Le livre a-t-il encore sa place dans les villes marocaines ? Et surtout, comment faire pour qu’il soit accessible à tous, au-delà des librairies, des bibliothèques et des manifestations littéraires ? Ces questions ont animé, samedi 31 octobre, la table ronde «Penser le livre au cœur de la ville», organisée dans le cadre de la deuxième édition du Festival de la rentrée littéraire «Le Matin», au Palais du Méchouar, dans le quartier des Habous à Casablanca. Face à un public venu échanger sur les pratiques de lecture et la place de la culture dans la société, les trois intervenants ont défendu une conviction commune : il ne suffit pas de mettre des livres à disposition pour susciter l’envie de lire. Encore faut-il créer les conditions de leur découverte, multiplier les occasions de rencontre avec les auteurs et inscrire la lecture dans les habitudes quotidiennes. D’emblée, Mahi Binebine a dressé un constat sévère sur la place accordée au livre dans l’espace public. L’écrivain et peintre a regretté la disparition progressive de lieux de proximité, notamment les maisons de jeunes, qui permettaient autrefois aux enfants de découvrir la lecture, le théâtre et d’autres formes d’expression artistique. Pour autant, il refuse l’idée selon laquelle les Marocains, et particulièrement les jeunes, se désintéresseraient de la lecture. Il a ainsi raconté une récente rencontre organisée dans un jardin public de Rabat, à laquelle une centaine de jeunes avaient participé pour échanger autour des livres et de l’écriture. «Les Marocains lisent», a-t-il insisté, estimant que l’envie existe, mais que les occasions d’accéder à la culture restent insuffisantes. Cette conviction nourrit l’action menée à travers les Centres culturels Les Étoiles, développés notamment dans les quartiers défavorisés. Selon Mahi Binebine, le réseau compte aujourd’hui huit Centres au Maroc, accueillant chacun environ un millier d’enfants. L’objectif est de leur offrir un environnement où ils peuvent découvrir différentes disciplines artistiques et, progressivement, se familiariser avec la lecture. La même démarche inspire le Festival du livre africain de Marrakech, qui fait intervenir des écrivains dans les établissements scolaires et universitaires. Mahi Binebine a notamment évoqué le Prix littéraire des lycéens de Marrakech, qui mobilise entre 400 et 600 élèves autour de la lecture et de l’évaluation d’ouvrages sélectionnés. Pour Marc Bitton, co-organisateur des Rencontres méditerranéennes de Tanger, cette ouverture constitue également une condition essentielle pour démocratiser la littérature. Il estime que les manifestations littéraires doivent aller à la rencontre des citoyens, plutôt que d’attendre que ceux-ci franchissent spontanément les portes des lieux culturels. L’organisation d’événements dans des espaces emblématiques et accessibles de la ville peut, selon lui, contribuer à attirer de nouveaux publics.
Des lieux de lecture qui doivent aussi être des lieux de vie
L’expérience des kiosques Book Club «Le Matin», installés à Casablanca et à Mohammedia, a permis d’aborder une autre dimension du problème : la gestion quotidienne des espaces de lecture. Mohamed Haitami a expliqué que l’ouverture de ces deux kiosques avait révélé des difficultés souvent sous-estimées. Au-delà de l’aménagement des lieux et de la mise à disposition des ouvrages, leur fonctionnement exige des compétences en gestion, en animation et en accompagnement des lecteurs. «Ce n’est pas un métier au rabais que d’avoir quelqu’un qui s’occupe d’un kiosque de livres», a-t-il souligné, insistant sur la nécessité de disposer de professionnels capables de conseiller les lecteurs, de gérer les collections et d’assurer un accueil de qualité. Le PDG du Groupe «Le Matin» a aussi évoqué les outils informatiques nécessaires au suivi des abonnements, des emprunts et des retours de livres. Autant d’aspects qui montrent que la création d’un espace de lecture ne peut se limiter à l’installation de quelques rayonnages. Pour lui, l’enjeu consiste à construire un véritable écosystème culturel associant les collectivités territoriales, les entreprises, les associations et les professionnels du secteur. Les communes ont, à cet égard, un rôle important à jouer dans l’aménagement et l’animation des espaces culturels. Il a notamment évoqué les possibilités offertes par les maisons de jeunes existantes, dont la réhabilitation et l’animation pourraient contribuer à élargir l’accès à la culture tout en créant des emplois. Cette question de la formation a de même été soulevée par Mahi Binebine. Confronté à des difficultés de recrutement pour les Centres Les Étoiles, il a expliqué avoir participé, avec Nabil Ayouch, à la création d’une Académie des arts à Casablanca. Celle-ci accueille, selon lui, quelque 400 étudiants formés notamment aux métiers de la gestion et de l’animation culturelle. Les échanges avec le public ont tout autant rappelé le rôle irremplaçable des bibliothèques publiques. Interpellé sur leur importance, Mohamed Haitami a précisé que les kiosques Book Club s’inscrivaient dans une logique complémentaire et non de substitution. «Une bibliothèque ne peut vivre que de l’animation», a-t-il affirmé, plaidant pour des lieux accueillants, dotés de moyens et proposant régulièrement des rencontres et des activités.
Le financement, condition de la pérennité des initiatives
Au-delà de la création des espaces culturels, la question de leur financement a occupé une place importante dans les discussions. Marc Bitton a souligné les difficultés rencontrées par les organisateurs de festivals pour mobiliser, chaque année, les ressources nécessaires à leur fonctionnement. S’appuyant sur l’expérience des Rencontres méditerranéennes de Tanger, il a proposé de réfléchir à un réseau de festivals permettant de mutualiser certaines dépenses et de faciliter l’accès aux financements. Il a, par la même occasion, évoqué la possibilité de mettre en place des mécanismes encourageant les entreprises à consacrer une partie de leurs ressources au soutien des activités culturelles. Mohamed Haitami a, pour sa part, défendu une approche fondée sur la crédibilité des projets, leur régularité et leur capacité à mobiliser des partenaires. Selon lui, les entreprises peuvent trouver un intérêt à soutenir des initiatives culturelles, à condition que celles-ci soient bien structurées et inscrites dans la durée. Mahi Binebine a abondé dans ce sens, estimant que la culture devait aussi être considérée comme une activité économique susceptible de générer des retombées. Il a notamment évoqué les partenariats développés autour du Festival du livre africain de Marrakech, ainsi que les opérations de vente aux enchères d’œuvres d’art organisées pour financer les Centres culturels Les Étoiles. Selon les chiffres qu’il a avancés, le fonctionnement de ces Centres nécessite environ 12 millions de dirhams par an, tandis que les ventes aux enchères permettent de mobiliser entre 5 et 6 millions de dirhams.
Et dans le monde rural ?
La discussion s’est également élargie aux territoires ruraux, où l’accès aux livres et aux équipements culturels demeure particulièrement difficile. Mahi Binebine a présenté une expérience de reconversion d’anciens autobus en espaces culturels. L’un de ces véhicules, aménagé avec des livres et des ordinateurs, a été installé dans un espace sportif à Marrakech. Une initiative qui pourrait, selon lui, être reproduite dans d’autres territoires. De son côté, Mohamed Haitami a indiqué que le Groupe «Le Matin» travaillait sur de nouveaux projets de kiosques, notamment à Errachidia et à Mohammedia. Il a évoqué la mise en place d’un modèle permettant de confier la gestion de ces espaces à des partenaires locaux, tout en assurant leur suivi à distance grâce aux outils numériques. Ces initiatives illustrent les possibilités de développement de solutions de proximité, adaptées aux besoins des territoires et ne nécessitant pas systématiquement la construction de nouvelles infrastructures.
Donner envie de lire plutôt qu’imposer la lecture
Les échanges avec la salle ont enfin permis d’aborder une question fondamentale : comment susciter le goût de la lecture chez les enfants et les adolescents, notamment dans un environnement dominé par les écrans ? Pour Mohamed Haitami, il est indispensable de tenir compte des Centres d’intérêt des lecteurs. Une bande dessinée consacrée au football, par exemple, peut constituer une porte d’entrée vers la lecture pour un jeune passionné de sport. L’essentiel est de comprendre les attentes des publics et de leur proposer des contenus susceptibles de les intéresser. Marc Bitton a, de son côté, souligné que la concurrence des écrans concernait toutes les catégories sociales. Il a également défendu l’intérêt des lectures publiques et des rencontres avec les écrivains, qui peuvent donner envie aux participants de découvrir ensuite les œuvres par eux-mêmes. Mahi Binebine a insisté sur la nécessité d’un apprentissage progressif. Dans les Centres Les Étoiles, les enfants sont d’abord attirés par les activités qui les intéressent, comme la musique, le hip-hop ou le théâtre. La lecture s’introduit ensuite naturellement, à travers les bandes dessinées, les textes de théâtre ou les histoires racontées. Au terme des échanges, une idée s’est imposée : la promotion de la lecture ne peut reposer uniquement sur la multiplication des livres ou des équipements. Elle suppose un travail de proximité, des professionnels formés, des financements durables et une mobilisation des acteurs publics et privés. Autant de conditions pour que le livre trouve réellement sa place dans la ville, mais aussi au-delà, dans les territoires où son accès reste limité. n
Souad Badri
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01 Novembre 2026
À 18:54