Noura Mzaghrani
07 Novembre 2026
À 09:59
Naima Bendriss travaillait sur le rapport des Marocaines à la mer quand elle a eu l’idée d’intégrer Sayyida al-Hurra à son livre. Elle avait déjà recueilli plusieurs récits de vie. Pour cette femme qui a gouverné Tétouan au XVIe siècle, il lui fallait procéder autrement. La sociologue a suivi ses traces dans le nord du Maroc et en Espagne, lu sur son époque et cherché du côté de ceux qui l’avaient côtoyée, de son père, Moulay Rachid, à son premier époux, Ali Al-Mandri. Au fil de ses recherches, le projet a changé. Sayyida al-Hurra, qui devait occuper un chapitre parmi d’autres, est devenue le personnage principal d’un roman. Restait à écrire. Certaines dates variaient de plusieurs décennies d’une source à l’autre, au point de compliquer l’enchaînement des événements. Pour donner de la vraisemblance à son récit, Naima Bendriss s’est documentée sur la culture andalouse, le soufisme ou encore la cavalerie de l’époque. Ces lectures lui ont permis de situer son personnage dans un monde qu’elle pouvait ensuite mettre en scène. Son expérience a donné un tour concret à la question posée par Ali Serhani, modérateur de la table ronde «Écrire l’histoire : de la chronique au roman historique». Quelle liberté prend-on lorsqu’on fait parler ou douter quelqu’un qui a réellement existé ?
Ce que révèlent les lettres d’un consul
Dans Le Consul réfractaire, Fouad Benseddik a trouvé dans les archives de quoi bâtir son récit. À Carcassonne, les cartons de la famille Chénier lui ont livré des testaments, des lettres et jusqu’à de petits billets annonçant une visite pour le déjeuner. À ces papiers privés s’ajoutent quelque 700 dépêches envoyées à Versailles par Louis Chénier, consul de France au Maroc sous le règne de Sidi Mohammed ben Abdallah. En rapprochant les correspondances, Fouad Benseddik a relevé un changement de ton. Le consul multipliait les marques de déférence lorsqu’il écrivait au souverain marocain. Dans ses rapports confidentiels, il en dressait un portrait sévère. Lus ensemble, ces courriers renseignent autant sur leur auteur que sur le pays qu’il prétendait décrire. C’est dans ce rapprochement des pièces que Fouad Benseddik situe la liberté de l’enquêteur.
Il compare son travail à celui d’un monteur qui choisit l’ordre des séquences pour faire apparaître un contraste ou une contradiction. Le détour par la littérature a prolongé l’enquête. Dans Stello, Alfred de Vigny prête à Louis Chénier des traits que son petit-fils a contestés dans une lettre publique. Un portrait peut paraître vraisemblable et s’écarter de ce que les documents permettent d’établir. À travers cet exemple et celui d’Henri Troyat, Fouad Benseddik a rappelé la part que les convictions d’un écrivain peuvent prendre dans sa manière de camper un personnage du passé.
Du plaisir de lire à l’envie d’en savoir plus
Pour raconter le Tanger du début du XXe siècle dans Chroniques du Détroit, Rachid Boufouss est parti de la ville qu’il parcourait en architecte. Il a imaginé un personnage allemand pour entrer dans le Tanger cosmopolite qu’il découvrait dans ses lectures. Les premiers chapitres, écrits sur son téléphone, ont été publiés au jour le jour sur les réseaux sociaux. Puis son éditrice lui a dit s’être perdue dans la profusion des personnages. Il a supprimé une trentaine de pages et retrouvé le fil de l’histoire qu’il voulait raconter. Dans ses chroniques comme dans son roman, Rachid Boufouss dit chercher à éveiller une curiosité qui se prolonge après la lecture. Il conçoit ses textes comme une introduction à l’histoire du Maroc, qui peut donner envie d’ouvrir un ouvrage d’historien ou d’interroger ses proches sur ce qu’ils ont vécu et sur ce qu’on leur a transmis.
Anas Chraibi a raconté, lui, ce qu’il a dû apprendre en passant de la lecture des historiens à l’écriture romanesque. Pour faire sentir la peur d’un personnage, il suffit parfois de montrer ses mains qui tremblent. Encore faut-il savoir dans quel monde ce personnage évolue et ce qui peut lui faire peur. L’auteur, qui prépare aussi une bande dessinée pour toucher de jeunes lecteurs, compare le roman historique à un tableau dont certaines parties sont déjà dessinées. Les faits connus en fixent les contours. C’est dans les blancs que commence son travail de romancier.