faire de l’animation relevait presque de l’intuition», le paysage a radicalement changé. À ses débuts, l’animation se faisait en marge, entre deux projets de motion design, sans réelle perspective industrielle. Les écoles formaient, mais sans débouchés clairs. Les talents existaient, mais dans une incertitude permanente.
Aujourd’hui, selon lui, «tous les éléments sont enfin en train de s’aligner» : formation, studios, intérêt institutionnel, premiers formats produits, et surtout une réflexion globale sur la place économique des industries culturelles et créatives.
Une étude qu’il évoque estime d’ailleurs que ces industries représentent 2,7% du PIB et près de 120.000 emplois – un chiffre dont l’animation reste encore largement absente, faute d’un circuit de production complet et reconnu.
La télévision comme premier laboratoire
Le véritable tournant, selon Rguigue, survient en 2021 avec la commande publique télévisuelle. Trois studios marocains se lancent alors dans des séries d’animation inspirées du patrimoine. L’objectif est double : tester l’audience nationale et démontrer aux pouvoirs publics que ce format peut fonctionner.
Cette étape, souvent perçue comme modeste, a pourtant servi de preuve de concept. Elle a permis d’ouvrir la voie à une réflexion sur l’exportation, puis sur la coproduction.
«Sans ces séries, on n’aurait jamais pu convaincre des coproducteurs de s’intéresser à des formats plus ambitieux comme le long métrage», explique-t-il.
Diffusées sur des chaînes internationales de grande envergure comme «TV5Monde», ces premières productions ont joué le rôle de vitrine internationale indispensable.
De la vitrine à la coproduction : un saut stratégique
Présent dans les grands marchés comme le Festival international du film d’animation d’Annecy, Rguigue rapporte une discussion révélatrice avec des responsables de studios internationaux. L’intérêt ne porte plus uniquement sur la technique, mais sur l’imaginaire culturel marocain.
À l’image de ce que certains studios ont fait avec l’Amérique latine à travers des œuvres comme «Coco», le Maroc apparaît comme un réservoir d’histoires, de codes visuels, de couleurs et d’émotions encore peu exploités dans l’animation mondiale.
Il souligne aussi un retour en grâce de la 2D et du stop-motion à l’heure où l’uniformisation visuelle de la 3D et de l’intelligence artificielle crée une forme de saturation esthétique chez le spectateur.
L’Histoire marocaine, un gisement narratif inexploité
Ali Rguigue évoque le potentiel de l’Histoire marocaine en la mettant en perspective avec d’autres récits historiques et fictionnels largement exploités dans l’audiovisuel international, citant notamment des univers narratifs comme «Game of Thrones».
En prenant l’exemple de l’Histoire ancestrale de Meknès et des premiers sultans qui y ont régné, il souligne le potentiel encore sous-exploité du patrimoine historique marocain dans le domaine de l’animation. Les dynasties, les récits et les figures historiques du Maroc constituent, selon lui, une matière dramatique et visuelle immense, encore absente des productions animées. L’enjeu n’est donc pas uniquement technique ou financier, mais aussi narratif et culturel.
Jihane Joypaul : comprendre l’économie avant de faire des films
Le témoignage de Jihane Joypaul apporte un autre éclairage : celui du parcours individuel confronté aux limites structurelles. Elle revient sur sa trajectoire de réalisatrice et de productrice, marquée par une réflexion précoce sur les mécanismes de fabrication d’un film. Dès ses études de cinéma à l’Université Paris VIII, elle s’intéresse aux dimensions économiques du secteur audiovisuel, notamment aux systèmes d’aides, aux modèles de financement et aux différences entre écosystèmes nationaux.
Autodidacte en animation depuis l’adolescence, elle raconte avoir longtemps expérimenté le format du stop-motion faute de moyens et de comédiens disponibles, ce qui l’a conduite à développer progressivement ses propres projets.
Elle insiste ensuite sur la difficulté à structurer un projet selon les standards professionnels : note d’intention, logline, références, budget et dossier de production. Selon elle, cet exercice demande un apprentissage spécifique, qui ne va pas de soi pour un artiste concentré avant tout sur l’histoire et les personnages. C’est à travers des résidences d’écriture, des ateliers et des rencontres internationales qu’elle a acquis cette méthode de travail pour ajuster ses projets aux attentes des partenaires.
Joypaul ouvre une piste inattendue : le lien entre l’artisanat marocain et l’animation. Pour ses décors miniatures, elle s’inspire directement du savoir-faire des artisans de la médina – travail du bois, moulures, gravures – démontrant que ces techniques traditionnelles peuvent devenir un atout majeur pour le stop-motion.
Elle évoque ainsi une démarche d’échange et d’exploration, où le savoir-faire ancestral nourrit la création contemporaine. Le talent est là, dit-elle, il manque seulement une méthodologie professionnelle spécifique à cette technique.
Son expérience des coproductions est éclairante : ce ne sont pas forcément les grands pays historiques de l’animation qui s’engagent le plus, mais souvent de plus petits pays, plus enclins à investir du temps et de l’énergie dans des projets émergents.
Cela oblige les producteurs marocains à se positionner autrement, à réfléchir en termes de complémentarité et d’agilité plutôt que de pure dépendance financière.
Une dynamique récente, mais spectaculaire
Les deux intervenants s’accordent sur un point : ce qu’ils disent aujourd’hui, ils ne l’auraient pas dit il y a trois ans.
Entre la présence accrue dans les marchés internationaux, l’implication du Centre cinématographique marocain, l’émergence de formations spécialisées, l’intérêt croissant des studios et l’ouverture annoncée de fonds d’aide dédiés à l’animation, un basculement est en cours. Le FICAM, dans cette dynamique, joue un rôle d’initiation déterminant pour les étudiants, en leur permettant de se projeter dans une industrie désormais crédible.
Du divertissement à l’industrie culturelle
L’animation n’est plus abordée comme un simple divertissement cinématographique, mais comme un secteur économique à part entière, créateur d’emplois, porteur d’identité culturelle et capable d’exportation.
La question posée lors de cette table ronde – peut-on produire une animation marocaine pour un public national et international ? – trouve ainsi une réponse nuancée mais résolument optimiste : oui, à condition de compléter enfin la chaîne de production.