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Vendredi 06 Novembre 2026
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Salon du livre de Charjah : le Marocain Saïd Yaktine désigné personnalité culturelle de l’année

Le chercheur et universitaire marocain Saïd Yaktine a été distingué mercredi à l’ouverture du 45ᵉ Salon international du livre de Charjah. Le Salon, qui accueille le sultanat d’Oman comme invité d’honneur, a salué près d’un demi-siècle de travaux consacrés à la littérature, à la critique et à la culture arabes.

Saïd Yaktine a dédié sa distinction aux écrivains marocains et arabes qui contribuent à faire connaître la culture arabe dans le monde. Dans son discours, le chercheur a expliqué que cet hommage occupait une place particulière parmi les récompenses reçues au cours de sa carrière, parce qu’il lui était rendu à Charjah, qu’il a qualifiée de « capitale permanente de la culture arabe ».

L’universitaire marocain a inscrit cette reconnaissance dans une démarche collective. Évoquant les quelque cinquante années qu’il a consacrées à la langue et à la culture arabes, il a souligné le rôle des écrivains dans la promotion du dialogue et de la tolérance, ainsi que dans le rejet des discriminations. Il a également salué les efforts de Charjah pour faire du livre un moyen de transmission et de rapprochement entre les peuples.

Inaugurée au centre Expo de Charjah par le cheikh Sultan ben Mohammed Al Qasimi, membre du Conseil suprême des Émirats arabes unis et souverain de Charjah, cette 45ᵉ édition réunit des éditeurs, des auteurs et des acteurs culturels de plusieurs pays. Le sultanat d’Oman y présente ses publications et son patrimoine littéraire et intellectuel. Le ministre omanais de la Culture, des Sports et de la Jeunesse, Saoud ben Hilal Al Boussaïdi, a mis en avant les possibilités de coopération dans l’édition, la traduction, la recherche et les arts.

Une encyclopédie arabe et un nouveau prix international

Le souverain de Charjah a présenté les 143 volumes déjà réalisés d’une encyclopédie arabe consacrée aux sciences, aux lettres, aux arts et aux grandes figures. Plus de 1 500 spécialistes participent à ce projet, dont l’achèvement est annoncé pour l’année prochaine. L’ouvrage doit être accessible aux lecteurs et aux chercheurs en versions imprimée et numérique. Il a également annoncé la création du prix international Haroun Al Rachid, qui récompensera chaque année quatre personnalités pour des travaux de recherche ou de création en langue arabe. La cérémonie a par ailleurs distingué la maison d’édition catalane Karwan, lauréate du prix de traduction Turjuman 2026 pour une sélection des Mille et Une Nuits traduite en catalan par Margarida Castells Criballés. Le cheikh Sultan ben Mohammed Al Qasimi a enfin dévoilé une étude sur la présence portugaise dans l’océan Indien entre 1497 et 1750. Fruit de 37 années de recherche, cette publication compte 61 volumes en arabe et autant en anglais. Elle s’appuie notamment sur des fonds d’archives à Lisbonne et à Goa pour retracer l’histoire de cette présence en Afrique de l’Est, en Inde et dans d’autres régions d’Asie.

Saïd Yaktine : « L’écrivain est un enseignant sans salle de classe »

Désigné personnalité culturelle de l’année au 45ᵉ Salon international du livre de Charjah, le chercheur et critique marocain Saïd Yaktine revient sur les récits populaires qui lui ont donné le goût de lire et sur le projet qui l’a conduit du roman arabe à la littérature numérique. Il livre aussi son regard sur le roman marocain, le rôle de la critique et les questions que l’intelligence artificielle pose à l’école et à l’université.

Salon du livre de Charjah : le Marocain Saïd Yaktine désigné personnalité culturelle de l’année



Vous avez été désigné personnalité culturelle de l’année au Salon international du livre de Charjah. Que représente cette distinction pour vous ?

Pour un chercheur ou un écrivain, une distinction est une reconnaissance du travail accompli. Lorsqu’il travaille, il est surtout à l’écoute de ses préoccupations et des questions qu’il se pose. Il essaie d’y répondre avec sérieux et rigueur. Je vois dans le choix du cheikh Sultan ben Mohammed Al Qasimi un hommage à mes efforts au service de la culture arabe. J’y vois aussi une reconnaissance du rôle des intellectuels marocains et arabes dans le développement de cette culture, en accord avec l’attention que Charjah porte à la dimension humaine du travail culturel.

Vous êtes né à Casablanca en 1955. Quels souvenirs associez-vous à la découverte de la littérature ?

Casablanca, puis Fès, ont beaucoup compté dans ma formation. À Casablanca, j’ai grandi au contact du Coran et d’une religiosité populaire liée à la culture rurale, où j’ai découvert la bienveillance et l’amour d’autrui. Dans les halqas de Souk Chtiba, j’écoutais des chants populaires, des anecdotes, des récits religieux et les aventures d’Antar, de Hamza al-Bahlawan ou de la princesse Dhat al-Himma. Pour suivre ces histoires, il fallait revenir à chaque séance. Comme mes études ne me le permettaient pas toujours, j’ai commencé à acheter les volumes pour les lire dans l’ordre.

À l’adolescence, avant mon départ pour Fès, j’avais déjà réuni les grandes épopées populaires, aux côtés des romans d’Al-Sibaï et de Mahfouz. Certains de mes enseignants m’ont aussi donné le goût des histoires. À Fès, en fréquentant les bibliothèques, j’ai approfondi ma connaissance du patrimoine arabe. Dès la troisième année du collège, j’avais fait mon choix : je voulais étudier la littérature et devenir professeur d’arabe.

Pourquoi avoir choisi d’enseigner et d’écrire à la fois ?

Le goût de la lecture a guidé mes choix, et mes enseignants y ont beaucoup contribué. Certains m’ont encouragé à lire. D’autres ont eu une influence moins heureuse sur leurs élèves. Cette expérience m’a fait mesurer la responsabilité de l’enseignant dans la formation des générations. C’est ainsi que j’ai choisi d’enseigner et d’écrire. L’écrivain est un enseignant sans salle de classe. Son livre ouvre des horizons intellectuels et humains que le cadre de la classe ne permet pas toujours d’explorer.

Quelles lectures ont le plus marqué votre formation intellectuelle ?

Le Coran d’abord. J’y ai trouvé un texte sans pareil par sa capacité à inciter l’être humain à apprendre, à se souvenir, à réfléchir et à assumer ses responsabilités. Il y a eu ensuite Les Mille et Une Nuits et les épopées populaires. Puis j’ai découvert la littérature et la poésie arabes classiques, les romans modernes et des ouvrages en français. Ces lectures m’intéressaient autant par les questions qu’elles soulevaient que par leur manière d’écrire. J’ai trouvé dans le structuralisme et la narratologie les outils que je cherchais. Gérard Genette a été mon maître. J’admire l’originalité et la profondeur de sa pensée. Il m’arrive d’être en désaccord avec lui sur certains points, mais il reste pour moi un modèle de chercheur.

Qu’est-ce que l’enseignement vous a appris ?

Le respect du temps, la discipline et la clarté de la pensée. Enseigner m’a aussi poussé à élargir mes connaissances. Un bon enseignant doit transmettre un savoir dont ses étudiants perçoivent la valeur et accorder à chacun la même attention. Cela suppose d’approfondir et de renouveler constamment ce que l’on sait.

Et loin de l’université, à quoi consacrez-vous votre temps ?

Je lis et j’écris tous les jours. J’aime aussi le cinéma, la musique et les chansons populaires, marocaines et d’ailleurs. Et je marche.

Du roman arabe aux récits anciens, puis à la littérature numérique, quel fil relie vos travaux ?

Je suis parti d’une question : comment étudier le récit de manière rigoureuse, avec des outils qui puissent évoluer ? La narratologie m’a donné un cadre de travail. Chaque livre m’a permis de reprendre et d’élargir ce que j’avais développé dans le précédent. C’est ainsi que je suis passé du roman aux récits anciens, puis au numérique. Du discours au texte et à l’hypertexte, les notions ont évolué avec les objets étudiés. La démarche est restée la même : comprendre le récit à partir de concepts et de méthodes explicites.

Quelle place la narratologie occupe-t-elle aujourd’hui dans la critique arabe ?

La critique arabe accorde trop peu de place à la spécialisation. Cela a freiné l’élaboration de théories et le renouvellement des manières de lire les textes. Or, la critique a aussi pour tâche de former des lecteurs, de diversifier leurs pratiques de lecture et de les aider à construire leur culture.

Le roman marocain a-t-il trouvé sa place auprès du lectorat arabe ?

Le roman marocain s’est imposé dans le monde arabe. Il a dépassé le cadre national et circule auprès d’un lectorat plus large. La critique marocaine peine toutefois à suivre la diversité des œuvres et à les faire connaître. Il reste beaucoup à faire pour proposer des lectures approfondies de ces romans et en apprécier les apports selon des critères objectifs.

Quel regard portez-vous sur les usages de l’intelligence artificielle en littérature ?

Nous en sommes au début. Il existe encore trop peu d’expériences pour évaluer les résultats. Le débat repose donc souvent sur des prévisions et des idées générales qui manquent de précision. Il oscille entre l’enthousiasme pour les possibilités offertes par l’intelligence artificielle et l’inquiétude face à ses effets.

Face à l’évolution des pratiques de lecture, quel rôle l’école, l’université et les institutions culturelles doivent-elles jouer ?

À l’ère numérique, l’école et l’université ont une responsabilité accrue. Elles doivent revoir la manière dont elles enseignent la lecture et l’écriture, mais aussi la façon dont elles pensent ces pratiques. La critique littéraire et les sciences humaines doivent reprendre les savoirs accumulés et les développer pour répondre aux questions que posent les transformations actuelles et l’intelligence artificielle. Chaque institution doit prendre sa part, en répondant aux besoins d’aujourd’hui et en se préparant aux évolutions à venir.

Qu’aimeriez-vous que les générations suivantes retiennent de votre travail ?

J’aimerais qu’elles en retiennent les concepts, la manière d’interroger la littérature et l’idée que la critique peut produire des connaissances. Ce qui restera dépendra des évolutions culturelles et intellectuelles. À mes yeux, l’essentiel est que chaque chercheur se donne un projet qui lui soit propre et qu’il travaille à le développer. Ce sont les projets qui durent, parce qu’ils peuvent être repris, approfondis et élargis.

Ouidad Taha

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