Agriculture de conservation au Maroc : l’objectif du million d’hectares face à la complexe réalité du terrain
Une étude conduite par le CIHEAM-IAMM et l’ICARDA auprès de 3.589 exploitations agricoles marocaines dresse un état des lieux inédit de la capacité réelle des petits producteurs à basculer vers l’agriculture de conservation. Son constat : la disponibilité en machines et en financement pèse davantage que la géographie ou le climat, et le Maroc reste très loin de sa trajectoire vers le million d’hectares fixé pour 2030.
Saïd Naoumi
18 Août 2026
À 13:19
Convertir 1 million d’hectares de terres céréalières à l’agriculture de conservation d’ici 2030 : c’est l’un des objectifs phares de la stratégie Génération Green 2020-2030, dont l’un des axes centraux vise à répondre à la dégradation des sols, au stress hydrique et au changement climatique. Mais entre l’ambition affichée et la réalité des exploitations, l’écart reste considérable, révèle une étude publiée dans la revue «Agricultural Systems» par une équipe associant le Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM-IAMM), l’International Center for Agricultural Research in the Dry Areas (ICARDA), l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II, ainsi que les Universités du Queensland d’Alberta et le Centre de recherche allemand ZALF. Leur travail, mené à partir d’une enquête de terrain auprès de 3.589 foyers agricoles répartis dans neuf régions du Royaume, propose la cartographie la plus fine à ce jour de la préparation réelle des exploitants marocains à ce virage agronomique.
Une méthode à double niveau: structure des exploitations et disposition au changement
L’originalité de l’étude tient à son architecture en deux temps. Les chercheurs ont d’abord construit une typologie des exploitations marocaines à partir de douze variables structurelles et fonctionnelles – surface cultivée, âge de l’exploitant, taille du foyer, système d’irrigation, part des céréales dans la production, usage de la paille, problèmes de sol, sources d’information climatique, entre autres – en recourant à une analyse factorielle de données mixtes couplée à une classification hiérarchique. Cette étape a permis de dégager quatre profils-types d’exploitations.
Dans un second temps, ces quatre profils ont été croisés avec un indice de «disposition» (Readiness) à l’agriculture de conservation, construit à partir de variables comportementales, informationnelles et institutionnelles : perception de l’utilité de la pratique, accès au Conseil agricole, connaissance effective des techniques, usage d’outils numériques, vulnérabilité perçue au changement climatique, ou encore intégration de légumineuses dans les rotations. L’indice, noté de 0 à 100, permet de situer chaque type d’exploitation sur une échelle de préparation au changement de pratique.
Quatre modèles agricoles aux trajectoires très différentes
Le croisement des deux niveaux d’analyse dessine une géographie agricole contrastée, loin de l’image d’un monde paysan marocain homogène. Les exploitations diversifiées (21,6% de l’échantillon). Concentrées dans la région de Béni Mellal-Khénifra, ce sont les plus grandes exploitations de l’échantillon (8,2 hectares en moyenne), irriguées par aspersion, gérées par des exploitants d’âge moyen disposant de peu de main-d’œuvre familiale. Malgré des atouts structurels – taille, irrigation, expérience – leur indice de disposition reste modéré (32,4%), plombé par un accès quasi inexistant au Conseil agricole (6%) et une connaissance très limitée de l’agriculture de conservation. Les exploitations céréalières irriguées au goutte-à-goutte (30,4% de l’échantillon, le Groupe le plus nombreux).
Localisées dans les plaines fertiles de Casablanca-Settat et du Fès-Meknès, spécialisées à 82% dans les céréales, elles affichent le meilleur score de disposition de tout l’échantillon : 49,8%. Leurs exploitants, plus âgés en moyenne, se distinguent par un usage fréquent d’applications mobiles pour accéder à l’information climatique et par une perception très favorable de l’utilité de l’agriculture de conservation. Les petites exploitations de subsistance (30,2% de l’échantillon). Les plus petites surfaces de l’échantillon (3,7 hectares), gérées par les exploitants les plus jeunes, avec une production quasi exclusivement tournée vers les céréales (89%) et peu de diversification. Leur disposition reste faible (28,8%), avec un accès au Conseil agricole limité (23,5%) et une vulnérabilité perçue au changement climatique étonnamment basse malgré des sols souvent salins. Les exploitations céréalières spécialisées (17,7% de l’échantillon, le Groupe le plus restreint). De grandes exploitations (7,9 hectares) aux familles nombreuses, avec le taux de spécialisation céréalière le plus élevé (91%). C’est le Groupe le moins préparé de tous, avec un indice de disposition de seulement 10,6% – un déficit quasi généralisé sur l’ensemble des variables comportementales et informationnelles mesurées.
Le paradoxe de la connaissance: sensibilisés, mais pas formés
L’un des résultats les plus significatifs de l’étude concerne l’écart entre sensibilisation et savoir-faire opérationnel. Chez les exploitations céréalières irriguées – le Groupe le mieux préparé sur le papier – 77,5% des exploitants déclarent connaître les principes de l’agriculture intelligente face au climat et 76,6% en perçoivent l’utilité. Mais seuls 1,9% d’entre eux affirment posséder une connaissance pratique réelle des techniques de l’agriculture de conservation. Cette déconnexion, selon les auteurs, trahit un mode de vulgarisation agricole qui informe sans former – un défaut de profondeur plutôt que de portée. Elle explique en partie pourquoi la sensibilisation, condition nécessaire à l’adoption d’une nouvelle pratique selon les théories classiques du changement de comportement, ne suffit pas à elle seule à enclencher la transition.
Un autre paradoxe : la vulnérabilité qui ne se traduit pas en motivation
Autre résultat contre-intuitif : les exploitants les plus exposés aux aléas climatiques ne sont pas ceux qui se perçoivent comme les plus vulnérables. C’est le cas des petites exploitations de subsistance, confrontées à des sols salins et à un accès limité à l’irrigation, ainsi que des exploitations céréalières spécialisées, exposées à des vagues de chaleur récurrentes : dans les deux Groupes, la vulnérabilité perçue reste faible. Les chercheurs y voient un possible effet d’accoutumance au risque. Une exposition chronique aux difficultés climatiques finissant par être perçue comme normale plutôt que comme une alerte à traiter, renforcée par une dépendance à des sources d’information à sens unique comme la radio et la télévision, qui ne permettent pas d’individualiser le diagnostic de risque.
Le sol et la pluie ne sont pas le facteur limitant
Pour vérifier si les écarts de préparation reflètent des contraintes purement environnementales, les chercheurs ont croisé les indices de disposition avec des données satellitaires de sol et de pluviométrie. Le verdict est net : les quatre types d’exploitations opèrent dans des conditions agro-écologiques globalement comparables – climats semi-arides, sols limoneux – sans qu’aucun profil ne cumule tous les avantages biophysiques. Le Groupe le mieux préparé (les exploitations irriguées au goutte-à-goutte) évolue même dans l’environnement le plus sec de l’échantillon, avec seulement 357 mm de précipitations annuelles. Ce résultat déplace le diagnostic : les freins à l’agriculture de conservation au Maroc ne sont pas d’abord une question de terrain, mais de comportement, d’accès à l’information et de moyens matériels.
Le vrai goulot d’étranglement : le matériel, avant tout
Interrogés directement sur les obstacles perçus à l’adoption de l’agriculture de conservation, les exploitants pointent unanimement le manque de matériel adapté. Ce constat domine très largement les autres freins recensés, avec des taux de citation atteignant 99% dans le Groupe des exploitations diversifiées. Le Maroc affiche en effet un taux de mécanisation faible, et les semoirs de semis direct – équipement clé de l’agriculture de conservation – restent rares et coûteux pour les petits exploitants, qui recourent le plus souvent à du matériel traditionnel ou loué, mal adapté à ces pratiques. Le manque de financement arrive en second, touchant particulièrement les exploitations céréalières spécialisées, tandis que le déficit de connaissances techniques constitue une contrainte plus modérée mais bien réelle. À l’inverse, les préoccupations de rentabilité économique et les risques liés aux ravageurs et maladies apparaissent comme des freins marginaux dans la perception des agriculteurs – un point que les auteurs jugent notable dans la mesure où la littérature scientifique documente des impacts significatifs de ces facteurs, suggérant que les exploitants marocains n’ont pas encore suffisamment expérimenté l’agriculture de conservation sur la durée pour en percevoir tous les effets secondaires.
Un arbitrage structurel : Vendre la paille ou couvrir le sol
Une contrainte plus spécifique ressort de l’étude : dans l’ensemble des quatre types d’exploitations, la paille est majoritairement vendue plutôt que laissée au champ. Or, le maintien d’une couverture permanente du sol par les résidus de culture constitue l’un des trois piliers fondamentaux de l’agriculture de conservation. Ce conflit d’usage entre alimentation du bétail, revenu complémentaire et couverture des sols est identifié par les auteurs comme un arbitrage structurel majeur, largement documenté dans les systèmes agropastoraux méditerranéens, et qui pourrait nécessiter le développement de sources fourragères alternatives pour lever ce frein.
Ce que cela signifie pour la stratégie nationale
Le message central de l’étude est sans ambiguïté : une politique uniforme de promotion de l’agriculture de conservation, identique pour tous les profils d’exploitants, a peu de chances de fonctionner dans un paysage agricole aussi hétérogène. Les auteurs plaident pour des interventions différenciées par type d’exploitation – formation technique approfondie et démonstrations pratiques pour les exploitations irriguées déjà sensibilisées mais peu formées, accompagnement participatif pour les grandes exploitations diversifiées, communication du risque climatique mieux individualisée pour les petites exploitations de subsistance et les exploitations céréalières spécialisées. Sur le plan strictement quantitatif, l’étude rappelle que la trajectoire actuelle du Maroc reste très en retrait de ses ambitions : la superficie sous semis direct atteignait environ 85.000 hectares en 2022-2023, loin de l’objectif intermédiaire de 200.000 hectares fixé pour 2025 comme étape vers le million d’hectares visé en 2030. Si la progression est réelle, son rythme actuel rend l’atteinte de la cible nationale peu probable sans un effort d’accompagnement nettement renforcé.
Les limites reconnues par les auteurs
Les chercheurs soulignent que leur indice de disposition traite toutes les variables comportementales avec un poids identique, alors que certaines contraintes structurelles – l’accès au matériel notamment – pourraient exercer une influence plus déterminante sur l’adoption effective que des variables attitudinales comme la perception ou la sensibilisation. Ils notent également que la vulnérabilité perçue au changement climatique, utilisée comme indicateur de motivation potentielle, ne garantit pas nécessairement une intention d’adoption : elle peut tout aussi bien conduire à une réduction des investissements ou à un désengagement progressif de l’activité agricole. Enfin, l’étude appelle à intégrer, dans de futurs travaux, des dimensions non couvertes ici telles que l’élevage, le régime foncier ou les dynamiques de genre.