Culture

L’histoire du Maroc et des Pays-Bas au temps des corsaires et des pirates s’expose à Casablanca

Il fut un temps où l’Atlantique était au cœur des échanges commerciaux et diplomatiques entre le Maroc et les Pays-Bas, sur fond d’expéditions corsaires et de grandes traversées maritimes. C’est cette histoire méconnue que fait ressurgir l’exposition « Par-delà les mers : le Maroc et les Pays-Bas au temps des corsaires et des pirates », présentée jusqu’au 15 décembre au Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui, à Casablanca. Une plongée immersive dans quatre siècles de relations entre les deux pays, racontées à travers des personnages singuliers, des objets historiques et des archives.

Ph : Saouri

16 Octobre 2026 À 15:50

À l'abordage de l'Histoire ! Jusqu'au 15 décembre 2026, le Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui, à Casablanca, largue les amarres pour un voyage dans le temps, à l'époque où l'Atlantique était sillonné par des marchands, des diplomates, des pirates et des corsaires. Portée par l'Association Histoire Vivante du Maroc (HVM) et DAR Cultural Agency, en collaboration avec l'Ambassade du Royaume des Pays-Bas au Maroc et avec le concours de la Marine Royale, cette exposition nous replonge dans une époque où la mer, entre le Maroc et les Provinces-Unies, futurs Pays-Bas, fut autant le théâtre d'affrontements que celui d'alliances commerciales et diplomatiques.

Imaginée comme un navire à deux ponts, l'exposition propose une traversée en deux temps. Sur le premier pont, le visiteur est plongé au cœur d'une bataille navale entre un bâtiment marocain et un navire hollandais du XVIIe siècle. Le fracas des vagues, les craquements des mâts et les combats de corsaires donnent vie à cette expérience immersive, avec Rabat et Salé en toile de fond. Sur le second pont, place aux témoins de l'Histoire : cartes marines, traités, armes, pavillons, monnaies, bateaux, instruments de navigation et archives racontent les liens tissés entre les deux rives de l'Atlantique.

Des corsaires, des diplomates et des destins hors du commun

Au fil du parcours, l'histoire prend aussi des visages. Celui de Samuel Pallache, marchand et diplomate né à Fès, qui contribue au rapprochement entre le Maroc et les Provinces-Unies et joue un rôle dans la conclusion du traité de 1610. Ou encore celui de Jan Jansz, marin hollandais devenu Morat Raïs, qui met son savoir nautique au service des corsaires de Salé et mène des expéditions jusqu'en Islande. L'exposition rappelle également le parcours d'Abdallah Ben Aïcha, corsaire, amiral et ambassadeur du sultan Moulay Ismaïl à Versailles, qui, après quarante années à écumer l'Atlantique, finit lui-même capturé par les Hollandais. Autre destin singulier, celui de Maria ter Meetelen, capturée en 1731 par des corsaires de Salé. Durant ses douze années de captivité à Meknès, elle devient une intermédiaire entre le palais, les diplomates européens et les captifs.

Les instruments de navigation occupent à leur tour une place dans cette traversée historique. Astrolabes, compas, quadrants, sextants et chronomètres rappellent les savoirs nécessaires pour s'orienter en haute mer. Plus loin, les pavillons des corsaires de Salé, de Tétouan et du sultan du Maroc dévoilent leurs couleurs et leurs symboles, entre croissants, épées et motifs géométriques.

Une histoire maritime marocaine à redécouvrir

À l'origine de cette exposition, une volonté : sortir l'histoire maritime du Maroc des seuls livres pour la rendre accessible à un public plus large. Le projet s'inspire de l'ouvrage "Quand l'Atlantique raconte l'histoire du Maroc”, de l'historienne Leila Maziane, qui assure également le commissariat scientifique. « Le destin atlantique et maritime du Maroc reste relativement méconnu. Une exposition comme celle-ci, qui intègre les nouvelles technologies à travers une expérience immersive, permet de rendre cette histoire plus accessible, notamment aux jeunes et aux enfants », explique l'historienne.

Leila Maziane rappelle que les relations entre le Maroc et les Pays-Bas à cette époque reposaient sur des affinités politiques, diplomatiques et surtout commerciales. Les deux pays partageaient également un ennemi commun : l’Espagne. « À cette époque, la jeune République néerlandaise fournissait au Maroc le matériel naval nécessaire à ses activités maritimes. Les corsaires marocains ciblaient initialement le littoral espagnol et les navires espagnols », rappelle-t-elle, évoquant notamment les Morisques expulsés d'Espagne à partir de 1609 et installés sur les rives du Bouregreg. Cette proximité historique se concrétise notamment le 24 décembre 1610, avec la signature de l'un des premiers traités du Maroc avec une puissance européenne.

Faire sortir l'Histoire des livres

Pour Ibrahim Slaoui, président de l'Association Histoire Vivante du Maroc, l'ambition était précisément de donner une autre dimension à ce patrimoine historique. « Nous avions initialement édité l'ouvrage "Quand l'Atlantique raconte l'histoire du Maroc”, mais plutôt que de le laisser dans une bibliothèque, nous avons souhaité lui donner une nouvelle vie en mettant en lumière une partie de l'histoire des corsaires marocains. C'est ainsi qu'est née l'idée de ce projet : explorer un autre support, à la fois visuel et physique, pour partager cette histoire avec le public », explique-t-il.

Un projet dont la réalisation n'a pas été de tout repos. Réunir historiens, artistes, commissaires d'exposition et scénographes autour d'un même récit a nécessité un important travail de coordination. L'exposition a d'ailleurs été reportée à deux reprises avant de voir le jour. Au-delà de la scénographie, les organisateurs ont souhaité faire de cette exposition un espace de transmission. Avec le soutien de la Marine Royale, qui a notamment prêté des instruments de navigation, et la collaboration de l'Académie des Arts Traditionnels, des ateliers sont proposés aux jeunes visiteurs et aux écoliers pendant deux mois. « À travers ces activités, notamment les ateliers de construction navale, de matelotage, de cordage, de maquettisme, de peinture et d'aquarelle, notre objectif est de transmettre aux jeunes cette culture maritime qui a longtemps existé et qui a constitué l'une des forces du Maroc au cours de son histoire », confie Ibrahim Slaoui à "Le Matin”.

Quatre siècles d'histoire et des liens qui perdurent

Présent lors du vernissage, l'ambassadeur des Pays-Bas au Maroc, Dirk Jan Nieuwenhuis, a également insisté sur la continuité de cette histoire commune : « Notre patrimoine maritime commun, notre histoire et nos archives témoignent de la richesse de ces relations, dont l'héritage reste vivant au XXIe siècle », souligne le diplomate à "Le Matin”, rappelant que les Pays-Bas comptent aujourd'hui 425.000 Néerlandais d'origine marocaine possédant la double nationalité. L'ambassadeur évoque également la diversité des échanges actuels entre les deux pays, notamment dans les domaines de la culture, de l'économie, de l'agriculture, de la gestion de l'eau et du commerce.

« Par-delà la mer. Le Maroc et les Pays-Bas au temps des corsaires et des pirates », à découvrir jusqu’au 15 décembre, rappelle qu’entre les deux pays, l’Atlantique n’a pas seulement été un espace de rivalités et d’affrontements. Il a aussi été le témoin de rencontres, d’alliances et d’échanges dont l’histoire continue de relier les deux rives, plus de quatre siècles plus tard.

L’exposition racontée par ceux qui l’ont imaginée

Zineb Seghrouchni, fondatrice et directrice de DAR Cultural Agency

Zineb Seghrouchni, fondatrice et directrice de DAR Cultural Agency. Ph : Saouri


Le Matin : Vous avez choisi de raconter cette histoire maritime depuis le rivage marocain plutôt que depuis le point de vue européen habituel. Comment cette volonté s’est-elle traduite dans la conception de l’exposition ?

Zineb Seghrouchni : Ouvrir l’espace à une pluralité de regards est au cœur de DAR, tout comme ramener au centre ce qui a trop souvent été relégué à la marge. Pendant des siècles, cette histoire a été racontée depuis le pont des navires européens. Avec cette exposition, nous avons inversé le regard. Nous nous tenons sur les navires marocains et sur le rivage marocain, face à l’Atlantique. Avec l’écrivain Abdelkader Benali, et grâce à l’expertise historique de Leïla Maziane, nous avons construit un récit qui place au premier plan les villes, les ports et les habitants de cette côte.

Cette histoire nous parle aussi d’aujourd’hui. Le lien entre le Maroc et les Pays-Bas n’est pas né avec l’immigration de travail il y a soixante ans. Aux XVIe et XVIIe siècles, des hommes et des femmes circulaient déjà entre nos deux rives : émissaires, diplomates, marchands, marins, captifs. On les retrouve même dans la peinture néerlandaise du XVIIe siècle, jusque dans l’œuvre de Rembrandt. Nous étions là-bas, et ils étaient ici. La question n’est pas de savoir si nous partageons une histoire, mais quelles parts de cette histoire nous choisissons d’emporter vers l’avenir.

Le parcours associe immersion numérique à 360 degrés, objets historiques et scénographie contemporaine. Comment avez-vous construit cette expérience pour que la technologie serve le récit historique, sans prendre le dessus ?

Chaque élément a sa place. Les objets historiques sont les témoins : ils portent la mémoire. Autour d’eux, l’artiste Muhcine Ennou a créé un film immersif en images de synthèse, entièrement conçu par ses soins, sans intelligence artificielle. Il ne reconstitue pas le passé, il l’interprète. Le visiteur se tient sur le pont d’un navire marocain, face aux côtes de villes comme Salé, Rabat ou Tétouan, au cœur des batailles, de l’eau et de la peur qui accompagnait la vie en mer. La scénographie de LIO studio, aux couleurs de la mer, réunit l’ensemble en un seul voyage. L’exposition dépasse aussi ses murs. Plusieurs artistes ont imaginé un programme actif avec les écoles, pour qu’une nouvelle génération puisse s’approprier cette histoire. La culture ne se consomme pas, elle se vit. La technologie prend tout son sens lorsqu’elle nous permet de ressentir ce que l’archive ne peut pas dire.

Cette exposition réunit des artistes, scénographes, historiens et artisans marocains et néerlandais. Qu’est-ce que cette collaboration a apporté à la création du projet ?

Cette collaboration est à l’image de l’histoire elle-même : deux rives en dialogue. Chaque discipline, chaque personne a apporté sa part, de la recherche scientifique à la création artistique, et tout ce qui existe entre les deux.

Pour moi, c’est aussi une démarche personnelle. En tant que Marocaine de la diaspora, c’est de cela que mon travail est fait : de rencontres, de dialogues et de collaborations à travers les géographies et les époques. Elles me relient à des personnes qui partagent notre regard sur le monde. Lorsque nous unissons nos forces de cette manière, nous rapprochons les gens.

Une grande partie du patrimoine matériel de ces relations se trouve aujourd’hui dans les collections de grands musées néerlandais. Idéalement, le prochain chapitre du projet s’écrira aux Pays-Bas, comme un dialogue au-delà des géographies et au-delà des mers. Notre ambition est de construire des écosystèmes où la culture se crée ensemble, et où nous sommes représentés d’une manière qui reflète mieux nos réalités et nos imaginaires.

Lorsqu’on aborde l’histoire des pirates et des corsaires, le risque est de privilégier le spectaculaire. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la dimension artistique, la fidélité historique et la réflexion critique ?

Le mythe du pirate existe déjà. Le cinéma l’a forgé il y a longtemps, et depuis près de trente ans, des mangas comme One Piece font du pirate un super-héros qui inspire les jeunes du monde entier. Nous voyons cette fascination comme une porte ouverte. Notre choix a été de la franchir pour regarder au-delà du mythe. L’histoire nous oblige à l’honnêteté : nous ne cachons ni la violence ni la captivité, présentes des deux côtés de la mer.

L’art ouvre des questions plutôt que de décorer. Et la réflexion critique interroge : qui a écrit cette histoire, et pourquoi le corsaire des uns devient-il le pirate des autres ? Au fond, c’est une histoire de mobilité et d’appartenance, et ce sont des questions d’aujourd’hui. Chez DAR, nous revisitons le passé pour comprendre le présent, et pour imaginer les futurs que nous voulons construire.

Ibrahim Slaoui, président de l’association Histoire Vivante du Maroc

Ibrahim Slaoui, président de l’association Histoire Vivante du Maroc. Ph : Saouri


Le Matin : Pourquoi avoir choisi de consacrer cette exposition aux relations maritimes entre le Maroc et les Pays-Bas à l'époque des corsaires ? Qu'est-ce qui rend cette période particulièrement intéressante à redécouvrir ?


Ibrahim Slaoui : Cette exposition prolonge le livre de Leila Maziane, historienne spécialiste des mers, Quand l'Atlantique raconte l'histoire du Maroc, publié par notre association. Nous avons voulu donner vie à l'un de ses chapitres les plus étonnants. Au XVIIe siècle, le Maroc et les Pays-Bas deviennent alliés : ils signent un traité, échangent des ambassadeurs et commercent ensemble. Un marin hollandais s'installe même à Salé, prend le nom de Mourad Raïs et devient le chef des corsaires. C'est l'image d'un Maroc ouvert sur la mer et sur le monde.

L'exposition s'inspire des recherches de l'historienne Mme Leila Maziane. Quels aspects méconnus de l'histoire maritime marocaine souhaitez-vous faire découvrir au public ?

Leila Maziane a consulté, vérifié et validé les sources de cette exposition. Nous racontons cette histoire à travers quatre personnages. Samuel Pallache, diplomate marocain, a négocié en 1610 le traité d'amitié avec les Pays-Bas. Jan Janszoon, marin hollandais, s'est installé à Salé sous le nom de Mourad Raïs et a pris la tête de ses corsaires. Abdallah Ben Aïcha, raïs de Salé, est devenu amiral puis ambassadeur du Sultan Moulay Ismaïl en Europe. Maria ter Meetelen, captive hollandaise à Meknès, a laissé un récit précieux de sa vie au Maroc. Derrière ces destins, il y a un savoir-faire marocain. Les chantiers navals de Salé et de Rabat construisaient de grands navires, comme la frégate Al Maouna, armée de 54 canons. Le public découvrira sa maquette, prêtée par la Marine Royale.

Votre association défend une approche vivante de l'histoire. Comment concilier la rigueur scientifique avec des dispositifs immersifs et des créations artistiques ?

C'est le cœur de la mission d'Histoire Vivante du Maroc : connaître notre histoire, la partager, et la raconter à travers différents médias (livres, expositions, vidéos) pour la rendre accessible au plus grand nombre. C'est une histoire documentée et racontée par des Marocains, avec leur propre regard. Tout part de sources validées, puis les artistes lui donnent vie avec des images, des sons et des projections. Notre règle est simple : on met en scène, mais on n'invente rien. Durant ces trois dernières années, grâce aux nombreuses rencontres et conférences organisées, aussi bien en interne qu’à destination du grand public, l’association a réussi à constituer un véritable réseau d’historiens et de chercheurs, au Maroc comme à l’étranger. Notre mission est justement de créer des passerelles entre le monde scientifique et le monde artistique afin de rendre les connaissances historiques accessibles au plus grand nombre, à travers des formats de diffusion vivants et attractifs.

L'exposition accorde une place importante aux scolaires et aux jeunes. Selon vous, qu'est-ce qui manque aujourd'hui dans la manière dont l'histoire du Maroc leur est transmise ?

Plus de 18 ateliers sont déjà prévus au profit des scolaires des écoles publiques et privées de la région de Casablanca. Ce programme repose sur un véritable travail de conception et de création, mené avec des artisans en collaboration avec la Fondation de la Mosquée Hassan II, l’École des Arts Traditionnels de Casablanca et la Marine Royale. Les ateliers font dialoguer notre patrimoine et les arts traditionnels marocains, notamment le Zellige, le plâtre sculpté et la calligraphie avec l’univers de l’Atlantique, en explorant l’histoire des pirates et des corsaires d’ici et d’ailleurs. En complément, nous avons conçu avec Maha Éditions un guide illustré de 32 pages destiné aux enfants. À travers le personnage de Murat Raïs, qui s’adresse directement aux jeunes lecteurs et les invite à vivre une véritable aventure, ce livret leur permet de découvrir l’histoire des corsaires et des pirates, les bannières des navires, les outils de navigation et les liens historiques entre le Maroc et les Pays-Bas. On apprend trop souvent l'histoire comme une liste de dates. Il manque des visages, des aventures, des objets réels. Voir de près un navire comme Al Maouna, c'est comprendre que nos ancêtres savaient construire, naviguer et défendre leurs côtes. Nous voulons qu'un élève reparte en se disant : « Cette histoire est la mienne, et elle est passionnante. »
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