«Exil, «Frontières», «Mémoire» : les récits du monde arabe s’exposent à Santiago
À Santiago du Chili, l’exposition «Your Ghosts Are Mine: Expanded Cinemas, Amplified Voices» ouvre un dialogue inédit entre les récits du monde arabe, d’Afrique et d’Asie du Sud-Est et les mémoires latino-américaines. Une traversée cinématographique où les frontières, l’exil, la guerre, la mémoire et l’identité deviennent des langages communs.
Nadia Ouiddar
06 Août 2026
À 17:04
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Et si les frontières n’étaient finalement qu’une illusion ? C’est l’une des questions que pose, en filigrane, «Your Ghosts Are Mine: Expanded Cinemas, Amplified Voices», une exposition produite par Qatar Museums et présentée pour la première fois en Amérique latine. Ouverte le 5 août courant au Centro Cultural La Moneda, à Santiago du Chili, elle rassemble les œuvres de plus de 40 artistes et cinéastes issus du monde arabe, d’Afrique et d’Asie du Sud-Est.
À travers des extraits de films et des installations vidéo, l’exposition invite à un voyage qui dépasse largement les frontières géographiques. Elle fait dialoguer des histoires marquées par les déplacements, les ruptures, les conflits, la mémoire et la quête d’identité avec celles d’une Amérique latine elle-même profondément façonnée par les migrations, l’exil et les transformations sociales.
Huit territoires imaginaires
Le parcours se déploie en huit univers thématiques : «Deserts», «Ruins», «Borders», «Exile», «Futurism», «Cosmos», «Fires» et «Fantasma». Huit espaces qui composent une sorte de cartographie sensible de notre époque, où le désert peut devenir une mémoire, la frontière un traumatisme, l’exil une condition et le futur un territoire à réinventer.
Pour Matthieu Orléan, commissaire de l’exposition et collaborateur artistique de «La Cinémathèque française», le titre renvoie notamment aux «fantômes» et aux djinns associés aux ruines anciennes du désert. Ces figures deviennent une métaphore des ancêtres et des traditions, mais aussi de ce qui demeure présent tout en étant absent. Cette notion de présence fantomatique traverse l’ensemble du projet. Elle évoque ce qui ne peut être directement exprimé, mais continue de façonner les individus et les sociétés : les souvenirs, les blessures, les héritages et les histoires enfouies.
L’exposition commence ainsi par une vision spirituelle et archéologique du désert pour s’achever sur une «Desert 2.0», un désert envisagé à travers le prisme du futur. Entre ces deux extrêmes se dessine un monde où l’image en mouvement devient un outil pour interroger notre rapport au passé et notre manière d’imaginer demain.
Quand les récits se répondent
L’un des intérêts majeurs de cette présentation chilienne réside précisément dans cette mise en regard avec l’Amérique latine. Les réalités représentées dans les œuvres peuvent sembler éloignées, mais elles font émerger des expériences communes : le déplacement, la perte, l’appartenance, la violence politique ou encore la reconstruction de soi après l’exil.
Le projet entend ainsi dépasser les catégories traditionnelles du cinéma et de l’art contemporain. Fiction et documentaire, cinéma et vidéo, œuvre artistique et expérience immersive se rencontrent dans un même espace.
Pour Catherine Grenier, directrice du concept du futur Art Mill Museum, l’exposition cherche notamment à remettre en question les classifications habituelles de l’image en mouvement et à brouiller les frontières entre cinéma et art vidéo. Une démarche qui rejoint la réflexion portée par le futur musée de Doha sur la place du cinéma dans l’histoire de l’art.
Le cinéma comme espace de dialogue
Cette dimension du projet est également au cœur de la mission de Doha Film Institute, partenaire de l’exposition. Pour Fatma Hassan Alremaihi, sa directrice générale, le cinéma peut franchir les frontières, rapprocher les expériences vécues et favoriser l’empathie.
À Santiago, cette ambition se prolonge au-delà des espaces d’exposition. La «Cinémathèque nationale du Chili» proposera, du 4 au 6 septembre, une programmation de longs métrages et de courts métrages réalisés par plusieurs artistes et cinéastes participant au projet.
L’exposition s’inscrit dans le prolongement du «Qatar–Argentina and Chile Year of Culture 2025», une initiative destinée à créer des partenariats culturels durables entre le Qatar et d’autres pays. Présentée auparavant à Venise, au Palazzo Franchetti, parallèlement à la 60e Biennale d’art, elle poursuit désormais son parcours sur le continent latino-américain.
À travers cette nouvelle étape, «Your Ghosts Are Mine» ne se contente pas d’exporter une sélection d’œuvres. Elle propose une rencontre entre des mémoires et des imaginaires qui, malgré la distance, partagent des blessures et des questionnements similaires.
Du désert arabe aux paysages latino-américains, des ruines aux futurs possibles, les «fantômes» de l’exposition deviennent alors ceux de toutes les sociétés confrontées à leur passé. Et le cinéma, un espace où ces histoires peuvent enfin se reconnaître.