Culture

Le trésor préhistorique du Maroc menacé par les pilleurs

Considéré par les scientifiques comme l’un des pays les plus riches au monde en patrimoine géologique, le Maroc poursuit ses efforts pour mieux protéger des sites d’une valeur scientifique exceptionnelle. L’affaire de Mibladen met en lumière les défis auxquels sont confrontés chercheurs et institutions pour concilier découvertes, préservation et valorisation de ce patrimoine unique.

04 Août 2026 À 12:42

Une dalle de trois mètres découpée à la scie dans une ancienne concession minière de Midelt. Des tumulus préhistoriques vieux de trois mille ans éventrés à la recherche d’or. Des dalles à empreintes fossiles récupérées par des habitants pour couvrir des tombes ou construire des maisons. Ces scènes, recueillies sur plusieurs sites du Maroc, ne racontent pas un incident isolé. Elles dessinent le portrait d’un pays que les scientifiques qualifient unanimement de «paradis des géologues», mais dont les trésors les plus rares échappent, faute de cadre clair, à toute véritable protection.

Une richesse hors norme, une vigilance qui arrive toujours trop tard

Le sous-sol marocain concentre une diversité géologique et paléontologique que peu de pays dans le monde peuvent revendiquer. Empreintes de dinosaures théropodes, pistes de crocodilomorphes, fossiles de tortues et de poissons, et surtout traces de ptérosaures, ces reptiles volants, premiers vertébrés à avoir conquis les airs, dont les empreintes figurent parmi les plus rares au monde. Le Maroc en comptait trois sites majeurs ; selon le paléontologue Moussa Masrour, il n’en resterait aujourd’hui plus que deux préservés.

Mais cette richesse a un revers : elle est presque toujours découverte après coup, sur des terrains déjà fragilisés par d’autres usages. À Mibladen, dans la province de Midelt, le site fossilifère se superpose à une ancienne concession minière exploitée à partir de 1939. Bien que la mine ne soit plus en activité, le site continue d’attirer des chercheurs de cristaux. Des sociétés y ont été autorisées à opérer avec de gros engins et à creuser des puits, bien avant que quiconque ne soupçonne la présence, sous ces mêmes plaques de roches superposées, de traces vieilles de 120 millions d’années.

Faute d’avoir été identifié à temps, le site s’est aussi retrouvé exposé à des usages locaux tout à fait ordinaires : des dalles ont servi à couvrir des sépultures, d’autres ont été cassées pour bâtir des maisons en pierre. Une population qui, comme le résument plusieurs chercheurs, «ne remarque pas» ce qu’elle a sous les pieds, non par indifférence, mais parce que rien ne le lui a jamais signalé.

Le paradoxe de la science : protéger en exposant

Dès le début des recherches sur le gisement de Mibladen, les scientifiques ont fait un choix méthodologique déterminant. «Nous avons volontairement laissé les empreintes en place afin qu’elles puissent être étudiées dans leur contexte géologique, car c’est ce contexte qui leur donne toute leur valeur scientifique», explique Abdelouahed Lagnaoui, professeur en paléontologie des vertébrés et en stratigraphie. Mais ce même choix, aussi rigoureux soit-il, a aussi laissé les empreintes exposées et accessibles.

Le fondement même de la recherche scientifique – publier, documenter, partager – se retourne alors contre son objet. Sur ce site, des équipes marocaines et européennes étudient, selon Lagnaoui, depuis 2015 un gisement révélant des empreintes de dinosaures théropodes, de crocodilomorphes, de tortues et surtout de ptérosaures. Leurs travaux ont abouti, en mai 2026, à la publication d’une étude collective réunissant treize chercheurs marocains, espagnols, allemands, français et polonais. Cette publication a offert au site une reconnaissance internationale méritée. Elle a aussi, malgré ses auteurs, servi de carte au trésor.

Comme le souligne Lagnaoui, certaines revues scientifiques exigent des coordonnées précises pour que les résultats soient vérifiables, une contrainte méthodologique légitime, mais qui entre en tension directe avec un impératif de protection. «Le fait d’en parler incite les ministères à s’intéresser à sa protection», reconnaît de son côté Youssef Aït Lemkadem, président de l’Association du Géoparc Ayachi-Mouasker, mais le même mécanisme attire aussi les touristes, qui repartent avec des souvenirs, et les réseaux spécialisés dans le commerce des fossiles, qui savent précisément où chercher.

Un vide de compétence entre les ministères

C’est peut-être le nœud du problème : lorsqu’un site fossilifère ou géologique est découvert, personne ne sait exactement à qui il revient de le protéger. Interrogée par notre rédaction, Choumicha Kaouane, responsable au ministère de la Culture, apporte un éclairage précis sur ce flou. Le département du Patrimoine, qui dépend de la Culture, a compétence sur les sites et monuments archéologiques, fouilles et valorisation comprises. Mais les sites paléontologiques, eux, relèvent du ministère de la Transition énergétique et du développement durable. Une autre source bien informée souligne qu’entre les deux départements, la collaboration reste limitée.

Une avancée législative est censée mettre fin à cette ambiguïté : selon Kaouane, le texte réunit les deux ministères parce que le patrimoine géologique entre désormais dans le champ plus large de la préservation du patrimoine culturel. La loi 33-22 a achevé son parcours parlementaire et vient d’être promulguée. Mais ses textes d’application, distincts pour le volet culturel et pour le volet géologique, ne sont pas encore sortis. Résultat : à ce stade, personne ne sait précisément comment les compétences se répartiront concrètement entre les deux départements. Un chevauchement qui, en pratique, retarde toute décision commune de protection.

Sur le terrain, cette répartition théorique se heurte à une limite structurelle. Le ministère de la Culture dispose, dans chaque direction régionale, d’un conservateur du patrimoine chargé, avec les inspecteurs, de la protection et du gardiennage des sites répertoriés. Ce dispositif fonctionne pour des zones circonscrites, en lien avec les populations locales. Mais il devient inopérant face à des terrains interdépartementaux, comme les carrières où sont exploités les phosphates et où l’on découvre, au passage, une grande quantité de fossiles. Le ministère de la Culture ne peut pas assurer le gardiennage de ces carrières, seulement la préservation des sites et monuments qu’il gère directement. C’est précisément ce vide, à l’endroit où l’activité minière côtoie la ressource fossile, que des populations entières exploitent pour en vivre et que des réseaux de pillage exploitent également. Comme le résume Choumicha Kaouane : «Il y a des gens qui vivent avec ceci, comme dans le bassin des Ouled Abdoune, à Khouribga, à Erfoud... Il y a beaucoup de fossiles, et il y a bien sûr les pilleurs».

À Mibladen, les alertes ne datent pourtant pas d’hier. Dès 2024, des signalements avaient été transmis. Les autorités compétentes s’étaient bien rendues sur le terrain, mais sans disposer d’une réelle expertise sur la valeur scientifique de ce qu’elles avaient sous les yeux. Moussa Masrour est catégorique sur les limites du rôle des chercheurs : «Nous n’avons aucun pouvoir pour sécuriser les sites. Notre rôle consiste à les étudier, à donner l’alerte et à sensibiliser. La protection relève ensuite des pouvoirs publics».

La Loi 33-22 relative au patrimoine géologique prévoit, par ailleurs, des peines pouvant atteindre dix ans d’emprisonnement pour certaines atteintes. Le cadre juridique n’est donc pas totalement absent, c’est sa mise en œuvre concrète, sur le terrain, qui fait aujourd’hui défaut. Pour comprendre le rôle exact du ministère de la Transition énergétique dans ce dispositif et la manière dont il compte combler ce vide, nous l’avons sollicité à plusieurs reprises : il n’a pas donné suite à nos questions et à nos relances.

Quand l’alerte devient mobilisation

Ce vide institutionnel n’a pas empêché, ces derniers mois, une série de réponses en cascade, révélatrice à la fois de l’ampleur du problème et de la capacité des acteurs locaux à s’organiser une fois alertés.

Après la découverte du pillage d’un bloc à Mibladen, une première commission a réuni les autorités provinciales et la direction de la Transition énergétique. Le rapport qui en est ressorti a mis au jour d’autres dégradations jusque-là inconnues : deux tumulus préhistoriques, de vastes sépultures collectives datées d’environ trois mille ans, retrouvés éventrés par des chercheurs d’or clandestins, ainsi que de nouvelles traces, potentiellement de grandes tortues fossiles, dont l’identification reste à confirmer par des paléontologues.

Une deuxième mission, associant cette fois les ministères de la Culture et de la Transition énergétique, a confirmé la fragilité extrême de l’ensemble du secteur et recommandé la clôture urgente du site. Une troisième commission, scientifique, a permis d’établir un relevé topographique précis afin d’estimer la surface à protéger.

Un rebondissement est venu, entre-temps, atténuer le désastre : lors d’une sortie pédagogique, des géologues encadrant leurs étudiants ont repéré, dissimulés à proximité du site pillé, plusieurs blocs déjà sciés par les trafiquants mais abandonnés, sans doute dans l’attente d’un transport resté sans suite. Les fragments ont pu être récupérés et sont aujourd’hui conservés à la délégation provinciale de Midelt.

Vers un cadre juridique enfin partagé ?

De cette accumulation d’incidents et de rapports ressort aujourd’hui une initiative inédite : une convention est en cours de préparation entre le ministère de la Culture, celui de la Transition énergétique, l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA) et, potentiellement, la région concernée. Si elle aboutit, elle donnerait enfin un cadre juridique clair à la protection de Mibladen, permettrait sa clôture, assurerait sa surveillance permanente et préparerait, à terme, sa valorisation touristique et scientifique.

Ce type de démarche n’est pas sans précédent. Selon Abdelouahed Lagnaoui, l’État marocain est déjà intervenu avec succès dans ce type d’affaires: des fossiles ont pu être récupérés après avoir quitté le pays. Mais un rapatriement reste, par définition, une réponse après coup : la pièce a déjà quitté le pays, déjà été sortie de son contexte scientifique d’origine. C’est en amont – clôture des sites, gardiennage, inventaire – que la protection du patrimoine géologique marocain doit d’abord se jouer.

Une question qui dépasse un seul site

L’histoire du bloc de Mibladen scié, puis partiellement récupéré, pourrait se lire comme un fait divers local. Elle est en réalité le symptôme d’un problème plus large, celui d’un cadre de protection encore incomplet face à l’ampleur du patrimoine géologique marocain.

Tant que la coordination entre les ministères, les chercheurs, les collectivités locales et les services compétents ne sera pas pleinement opérationnelle, chaque nouvelle découverte restera plus exposée aux dégradations, aux prélèvements illicites ou aux trafics. L’enjeu est désormais de faire en sorte que ces découvertes deviennent avant tout un levier de connaissance, de protection et de valorisation du patrimoine national.

Une richesse qui continue de se révéler : la découverte des trilobites de l’Anti-Atlas



Le potentiel géologique du Maroc ne se limite pas à Mibladen. Une équipe de chercheurs dirigée par Wahiba Bel Haouz (Université Hassan II de Casablanca), en collaboration avec des chercheurs des universités Hassan I et de Zurich et avec la participation de Abdelouahed Lagnaoui, a publié récemment une découverte majeure dans la revue «Acta Palaeontologica Polonica».

Il ne s’agit ni de dinosaures ni de ptérosaures, mais de trilobites : de petits animaux marins aujourd’hui disparus, cousins lointains des crabes et des insectes, qui peuplaient les océans il y a des centaines de millions d’années. Dans l’Anti-Atlas oriental, l’équipe a mis au jour un ensemble exceptionnellement riche de traces fossiles, empreintes de déplacement, marques de repos, indices d’alimentation, vieilles d’environ 358 millions d’années, soit bien avant l’apparition des dinosaures.

Ces traces racontent une véritable scène de vie sous-marine : des trilobites qui se déplaçaient en groupe, se nourrissaient, se reposaient dans le sédiment et cherchaient parfois à échapper à des poissons prédateurs. L’équipe y a même identifié une trace fossile encore jamais décrite, désormais officiellement nommée «Rusophycus antiatlasensis».

Cette découverte, sans lien direct avec Mibladen, illustre à quel point le sous-sol marocain continue de livrer des données scientifiques de premier plan et à quel point l’ampleur de ce patrimoine dépasse, et de loin, le seul cas des dinosaures et des ptérosaures.

Abdelouahed Lagnaoui : «Un fossile n’est pas un objet de décoration»



«La valeur d’un fossile dépend avant tout de son intérêt scientifique et de sa rareté. Certains fossiles, même de petite taille, peuvent atteindre plusieurs milliers de dirhams sur le marché. Quand il s’agit d’empreintes antérieures et postérieures de ptérosaures comme celles retrouvées à Mibladen, on se retrouve face à une configuration rare qui donne au site une valeur scientifique particulière. Malheureusement, certaines personnes considèrent encore ces pièces comme de simples objets de décoration, alors qu’elles constituent des archives irremplaçables de l’histoire de la Terre. Il m’est déjà arrivé de voir des fossiles marocains exposés dans des musées étrangers, notamment en Allemagne et en Russie. La manière dont le bloc a été découpé à Mibladen laisse penser que l’opération a été menée par des personnes disposant d’un équipement et d’un savoir-faire importants. Les traces laissées sur la roche révèlent l’utilisation d’un matériel de sciage performant. Ce type d’intervention dépasse largement les moyens d’amateurs. Le vol de ce bloc représente donc une perte considérable, non seulement pour la recherche scientifique, mais aussi pour le territoire : des visiteurs venaient spécialement observer ces empreintes, ce qui contribuait à l’attractivité de la région. Cette disparition est d'autant plus préoccupante que chaque découverte est le fruit d’un travail de longue haleine. Nos recherches reposent sur une démarche scientifique rigoureuse, mais elles exigent aussi beaucoup d’efforts sur le terrain. Il nous arrive de chercher pendant des jours, parfois des semaines, sans rien trouver ; à d’autres moments, la découverte survient au tout dernier moment, presque par hasard. Nous procédons parfois par prospection systématique, en ciblant les formations géologiques correspondant à l’époque des reptiles que nous recherchons ; à d’autres occasions, ce sont les habitants eux-mêmes qui nous mettent sur la piste d’une trouvaille. Dans l’Anti-Atlas, par exemple, nous travaillons avec les populations locales : nous leur demandons de nous signaler toute roche ou empreinte inhabituelle. Leur participation est essentielle, autant pour la découverte que pour la préservation de ce patrimoine exceptionnel. Dans l’AntiAtlas oriental, de nouvelles découvertes continuent d’être réalisées et de nombreux sites exceptionnels restent encore à explorer. Le Maroc possède déjà plusieurs sites géologiques protégés. Aujourd’hui, ce n’est plus l’érosion naturelle qui met le plus en péril ce patrimoine, mais les dégradations provoquées par l’Homme.»

Youssef Aït Lemkadem : «Un site précieux, mais difficile à surveiller»



«Les sites présentant des empreintes de ptérosaures sont rares au Maroc. Certains livrent des traces de taille modeste, d’autres des empreintes bien plus importantes. Ce type de gisement se présente souvent sous la forme de plaques de roches superposées, à l’intérieur desquelles se trouvent les empreintes fossilisées, une configuration qui rend ces sites précieux, mais aussi particulièrement difficiles à surveiller dans leur ensemble. Le site de Mibladen s’étend sur trois à quatre hectares, sous la forme d’une colline en cuesta. Un collectif de chercheurs espagnols a publié une étude sur ce gisement, ce qui a contribué à sa reconnaissance scientifique. Lorsque nous nous sommes rendus sur le terrain après le pillage, nous avons découvert des éléments jusque-là non signalés. Le géologue Aïssa Masrour a notamment relevé des empreintes situées juste derrière les plaques découpées à la scie, ce qui laisse penser que les auteurs du méfait ont peutêtre été surpris avant d’avoir pu tout emporter : les pilleurs, finalement, n’ont pas pris grand-chose. En présence du directeur provincial de la Transition énergétique, nous avons constaté un véritable chamboulement des plaques, accompagné de traces de sciage bien visibles.»

Comment le Maroc rapatrie ses fossiles

Lorsqu’un fossile marocain est repéré à l’étranger, c’est souvent la voie diplomatique qui déclenche la procédure : les douanes du pays concerné alertent l’ambassade du Maroc sur place, qui saisit le ministère des Affaires étrangères, lequel se retourne vers le ministère de la Culture. Le rapatriement qui s’ensuit est considéré, à part entière, comme une mesure de préservation du patrimoine.

Selon Choumicha Kaouane, du ministère de la Culture, chaque dossier suit un traitement différent. Certaines restitutions sont rapides ; d’autres nécessitent une expertise approfondie pour établir avec certitude l’origine marocaine de la pièce.

Le Maroc s’appuie pour cela sur la convention de l’Unesco de 1970, qui engage les pays signataires à faciliter la restitution des biens culturels illicitement exportés. Un mémorandum spécifique avec les États-Unis, qui met en œuvre ce cadre entre les deux pays, a par exemple permis, selon elle, la restitution d’une saisie de grande valeur. Des objets ont aussi été récupérés en France, en Allemagne, en Belgique et au Chili... Parmi les pièces les plus recherchées par les trafiquants figurent les fossiles de crocodiles et de dinosaures, ainsi que, potentiellement, des plésiosaures.

Le ministère de la Culture décrit un véritable système organisé derrière ce trafic : des individus chargés de repérer les sites, d’autres qui fouillent, d’autres encore qui assurent la vente au niveau local, et enfin ceux qui prennent en charge le transport et l’exportation. Les bassins phosphatés et la région d’Erfoud, particulièrement riches en fossiles, comptent parmi les zones les plus exposées à ce trafic, qui n’est pas la seule source de fossiles en circulation : l’extraction légale dans les carrières fait elle aussi remonter en surface des pièces qui échappent ensuite à tout inventaire.

Une fois rapatriées, ces pièces relèvent d’un travail post-restitution assuré par les services du ministère, qui suivent aussi d’autres formes de trafic illicite touchant le patrimoine national : monnaies anciennes, manuscrits, objets ethnographiques.

Moussa Masrour : «Il est essentiel d’empêcher que ce bloc quitte le territoire»



«J’ai consacré trente-six années à l’enseignement universitaire et à la recherche. Au fil de mon expérience, j’ai constaté qu’il arrive que certaines personnes se présentent comme de simples touristes voyageant en caravane, alors qu’elles sont en réalité des commerçants spécialisés dans le patrimoine géologique et les fossiles. Le marché international des fossiles exerce une pression permanente. En Europe, il existe des bourses consacrées aux fossiles et aux minéraux, où collectionneurs et marchands se réunissent régulièrement, parfois durant plusieurs jours. Le Maroc compte aussi des marchands de fossiles. Ces pièces sont achetées, puis quittent le pays. Nous évoquons régulièrement ces questions lors des congrès consacrés au patrimoine géologique. Les scientifiques peuvent identifier les sites, les étudier et alerter. Mais leur sauvegarde nécessite une véritable mobilisation des autorités, des collectivités territoriales et de l’ensemble des acteurs concernés. Nous avons d’ailleurs proposé d’organiser des formations destinées aux services des douanes. La sortie de petits fossiles courants n’a pas le même impact scientifique que celle d’ossements ou de grandes empreintes fossilisées, dont la perte est irréversible. Parfois, je reçois des photographies d’ossements découverts dans des circonstances préoccupantes. S’agissant du site de Mibladen, les constatations que nous avons effectuées sur le terrain montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’une dégradation naturelle ou accidentelle, mais bien d’un vol. Le bloc fossilifère, qui mesurait environ 3,15 mètres de long sur 1,50 mètre de large, a été découpé à la scie en deux étapes : les auteurs sont revenus une seconde fois pour emporter le reste de la dalle. Le site se trouve à proximité immédiate d’une route, ce qui a certainement facilité l’opération. Il est désormais essentiel de faire toute la lumière sur les circonstances de cette disparition et d’empêcher que ce bloc ne quitte le territoire national. À la demande du président de l’Université Ibn Zohr, je me suis rendu à Midelt afin de constater les dégâts. Cette mission s’est déroulée en présence des autorités locales, notamment des représentants de la province de Midelt, du ministère de la Transition énergétique, ainsi que de Youssef Aït Lemkadem, président de l’Association du Géoparc Ayachi-Mouasker. La visite des autorités constitue aujourd’hui un premier pas encourageant. Elle ouvre la voie à une véritable démarche de sécurisation et de valorisation du site : un gardien devrait y être affecté. Si nous voulons créer un géoparc, il faut d’abord protéger ce patrimoine. Les empreintes de dinosaures et de tortues qui subsistent doivent être préservées. La sensibilisation du public est aussi indispensable. J’en suis d’autant plus convaincu que j’ai pu en mesurer les effets sur un autre site paléontologique. À Anza, près d’Agadir, sur une plage très fréquentée, je me suis impliqué dans une association locale après la découverte d’empreintes de dinosaures. Nous avons organisé des conférences destinées aux jeunes du quartier, installé une statue de dinosaure et accueilli de nombreux groupes scolaires. J’aurais souhaité qu’une démarche similaire soit engagée à Mibladen. Malheureusement, les alertes que j’avais lancées sont restées sans effet.»

Anza : un site de traces de dinosaures lui aussi sous pression

Si le pillage des fossiles constitue une menace majeure pour le patrimoine paléontologique marocain, les sites à empreintes de dinosaures ne sont pas épargnés. À Anza, près d’Agadir, un important gisement d’empreintes fossilisées est aujourd’hui confronté à une dégradation progressive. Situé sur le littoral, le site subit naturellement l’action de l’érosion marine. Mais selon l’Association marocaine d’orientation et de recherche scientifique (AMORS), cette fragilité est accentuée par la présence de blocs de pierre déposés en bord de mer. Sous l’effet des vagues, ces blocs se déplaceraient sur les dalles rocheuses portant les empreintes, provoquant leur abrasion et leur effacement progressif. D’après les chercheurs, certaines de ces traces présentent un intérêt scientifique exceptionnel, plusieurs étant considérées comme uniques à l’échelle du continent africain. Les défenseurs du patrimoine appellent ainsi les autorités à intervenir rapidement afin de sécuriser le site, de supprimer les sources de dégradation et de mettre en place un programme durable de conservation et de valorisation. À l’image de nombreux autres sites géologiques marocains, Anza rappelle que la préservation du patrimoine fossile ne se limite pas à la lutte contre le trafic : elle passe aussi par la protection des sites exposés aux dégradations naturelles et aux impacts des activités humaines.

Quel rôle a l’INSAP ?

Parmi les institutions marocaines liées au patrimoine, l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP) occupe une place à part. Créé par décret ministériel en 1985 et réorganisé en 2011, cet établissement d’enseignement supérieur, placé sous la tutelle du ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, forme depuis quarante ans des cadres en archéologie et en anthropologie.

Nous avons sollicité sa direction pour mieux comprendre son rôle dans ce dossier : quelle est sa mission dans la préservation du patrimoine paléontologique marocain ? Comment intervient-il lorsqu’un site est découvert ou menacé de pillage ? Quel regard porte-t-il sur l’affaire de Mibladen et quels enseignements en tire-t-il pour les autres sites fossilifères du Royaume ? Comment collabore-t-il avec les universités, les ministères et les autorités locales ? Les outils juridiques actuels lui semblent-ils suffisants pour lutter contre le trafic de fossiles ? Et quel rôle pourrait-il jouer dans la sensibilisation du public à la valeur scientifique de ce patrimoine ?

Autant de questions, envoyées à la direction de l’INSAP, qui sont restées sans réponse à ce jour.
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