Culture

Jazz à Rabat : Nous attendons l’énergie et la flamme de la créativité (Jean-Pierre Bissot)

À l’occasion de la 28e édition de Jazz à Rabat, qui se tiendra du 24 au 26 septembre courant à l’amphithéâtre du parc Hassan II, six formations européennes rencontreront six projets marocains dans des créations imaginées spécialement pour le Festival. Jean-Pierre Bissot, directeur artistique chargé de la programmation européenne, revient sur les choix qui ont guidé cette édition, la diversité des univers musicaux réunis et le pari artistique de ces rencontres, pensées comme des espaces de dialogue et de création.

Jean-Pierre Bissot (à droite) en compagnie de Majid Bekkas, directeur artistique pour le côté marocain.

23 Septembre 2026 À 09:30

Le Matin : Qu’est-ce qui a guidé vos choix pour la sélection des artistes européens de cette 28e édition de Jazz à Rabat ?

Jean-Pierre Bissot :
Le premier critère est évidemment la qualité artistique. C’est la base de toute sélection. Mais ce critère rend, par ailleurs, le choix particulièrement difficile, car il existe aujourd’hui de nombreux artistes et groupes de très grande qualité à travers le monde. J’accorde également beaucoup d’importance à la diversité des styles et des langages musicaux. Le jazz évolue dans de nombreuses directions, notamment en Europe, et je souhaite pouvoir en présenter différentes «saveurs» à travers les six concerts proposés cette année. Cela passe aussi par la diversité des formations et des instruments, afin de ne pas retrouver chaque soir la même configuration musicale. Il y a enfin une autre dimension essentielle : la diversité des pays et des origines, puisque Jazz à Rabat est de même un Festival qui souhaite témoigner de la richesse culturelle de l’Europe. Avec seulement six formations, il est évidemment impossible de tout représenter, mais nous essayons d’offrir le panorama le plus diversifié possible. Un dernier critère est particulièrement important pour moi : choisir des artistes qui ont envie de s’immerger dans une démarche de création et de rencontre avec des musiciens marocains. C’est l’une des bases du Festival : initier des créations et des fusions entre artistes européens et marocains.



La programmation européenne traverse des univers très différents, du fado au flamenco en passant par les musiques balkaniques, le funk et le hip-hop. Que souhaitiez-vous montrer de la création musicale européenne actuelle ?

Je voulais véritablement embrasser cette diversité. Nous allons du fado au flamenco, en passant par les musiques d’Europe centrale et les sonorités balkaniques. Nous explorons, par la même occasion, l’électro-jazz, des formes plus électriques et funky, ainsi que le hip-hop et le funk. Chaque projet apporte une couleur différente. Avec Ulrich Drechsler’s Azure Trio, par exemple, nous sommes dans une approche qui fait dialoguer certaines traditions du jazz viennois avec des créations plus contemporaines. Thérapie de Couple constitue tout autant un projet particulier, puisqu’il réunit des musiciens français et allemands autour d’un répertoire qui interroge, avec humour, les relations entre les deux pays. Leur musique fait ainsi dialoguer différents patrimoines français et allemands. L’idée était donc de proposer une véritable diversité d’esthétiques et d’éviter que deux concerts successifs ne soient dans la même couleur musicale.

Comment avez-vous pensé les rencontres entre les artistes européens et leurs partenaires marocains ? Qu’attendez-vous de ces croisements artistiques ?

Nous attendons avant tout qu’il y ait l’énergie et la flamme de la créativité, de nouvelles pages musicales et, pourquoi pas, de nouvelles partitions. Avec mon collègue Magid Bekkas, nous faisons à chaque fois une sorte de pari artistique : nous nous demandons ce qui pourrait se passer si nous mettions tel musicien européen en relation avec tel artiste marocain. Nous avons déjà initié beaucoup de rencontres de ce type au fil des années. Certaines ont donné naissance à des projets qui ont continué à vivre après le Festival. C’est précisément ce que nous espérons : que la rencontre dépasse le cadre du concert et fasse naître une véritable énergie créative. Nous voulons que les artistes puissent proposer quelque chose de nouveau, explorer d’autres territoires et faire émerger des formes musicales qu’ils n’auraient peut-être pas imaginées seuls.

Après plusieurs années au sein du Festival, comment voyez-vous l’évolution de Jazz à Rabat et la place du dialogue avec la scène marocaine ?

Je peux témoigner de l’intérêt que ce projet suscite désormais en Europe. Les groupes connaissent de plus en plus l’existence de cette démarche particulière à Rabat et certains viennent avec l’envie de développer leur projet musical avec des musiciens marocains. C’est très encourageant, car cela signifie que les artistes européens considèrent aujourd’hui ces rencontres comme une occasion d’explorer de nouveaux territoires et de faire évoluer leur propre pratique musicale. Le projet a d’ailleurs une histoire : cela fait quinze ans que je travaille sur cette initiative et mon collègue Magid depuis encore plus longtemps. Auparavant, le projet portait le nom de Jazz au Chellah, mais il s’est poursuivi sous une autre appellation. Au fil des éditions, de nombreuses rencontres entre musiciens marocains et européens ont ainsi été initiées, certaines donnant lieu à des collaborations qui se sont prolongées au-delà du Festival. Je suis de surcroît attentif à la représentation des femmes dans la programmation. Dans pratiquement chaque journée, j’ai essayé d’avoir non seulement des jazzmen, mais aussi des jazzwomen. Cette année, cette volonté se traduit notamment par la présence d’Amara Quartet ainsi que de Sara Moullablad Quartet. C’est un aspect auquel je tiens particulièrement, car il faut parfois être attentif à cet équilibre pour qu’il devienne progressivement une véritable attitude dans la programmation.

À travers cette édition, qu’aimeriez-vous que le public marocain découvre ou retienne de la scène musicale européenne ?

J’aimerais surtout qu’il découvre cette diversité. L’Europe n’a pas une seule identité musicale : elle est constituée de nombreuses traditions, de nombreuses cultures et de multiples façons d’aborder le jazz et les musiques actuelles. Mais au-delà de la découverte des artistes européens, j’espère surtout que le public pourra assister à des rencontres qui produisent quelque chose d’inattendu. Pour moi, l’essentiel est que le Festival soit un espace de création, où les artistes puissent se rencontrer, prendre des risques et écrire ensemble de nouvelles pages musicales.
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