Fadwa Misk
03 Juin 2026
À 11:14
Marrakech n’a aucun secret pour lui. Dans son dernier ouvrage consacré à
Sidi Youssef Ben Ali,
My Seddik Rabbaj replonge dans une enfance vécue au cœur d’un quartier populaire chargé d’histoire. S’agit-il d’un exercice nostalgique ou d’un avertissement face aux bouleversements en cours ? «Les deux à la fois», confie l’écrivain. «J’ai grandi dans ce quartier où, enfants, nous jouissions d’une grande liberté. Il ne nous fallait que le temps pour être heureux, alors qu’aujourd’hui, un enfant a besoin de beaucoup pour accéder à ce bonheur.»
Ce qui a profondément changé, c’est l’irruption de la modernité dans les
modes de vie. «La modernité a façonné les habitudes des Marocains. Nous vivons à l’occidentale aujourd’hui», observe l’écrivain qui, sans regretter le progrès, déplore l’effritement progressif de valeurs traditionnelles comme la solidarité, devenue de plus en plus rare au quotidien.
Un changement inexorableLe
tourisme de masse a certes contribué à cette mutation des mœurs, mais My Seddik Rabbaj introduit une nuance : à force de se côtoyer, l’étranger se marocanise tout autant que le Marocain s’occidentalise. Le véritable moteur de ce changement reste la mondialisation, qui irrigue les esprits par le biais des médias. «Aujourd’hui, nous ne vivons pas au
Maroc, mais plutôt dans le monde.»
Impossible d’aborder ce sujet sans évoquer la
transformation de la médina, grignotée peu à peu par les riads touristiques et les locations de type Airbnb. Les habitants d’origine se voient contraints de quitter leur quartier pour des périphéries ou des villes nouvelles. L’écrivain tempère néanmoins ce constat : ces riads, parfois cédés à prix d’or, permettent à des héritiers de vivre dignement plutôt que de se partager un maigre héritage. «Un ami architecte m’a également expliqué que chaque riad repris depuis les fondations sauve trois ou quatre riads voisins», souligne-t-il, avant d’ajouter : «Alors oui, les anciens habitants doivent tourner la page sur leur passé, mais le changement fait partie de la vie».
Dissiper les peursFace à la spéculation immobilière, à la flambée des prix et à la transformation rapide de certains quartiers, les habitants de
Marrakech font entendre leur mécontentement sur les réseaux sociaux, dans un silence apparent des pouvoirs publics.
My Seddik Rabbaj estime pourtant que l’État dispose des leviers nécessaires pour réguler cette dynamique, à l’image de ce qui se pratique dans certains pays. «Certaines villes d’Espagne sont très attractives pour les Marocains qui achètent des biens. L’État a imposé un certain rythme, en taxant davantage les Marocains et en posant des jalons pour empêcher les gens d’investir en masse», explique-t-il, sans pour autant se substituer aux décideurs politiques.
Pour éviter que la souffrance des citoyens ne se mue en ressentiment, l’écrivain rappelle les épreuves vécues par la diaspora marocaine dans des pays où les discours xénophobes ont prospéré. Il voit dans l’école un rempart essentiel contre toute dérive identitaire. «Je plains notre programme actuel qui nous fait passer, nous Marocains, pour des élus et le reste du monde pour des êtres inférieurs.»
Apprendre à vivre avec l’autre, à accepter la différence : telle est, selon lui, la clé. «C’est à l’école que l’on doit apprendre que la différence ne fait pas peur, c’est une opportunité de se découvrir soi-même.»