Le Matin : Votre essai «L’Infini dans un roseau» retrace l’épopée du livre sur les rives de la Méditerranée. Que représente pour vous le fait d’évoquer cette histoire aujourd’hui à Rabat, autre rive de cette même mer ?
Irene Vallejo : L’aventure de l’écriture et des livres commence autour de la Méditerranée. C’est sur les eaux de cette mer qu’ont circulé les innovations, les découvertes et la sagesse de l’Antiquité, à l’aube de l’Histoire. Je tiens à rappeler la vitalité créative de cette région, hier comme aujourd’hui, une richesse qui, selon moi, n’est pas suffisamment reconnue à sa juste valeur.
Les idéologues du monde contemporain ont fabriqué une catégorie géographique chargée de connotations péjoratives : le Sud. Le sud de l’Europe, comme les territoires situés au sud de l’Europe, sont souvent regardés avec condescendance depuis la perspective du Nord. En tant qu’historienne, et en raison de mes racines espagnoles, je m’oppose profondément à cette vision. Non seulement ce Sud a été à l’origine de grandes avancées tout au long de l’histoire, mais il continue de l’être aujourd’hui.
J’ai découvert ici des voix d’une extraordinaire lucidité, capables de proposer des alternatives aux dysfonctionnements de l’ordre mondial. Je suis venue à Rabat avant tout pour apprendre, pour mieux connaître la culture et la pensée qui émergent ici en ce moment même.
Je souhaite aussi promouvoir une forme de solidarité méditerranéenne : partager nos expériences, nous soutenir mutuellement, renforcer nos liens, nous lire et nous traduire les uns les autres, sans accepter cette logique qui condamne le Sud à n’être qu’un espace secondaire dans le domaine des idées.
Nous devons croire davantage en nous-mêmes et créer un véritable esprit de voisinage entre des pays qui ont tant en commun, fondé sur la reconnaissance et l’admiration mutuelles. J’aimerais que mon livre puisse incarner cette idée. C’est pourquoi les traductions arabes de mes ouvrages revêtent, pour moi, une importance profondément personnelle et émotionnelle.
Pensez-vous que le livre reste, comme à l’époque d’Alexandrie, l’outil le plus solide pour maintenir un dialogue culturel entre les peuples ?La mythique bibliothèque d’Alexandrie était le premier lieu où l’on rêva de réunir tous les livres du monde. C’était un projet à la fois fou et merveilleux : rassembler, dans un même espace, l’ensemble de la sagesse connue et la mettre à la portée de tout esprit curieux, indépendamment de son origine.
Pour accomplir ce dessein titanesque, des messagers avaient été envoyés jusque dans des terres lointaines. On a recueilli les meilleures œuvres des Égyptiens, des Perses, des Juifs ou encore des Indiens, avant de les traduire en grec. Ainsi est né un dialogue entre les langues et les cultures qui ne s’est jamais interrompu.
Du rêve alexandrin, nous avons hérité d’un legs précieux : la fascination pour le savoir, la curiosité envers l’étranger, la conversation féconde entre différentes visions du monde, mais aussi ce phénomène extraordinaire qu’est la traduction. Et cet héritage demeure pleinement vivant à travers les livres.
Je pense que les livres restent le meilleur moyen de refléter la complexité croissante de notre époque. Là où le langage des réseaux sociaux favorise des messages fragmentaires, interrompus et simplificateurs, la lecture permet d’approfondir la réflexion et d’aiguiser l’attention. Cela dit, il ne faut pas idéaliser tous les livres. Certains véhiculent des discours de haine ou des manipulations historiques et intellectuelles. Lire avec discernement et esprit critique, recouper les informations et confronter différents points de vue me semble essentiel pour éviter ces pièges et construire des connaissances solides, si précieuses en ces temps de confusion et de bouleversements. L’éclat d’Alexandrie survit aujourd’hui dans nos bibliothèques de quartier, dans celles des collèges, des lycées ou encore du monde rural. Dans chacune d’elles, des femmes et des hommes travaillent avec l’espoir de mettre entre les mains du public les clés de la connaissance. Ce travail discret possède une valeur immense : c’est aussi là que se joue une part de notre avenir.
Les traducteurs du monde arabe ont joué un rôle essentiel dans la transmission des savoirs antiques. En venant au Maroc, avez-vous le sentiment de marcher dans les pas de cette histoire ?Dans de nombreux endroits du monde, et en particulier lors du discours d’ouverture de la Foire de Francfort, j’ai rappelé comment la sagesse des civilisations anciennes s’est en grande partie perdue en Europe, alors qu’elle a été préservée et considérablement enrichie grâce aux traductions en arabe, qui ont à leur tour inspiré les philosophes et les scientifiques de la culture islamique. Ce que l’Occident considère aujourd’hui comme certaines de ses contributions les plus décisives a été sauvé grâce à cette ouverture et à cette alliance, au-delà des confrontations et des frontières. Il existe même des œuvres classiques qui ne nous sont parvenues que sous forme de traductions. C’est une belle leçon : nous sommes tissés dans une même tapisserie, ce que nous appelons «notre» a eu besoin de la sagesse et de la sensibilité des autres.
Dans le manuscrit original de «L’Infini dans un roseau» que j’avais envoyé à la maison d’édition espagnole, une partie était consacrée à cette époque, aux chemins de la connaissance – sages, universités et bibliothèques – islamiques, ainsi qu’au commerce du papier, autre contribution majeure, mais mon éditeur a décidé que le livre se concentrerait sur l’Antiquité, sur les origines du livre. À l’époque, j’étais une autrice très peu connue, avec peu de pouvoir de négociation, j’ai donc accepté son choix. Mais j’aimerais publier à l’avenir cette partie qui a été supprimée, enrichie et approfondie par les expériences que je vis actuellement, comme ce voyage au Maroc.
Votre livre est aujourd’hui traduit en arabe. Qu’avez-vous ressenti en voyant vos mots entrer dans cette langue qui a tant protégé la mémoire antique ?J’ai écrit «L’Infini dans un roseau» dans la solitude, sans maison d’édition pour le publier, sans certitudes ni espoirs. J’ai toujours cru que ce serait un livre petit, discret, qui passerait sur la pointe des pieds. La merveilleuse hospitalité qu’il a reçue a dépassé mes rêves les plus fous. Je considère cette traduction en arabe comme un immense cadeau, auquel je n’osais même pas rêver. De plus, sur le plan symbolique, le fait de pouvoir toucher les lecteurs d’une langue aussi importante pour la compréhension de tout ce que je défends me touche particulièrement. Alors que tant de courants semblent vouloir faire taire le dialogue et ériger des barrières entre nous, j’apprécie avec humilité cette opportunité et cette hospitalité.
Je tiens à citer nommément mon traducteur, Mark Gamal, car je pense que les traducteurs littéraires sont les coauteurs des livres et méritent la plus grande reconnaissance. Ils élargissent nos horizons et tissent des liens entre les mondes. Je voudrais aussi remercier la Fondation Tres Culturas d’avoir rendu possible ce voyage et toutes les rencontres que je vis actuellement, et que j’avais tant souhaitées.
Vous avez rencontré des jeunes à Rabat pour parler du livre comme refuge face au harcèlement scolaire. Comment la lecture peut-elle devenir une protection émotionnelle ?Lors de tous mes voyages dans le cadre de ma tournée littéraire, j’essaie de trouver l’occasion de rencontrer de jeunes élèves. Ce sont des moments qui me procurent énergie et joie. Lors de cette rencontre à Rabat, j’ai été impressionnée par la maturité des questions et par l’intérêt manifesté pour aborder ouvertement le sujet du harcèlement scolaire. Dans «L’Infini dans un roseau», je partage, par exemple, mes souvenirs de harcèlement scolaire, et j’explique que, à ce moment particulièrement difficile de ma vie, les voix des écrivains qui me parlaient depuis les livres ont été mon salut. Ils m’ont fait découvrir qu’il existait d’autres endroits du monde plus aimables, des personnages et des auberges plus accueillantes. Dans leurs pages, je compris que je ne méritais pas ces attaques, que je ne devais pas renoncer à être celle que je suis. Je crois que nous sommes nombreux à avoir senti que la lecture, en remplaçant le chaos de la vie par l’ordre du récit, en parlant de son propre temps au nôtre, nous aide à reprendre courage et à guetter un lendemain. Craqueler le silence est libérateur. À cette époque de harcèlement scolaire, le plus terrible était l’impératif – que j’ai accepté pendant très longtemps – de se taire, de ne pas raconter ma version, d’avoir honte à la seule idée de demander de l’aide aux adultes. «Rapporteuse» était la pire des insultes dans la cour de l’école. Grâce à l’écriture, je suis parvenue à briser la force implacable de cette injonction, et la sensation de soulagement et de sauvetage a été radicale, physique. Je crois que, à ce moment-là, j’avais décidé que je voulais raconter précisément ce dont on vous défend de parler. Et je suis devenue écrivaine, c’est-à-dire rapporteuse professionnelle. Comme le dit Chantal Maillard, ce qui blesse, c’est l’existence. Ce que l’écriture prétend, ce n’est pas de blesser, mais de communiquer, et reconnaître la propre blessure dans les mots d’un autre est un baume.
Le titre de votre ouvrage évoque la fragilité du roseau qui ne rompt pas. Pourquoi le livre papier reste-t-il, selon vous, une technologie plus résistante que le numérique ?Les livres ont été inventés et perfectionnés à une époque où la durabilité était une vertu. À cette époque, on appréciait la qualité des matériaux, le savoir-faire artisanal, la capacité des objets à traverser le temps. Aujourd’hui, les produits technologiques portent en eux leur propre ennemi : l’obsolescence programmée. Aujourd’hui, la logique consumériste privilégie la nouveauté, le remplacement permanent des objets par le dernier modèle. C’est pourquoi nous pouvons lire des livres écrits il y a des millénaires, mais nous avons du mal à lire des documents créés avec des technologies désormais dépassées. Aux États-Unis, j’ai rencontré des experts en la matière, préoccupés par le fait que la communication numérique n’a pas encore résolu la question cruciale de la conservation de ses contenus. Le livre reste un coffre-fort bien plus sûr.
Fille de ces temps frénétiques et accélérés, notre imagination est colonisée par la vitesse, l’immédiat, l’explosion des nouveautés qui se multiplient et s’entredévorent. Nous vivons éblouis par les connexions instantanées, les processeurs vertigineux, le miracle d’appuyer sur une touche pour communiquer immédiatement à travers des distances immenses. Toutefois, cette technologie rapide et fabuleuse a été conçue par une machine qui travaille lentement : le cerveau. Les idées qui nourrissent notre rationalité ont besoin de temps, de discrétion et de calme pour se développer. Comme l’écrivit l’historien romain Tacite : «La vérité se fortifie par l’évidence et par le temps, le mensonge s’accrédite par la précipitation et l’incertitude».
Obsédés par la hâte, nous avons délaissé l’éducation de la patience, et les livres peuvent nous aider dans cette tâche. Lire n’est pas aussi passif qu’entendre ou voir ; c’est une recréation et une effervescence mentale. Nous lisons à notre propre rythme, nous modulons la vitesse et nous maîtrisons le temps, nous intériorisons ce que nous voulons assimiler et non ce que l’on nous assène avec une violence et un volume tels que nous en restons confondus. Dans cette époque accélérée, les livres émergent comme des alliés pour récupérer le plaisir de la concentration, l’intimité et la sérénité. Voilà pourquoi lire peut être un acte de résistance à une époque envahie par les éclairs nerveux et débridés qui nous étourdissent dans la société de l’information.
Vous mettez en lumière ces femmes qui ont sauvé des textes. Souhaitez-vous, à travers votre travail, réparer une mémoire oubliée ? Si vous deviez nous raconter une scène vécue par l’une d’elles pour illustrer leur courage, laquelle choisiriez-vous ?L’une des surprises les plus inattendues lors des recherches que j’ai menées pour écrire ce livre était de découvrir, à l’encontre du cliché de l’histoire officielle, le rôle intellectuel que jouèrent les femmes dans l’Antiquité, une époque si hostile à la création féminine. J’ai interrogé les sources, les textes et l’archéologie sur l’empreinte évanescente des écrivaines, des philosophes, des scientifiques et des institutrices. «L’Infini dans un roseau» est une histoire de la connaissance, pleine de risques, de voyages et d’inventions, où les femmes ne sont pas une simple note de bas de page, une épigraphe reléguée à la fin d’un chapitre, mais des protagonistes de l’aventure, des héroïnes courageuses qui – aux côtés de tant d’hommes, bien entendu – ont défendu les livres contre la destruction et l’oubli. Si je devais choisir une seule scène, ce serait le moment où Enheduanna, une prêtresse akkadienne née vers 2285 avant J.-C., a rédigé le plus ancien texte signé de toute l’histoire connue. Avec elle, nous quittons un univers où seule existait la littérature anonyme. Enheduanna a réfléchi à l’expérience créative à la première personne. Elle s’est donné pour mission de laisser une empreinte indélébile dans l’histoire en composant, sous son propre nom, une série de plus de quarante œuvres liturgiques exceptionnelles, qui ont été recopiées à maintes reprises pendant près de 2.000 ans. Ses hymnes ont servi de modèles aux prières pendant des siècles. L’œuvre d’Enheduanna se caractérise par sa sensualité évidente et sa dévotion ardente. J’aime l’imaginer dictant ses poèmes, comme celui que nous appelons «La dame au grand cœur», car elle insistait sur la compassion divine.
Vous évoquez souvent le rapport entre écrivain et pouvoir. Pensez-vous que la littérature puisse rester totalement libre ?Dans mes trois livres traduits en arabe, j’aborde cette question. Je ne pense pas que la littérature ait jamais été totalement libre, car il y a toujours des pressions et des tensions, des fluctuations et des mouvements pendulaires. L’objectif de l’écriture est généralement de rester fidèle à une vérité intérieure, et de nombreux écrivains, depuis l’Antiquité, en ont payé le prix. Dans «L’Infini dans un roseau», je cite de nombreux exemples, depuis les persécutions menées par les empereurs romains jusqu’aux pillages et bombardements qui ont tenté de détruire la mémoire de cultures entières. C’est avec tristesse que je retrouve dans le passé de mon propre pays certains de ces épisodes terribles, comme l’incinération des codex mayas lors de la conquête de l’Amérique ou les bûchers de livres d’Al-Andalus à Grenade, ordonnés par les Rois catholiques. Une richesse irrécupérable a été perdue dans ces feux. J’écris sur la destruction des livres dans l’espoir que des épisodes d’intransigeance comme ceux-là ne se reproduisent plus jamais.
Vous êtes aussi chroniqueuse. Le journaliste culturel doit-il, selon vous, relier l’actualité à la mémoire des textes ?Pendant mon étape universitaire et, ensuite, grâce à une bourse de recherche, j’ai consacré des années à étudier l’origine des livres et le surgissement de la lecture dans le monde antique. Tout au long d’une décennie, cela a été le thème central de mes études et de mes publications. Toutefois, j’ai écrit «L’Infini dans un roseau» comme un projet très personnel, à un moment de ma vie particulièrement difficile, en pensant que ce serait peut-être mon dernier livre. Je pressentais qu’il s’agissait d’un adieu, et c’est la raison pour laquelle j’imaginais ce voyage avec une grande liberté et avec un esprit aventurier. J’avais décidé d’entrelacer mes facettes comme chercheuse, comme journaliste et comme écrivaine de fiction.
Quand je me suis embarquée dans l’écriture de «L’Infini dans un roseau», mon intention a été d’allier le plaisir de la lecture avec la recherche de connaissance. C’est une expérience littéraire qui entrecroise les données avec les vies, les évocations d’autres époques, les digressions littéraires et cinématographiques, la réflexion, l’humour, les liens avec le présent, la chronique de voyages, le suspense et l’émerveillement de la découverte. J’ai cherché à revendiquer l’enthousiasme et la passion que les histoires ont toujours éveillés en moi.
À l’époque où je donnais des cours, j’ai constaté en observant mes élèves que les anecdotes, les aventures, les dangers et les biographies les marquaient davantage que les raisonnements abstraits. Et je me suis demandé comment je pourrais concevoir un essai tissé comme un roman, avec les brins du suspense, des récits, des atmosphères et des visages humains. Si je voulais rendre hommage aux livres, ai-je pensé, la meilleure manière serait précisément de raconter leurs avatars historiques comme les narratrices d’antan. C’est pourquoi je me suis embarquée dans son écriture non comme une recherche froide et approfondie, mais comme une tentative, une exploration visant à équilibrer la rigueur académique avec la passion avec laquelle Shéhérazade aurait raconté cette fascinante aventure. Le journalisme m’a appris que le récit du passé n’est pas une recherche érudite, mais une explication déterminante de ce que nous sommes aujourd’hui. C’est le présent qui, je crois, nous préoccupe tous, et pour y parvenir, nous avons besoin de retracer le chemin qui nous a menés jusqu’ici. Le journaliste, tout comme le romancier, sait que le lecteur a besoin de sentir que ce qu’il lit est important pour sa vie, ici et maintenant.
«L’Infini dans un roseau» narre, avec l’émotion et l’enthousiasme d’un roman, le récit de cet exploit collectif, le rêve millénaire de sauvegarder les livres. Ses protagonistes sont des empereurs, des guerriers, des voyageurs et des aventuriers, mais surtout des personnes, pour la plupart anonymes, qui nous ont légué le trésor des livres, un formidable exploit qui est à la base des meilleures trouvailles de notre monde, de ce qu’il a de plus lumineux.
En parcourant 30 siècles d’histoire, avez-vous découvert une constante dans la manière dont les sociétés traitent le savoir ?La connaissance a toujours été une forme de pouvoir. C’est pourquoi, à toutes les époques et dans toutes les cultures, les livres, dépositaires du savoir, ont été persécutés, brûlés, attaqués. C’est la preuve irréfutable que la lecture n’est ni un acte superflu ni une simple activité de loisir. Il s’agit de quelque chose de bien plus profond et précieux.
En réalité, lorsque nous parlons à propos des livres, nous réfléchissons sur nous-mêmes. Leurs pages contiennent nos idées, le dépôt le plus précieux de notre mémoire et de nos débats, tant de fragiles approches de la beauté, de recherches infinies, sont le document décisif de nos peurs, de nos passions et de nos trouvailles. De plus, ils chiffrent l’histoire de la démocratisation de la connaissance. Il faut se souvenir que les livres étaient, des siècles durant, un privilège à la portée de très peu de gens. Un luxe, un signe de statut social, le bien d’une élite exclusive de chanceux et de puissants. Grâce à l’élan multiplicateur de l’imprimerie, au formidable processus d’expansion de l’alphabétisation et au développement de l’école publique, à l’apparition des bibliothèques municipales et rurales, à la multiplication des librairies, aujourd’hui les livres sont des objets plus accueillants pour un nombre de personnes jamais atteint auparavant dans l’histoire. Même s’il reste encore du chemin à parcourir et des défis à relever, c’est une réussite collective titanesque, forgée au cours des millénaires, que nous devons célébrer et protéger.
Votre essai «L’Infini dans un roseau» est un phénomène mondial. Qu’est-ce qui explique selon vous cet écho universel ? Si vous deviez résumer votre travail en une idée : sauver la mémoire des livres ou réinventer notre manière de les lire ?On se souvient encore dans ma famille que, lorsque j’étais enfant, je réclamais toujours aux grandes personnes : «Raconte-moi une histoire». Insatiable, je me mis à inventer mes propres histoires dans un acte instinctif et heureux, comme un jeu de plus. Je conserve encore une parcelle de cette joie enfantine quand je voyage à travers les chemins des livres vers un autre monde, où j’imagine les choses au lieu de les subir, où les fictions donnent sens au chaos de la réalité, où je prends des forces pour affronter la vie. J’ai essayé, en écrivant «L’Infini dans un roseau», de retrouver la curiosité, la douceur et la joie de la petite fille que j’étais, tout en transmettant les connaissances acquises au fil de mes années de recherche. Je suis moi-même surprise par l’accueil du public, mais j’imagine que cela tient peut-être à cette expérimentation : essayer de donner à l’apprentissage la musique d’un récit oral au coin du feu, concevoir l’essai comme un genre accueillant pour tous les lecteurs curieux, afin qu’un livre d’histoire et de réflexion puisse se lire avec le plaisir d’un roman.
Ce que j’ai appris sur la lecture au cours de ces dix dernières années passées à mener des recherches et à écrire, c’est qu’il s’agit d’une activité qui ne cesse de se réinventer : les supports, les rituels, les façons de lire se transforment pour perdurer. C’est là que réside l’une des tensions les plus fascinantes de cette histoire : il faut savoir innover pour préserver la mémoire. Les livres ont survécu durant des millénaires parce qu’ils ont été capables de changer et de s’adapter aux époques. Il y a eu des livres faits de roseau, de parchemin, de papier, et à présent aussi de lumière. Ils ont voyagé dans nos valises, à cheval, dans des diligences et ensuite dans des trains et des avions. Quelques-uns sont grands, mais d’autres sont aussi capables de se blottir dans nos poches. Comme objets, ils sont pure métamorphose. Pendant l’Antiquité, différents formats coexistaient – tablettes, rouleau, codex – sans se concurrencer, pour différents usages. Je crois que nous n’assistons pas à une course pour la victoire du numérique sur le papier, il s’agit de garantir la survie de nos meilleures idées et de nos meilleures narrations. C’est pourquoi je crois que le livre traditionnel restera en vie aux côtés de ses jeunes compagnons, les écrans : tout au long de l’histoire, il a surmonté crises et épidémies, guerres et incendies, persécutions et censures. Il a démontré qu’il était un grand survivant. Le secteur du livre est un domaine enclin aux prophéties apocalyptiques, mais dans «L’Infini dans un roseau», j’ai osé élever une voix optimiste.