À Essaouira, le jazz ne s’impose jamais. Il arrive à pas feutrés, s’installe dans les silences, s’accorde aux murs de pierre et aux souffles de la ville. Pour sa 9e édition, Jazz sous l’arganier a confirmé ce qui fait sa singularité : un festival qui ne cherche ni l’effet ni la démonstration, mais la justesse des rencontres. Du 27 au 29 décembre 2025, Dar Souiri et Bayt Dakira ont accueilli trois jours de musique où l’écoute a précédé l’applaudissement, et où chaque concert s’est vécu comme une traversée.
Dès la première soirée, le ton est donné. Le Mohamed Derouich Trio ouvre le bal sans emphase, dans une économie de gestes rare. La guitare de Mohamed Derouich avance avec retenue, laissant au silence un rôle central. Autour de lui, le saxophone de Mihai Privan et la batterie de Stéphane Galland , l’un des batteurs les plus respectés de la scène internationale, construisent un dialogue subtil, jamais démonstratif. Le jazz ici n’est pas un territoire à conquérir, mais un espace partagé. Les influences balkaniques, africaines ou maghrébines ne sont jamais appuyées : elles circulent, digérées, intégrées à un langage commun où l’écoute prime sur la virtuosité.
La nuit se densifie ensuite avec le JET Fuel Trio, qui fait basculer la salle dans un autre état de la musique. Portée par la kora hypnotique de Dawda Jobarteh, la pulsation devient circulaire, presque rituelle. Le saxophone de Michael Blicher épouse le flux sans jamais chercher à le dominer, tandis que la batterie de Stefan Pasborg installe une transe maîtrisée, organique. Ici, la rencontre entre jazz et musiques d’Afrique de l’Ouest se fait sans exotisme, dans une compréhension profonde des rythmes et des cycles. Le public, happé, se laisse traverser. La jam session de minuit prolonge ce mouvement naturel, fidèle à l’esprit du festival : laisser la musique circuler, sans cloison.
Le lendemain, Jazz sous l’arganier poursuit son exploration des formes ouvertes. Le JD Allen Trio impose un jazz tendu et exigeant, porté par le saxophone puissant et énigmatique de JD Allen, figure majeure de la scène new-yorkaise. Ici, le son est dense, l’écriture rigoureuse, mais toujours traversée par une énergie brute. Plus tard dans la soirée, Andrés Coll – Cosmic Trio déplace encore les lignes. Marimba électrique, violon et batterie s’entrelacent dans une musique libre, inventive, nourrie d’improvisation et d’amitiés artistiques profondes. Plus qu’un concert, une conversation à trois voix, où chaque instrument trouve sa respiration.
Tout au long du festival, la musique hassanie a été mise à l’honneur comme un axe artistique majeur, trouvant à Bayt Dakira l’un de ses moments les plus marquants. Le concert de Bnat Aïchata, groupe féminin emblématique de Guelmim, et de la troupe Baayiya de Laâyoune a révélé toute la puissance de ces répertoires du Sud : des voix habitées, des chants portés par la mémoire et le sacré, des danses envoûtantes où le corps devient lui aussi langage. À Bayt Dakira, le public n’était pas seulement spectateur , il a été littéralement saisi par cette musique, par son pouvoir de rassemblement et par l’intensité émotionnelle qu’elle dégage.
Les polyphonies féminines de Bnat Aïchata, la force rythmique et chorégraphique de Baayiya ont installé une écoute presque physique, où le temps semblait suspendu. Ce concert a rappelé que la musique hassanie n’est pas seulement un patrimoine à préserver, mais une énergie vivante, capable de toucher, de faire vibrer et de fédérer bien au-delà de son territoire d’origine. Cette présence forte tout au long du festival s’est ensuite prolongée dans la grande fusion collective de la soirée de clôture, donnant à cette édition une cohérence artistique rare.
Pour la première fois, une rencontre aussi frontale et assumée s’est opérée entre la musique hassanie des provinces du Sud et l’univers gnaoua, dialoguant avec le jazz et les formes improvisées contemporaines. Une alliance rare, voire inédite, tant ces répertoires, profondément ancrés dans leurs territoires, leurs voix et leurs rituels, se croisent peu sur une même scène. Ici, aucune juxtaposition artificielle : la fusion s’est construite dans l’écoute, le respect des rythmes et des mémoires, laissant émerger une musique organique, habitée, portée par l’instant.
Cette dynamique a atteint son apogée lors de la soirée de clôture. La dernière soirée s’est d’abord déployée à travers des concerts pleinement aboutis, qui ont préparé le terrain de cette effervescence finale. Le Mosaic Duo, réunissant le pianiste suédois Jacob Karlzon et le percussionniste marocain Rhani Krija, a ouvert la soirée dans un dialogue d’une grande finesse. Piano et percussions s’y répondaient dans une écoute immédiate, laissant une large place à l’improvisation, aux respirations et aux silences. Une musique mouvante, élégante, où chaque geste semblait naître dans l’instant, portée par une complicité évidente entre les deux musiciens.
Dans un autre registre, la rencontre entre Munsch Trio et Mourad Belouadi a fait basculer la scène vers une esthétique électro-jazz plus brute, traversée de textures électroniques et d’influences marocaines contemporaines. Une proposition audacieuse, tendue, où l’énergie du live prenait le pas sur les formats établis. Ces concerts, chacun à leur manière, ont installé une montée en intensité progressive, préparant le public à ce qui allait suivre : un moment de lâcher-prise collectif, où les frontières entre scènes, styles et artistes allaient définitivement s’effacer.
Ce qui devait être un concert s’est transformé en une jam géante, réunissant sur scène plusieurs musiciens programmés du festival, dans une énergie collective rare Orchestrée par le Maâlem Mohamed Boumezzough. La fusion entre jazz, gnaoua et musique hassanie s’est alors déployée dans toute sa richesse, donnant lieu à des moments de grâce.
Au cœur de cette effervescence, les chants des médihines, interprétés par Hicham Dinar, ont apporté une dimension spirituelle profonde. Les voix soufies hassanies ont dialogué avec le guembri, les rythmes gnaoua et l’improvisation jazz, enveloppant la salle d’une émotion partagée. Artistes et public réunis, la salle debout, la musique a dépassé le cadre du concert pour devenir une expérience collective, vibrante.
Soirée de couleurs, de résonances et de croisements, cette clôture a scellé l’esprit de cette 9e édition : un événement à part, profondément ancré dans ses territoires et résolument ouvert sur le monde. Une célébration rendue possible par Essaouira , ville de rencontres et de passages , sans doute la seule capable d’accueillir et de faire naître de tels moments.
Sous l’arganier, la musique a pris racine. Et, le temps de ces trois nuits, elle a rassemblé tout le monde.