Nadia Ouiddar
07 Mars 2026
À 15:00
Dans
«Une petite vie à Sidi Youssef Ben Ali», le narrateur est un adulte qui invoque ses souvenirs d’enfance pour restituer la vie d’antan dans ce quartier marginal, appelé «Syba». On ne pouvait trouver meilleur acronyme pour désigner le chaos et l’indiscipline qui faisaient la triste réputation de
Sidi Youssef Ben Ali. Pourtant, le livre ne fait pas état de violence ou de délinquance. À hauteur d’enfant, la vie dans ce quartier est aussi passionnante et simple que peut l’être le monde encore intact, à l’abri de la désillusion ordinaire.
Une mémoire vivace
Plonger dans les souvenirs peut paraître aisé pour tout un chacun. Mais l’exercice réel de cette exploration mémorielle est un vrai sport, nécessitant entraînement et endurance.
My Seddik Rabbaj ne manque ni de l’un ni de l’autre lorsqu’il évoque l’épisode où il doit, à contre-cœur, se séparer de ses oiseaux qui rendent malade son frère ; celui où, après avoir vu le film «Le monstre de Frankenstein», il prend pour un revenant un pauvre quidam vivotant dans le cimetière ; la fois où, distrait par une halka, il intervertit les sacs de semoule chez le meunier et en récolte une belle correction. Un autre épisode, à la fois attendrissant et drôle, raconte l’attachement du narrateur à Brouxou (c’est ainsi qu’il entend Bruxelles pour la première fois de la bouche de son instituteur) et son désir enfantin d’y aller, persistant jusqu’à l’âge adulte.
À ces épisodes s’ajoutent d’autres souvenirs, comme le moment humiliant où, pour pouvoir payer un présent à sa bien-aimée, il se trouve à nettoyer des sardines sous son regard, perdant ainsi sa chance de la conquérir. Faire pipi au lit mérite-t-il d’en faire une nouvelle ? La réponse est oui, lorsque les épisodes répétés d’énurésie nocturne sont liés au rapport inquiet du narrateur à la prédication religieuse, à ses sermons et à ses châtiments. Drôles, tendres, parfois amères, les
nouvelles de Sidi Youssef Ben Ali explorent la pauvreté sans misérabilisme, la dignité humaine sans pathos, la transformation avec une pointe de nostalgie, ainsi que le rapport à la terre et à l’ailleurs.
Une écriture ancrée
Si Rabbaj n’est pas poète, il emprunte à la poésie son rythme entraînant, la douceur du propos et la beauté des images. Ses métaphores sont simples mais efficaces, jamais baroques ou indéchiffrables. D’un réalisme sensible et imagé, l’écriture de My Seddik Rabbaj est concrète en ce sens que chaque texte part presque automatiquement d’un détail matériel suscitant une sensation particulière, pour verser dans une sorte d’analyse. Sans prétention à philosopher, le livre de Rabbaj laisse affleurer une pensée discrète, basée sur le vécu simple de gens de peu.
Dans ce texte largement autobiographique, la narration est mémorielle. En mêlant le souvenir intime au récit collectif, l’auteur raconte son enfance, son adolescence, ses rêves, ses découvertes et ses déceptions. En filigrane, il souligne les transformations sociales survenues dans le quartier et, plus largement, dans la ville de son enfance. Avec le recul de l’adulte, My Seddik Rabbaj s’improvise à la fois conteur, historien et sociologue, dans une tradition narrative typiquement méditerranéenne, où l’objet ouvre la voie au ressenti, puis au sens.