Économie

Al Haouz : trois ans après le séisme, les premiers signes d'une relance économique durable (Entretien)

Trois ans après le séisme d'Al Haouz, la reconstruction ne se limite plus aux logements et aux infrastructures. Tourisme durable, artisanat, entrepreneuriat, digitalisation et montée en compétences des coopératives constituent désormais les principaux leviers de relance économique des territoires. Cette dynamique est notamment soutenue par le projet PROMET (« Promotion de l'Entrepreneuriat »), une initiative de la coopération maroco-allemande mise en œuvre par la GIZ Maroc en partenariat avec le ministère de l'Économie et des Finances (MEF), visant à renforcer l'écosystème entrepreneurial et à favoriser un développement économique inclusif et durable. Dans cet entretien, Ahmed Khalid Benomar, coordonnateur de projets au MEF, revient sur les enseignements de ce programme et sur son apport à la relance économique et au développement territorial des régions touchées.

15 Juillet 2026 À 15:00

Le Matin : Trois ans après le séisme, quels sont, selon vous, les principaux leviers de relance économique dans les provinces touchées, notamment autour du tourisme, de l'artisanat et des activités locales ? En quoi ces secteurs sont-ils stratégiques pour recréer des revenus et maintenir les populations sur leurs territoires ?

Quels sont les principaux changements observés dans ses secteurs ? Peut-on déjà identifier des signes de résilience ou de transformation durable de l'économie locale ?

Ahmed Khalid Benomar : Avant toute chose, je pense qu'il est important de rappeler que le séisme d'Al Haouz est avant tout une tragédie humaine. Nos premières pensées vont aux victimes et à leurs familles, avec une prière pour qu'Allah accorde Sa miséricorde aux défunts et apporte réconfort aux personnes touchées. Au-delà du drame humain, cette catastrophe a également eu des conséquences économiques importantes pour les territoires concernés.

Face à cette situation, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L'assiste, a impulsé une réponse d'une ampleur exceptionnelle à travers un programme de reconstruction et de développement intégré, qui ne vise pas uniquement à reconstruire les infrastructures, mais également à créer les conditions d'un développement durable, inclusif et résilient. Ce programme est complété par plusieurs initiatives portées par les partenaires nationaux et internationaux, dont des actions dans le cadre du projet PROMET mises en œuvre avec l'appui de la GIZ.

Dans ce contexte, les principaux leviers de relance économique reposent sur la valorisation du patrimoine naturel et culturel, le tourisme durable, l'artisanat, les coopératives et, plus largement, l'entrepreneuriat local. Ces secteurs sont particulièrement stratégiques, car ils créent rapidement des revenus, génèrent des emplois, soutiennent les très petites entreprises et permettent aux populations de continuer à vivre et à travailler sur leurs territoires. La relance économique est d'autant plus durable qu'elle s'appuie sur les atouts propres du territoire et sur les savoir-faire de ses habitants.

Aujourd'hui, des signes très encourageants sont visibles. Les activités de montagne autour du massif du Toubkal ont progressivement repris, les gîtes de la région d'Imlil accueillent de nouveau des visiteurs et l'ensemble de l'écosystème touristique retrouve son dynamisme, jusqu'au refuge du Toubkal situé à près de 3.200 mètres d'altitude, où les petites activités économiques ont également repris. La reconstruction des habitations, des infrastructures et des équipements publics, soutenue par les aides directes de l'État, contribue à restaurer la confiance des populations et à recréer les conditions d'une activité économique durable.

En complément de cette dynamique, le projet PROMET accompagne la montée en résilience du tissu économique local à travers des actions très concrètes comme l’accompagnement de 26 coopératives dans la digitalisation de leurs processus d'affaires ainsi que des formations portant sur le Business Model Canvas, les outils numériques, les stratégies Go-to-Market ou encore le développement des structures les plus matures. Le concours Ana Moukawil Trophy illustre également cette volonté de soutenir l'innovation entrepreneuriale au service des populations touchées par le séisme.

Dans ce contexte, il faut rappeler le rôle du Ministère de l'Économie et des Finances, en tant que partenaire technique de la GIZ pour ce type de projet, est d'accompagner cette vision intégrée du développement territorial. Il ne s'agit pas d'agir sur un secteur isolé, mais de favoriser les synergies entre les différents maillons de la chaîne de valeur économique régionale. L'ambition est de créer un environnement favorable à l'investissement, à l'entrepreneuriat, à l'innovation, à la digitalisation et à la création de valeur, afin que les retombées économiques bénéficient durablement à l'ensemble des acteurs du territoire. Cette approche permet de renforcer la résilience des économies locales, d'améliorer leur compétitivité et d'inscrire la relance dans une perspective de développement durable, inclusif et créateur d'opportunités pour les populations.

Au fond, l'enjeu dépasse la simple reconstruction des territoires. Il s'agit de transformer cette épreuve en une opportunité de bâtir une économie locale plus résiliente, plus diversifiée, plus innovante et mieux intégrée aux chaînes de valeur régionales et nationales. Les premiers résultats observés sont encourageants et montrent que, lorsque les politiques publiques, les collectivités territoriales, les acteurs économiques, la société civile et les partenaires au développement agissent de manière coordonnée, il est possible de créer les conditions d'une relance durable et porteuse d'espoir pour les habitants d'Al Haouz.

L'accompagnement des TPME, des coopératives et des auto-entrepreneurs constitue un axe majeur de PROMET. Quels impacts concrets observez-vous aujourd'hui grâce au renforcement de l'accès aux services d'appui, notamment en matière de digitalisation, de formation, d'information et de mise en relation avec les marchés ?

Quelles évolutions avez-vous constatées dans les pratiques des entrepreneurs accompagnés ?


L'accompagnement des TPME, des coopératives et des auto-entrepreneurs est un levier essentiel de la relance économique des territoires. L'information et la digitalisation sont aujourd'hui des facteurs déterminants de compétitivité. L'absence d'information empêche souvent les initiatives et prive les entrepreneurs d'opportunités. Dans certains territoires, l'asymétrie d'information constitue parfois un frein au développement plus important encore que d’autres paramètres.

La digitalisation permet de rapprocher les marchés, de faciliter l'accès à la connaissance, de simplifier les démarches administratives et commerciales, d'améliorer la qualité des produits et des services et d'ouvrir de nouveaux débouchés. Les projets qui investissent dans ces dimensions jouent donc un rôle déterminant dans la modernisation du tissu économique local.

Le projet PROMET illustre concrètement cette approche orientée information et digitalisation. Il a accompagné la digitalisation de l'accès aux marchés pour les TPME, la digitalisation des processus d'affaires de 26 coopératives, ainsi que la mise en place d'un kiosque de transformation digitale dans la province d'Al Haouz. En parallèle, des expériences touristiques ont été développées afin de mieux valoriser les richesses du territoire, tandis que des formations métiers sectorielles ont été organisées au profit des acteurs du tourisme, de l'artisanat et des produits du terroir. Des événements de "matchmaking", réunissant entreprises, coopératives, investisseurs et partenaires institutionnels, ont également permis de créer de nouvelles opportunités commerciales et de renforcer les réseaux d'affaires.

Au-delà des outils, c'est une véritable montée en compétences qui est observée. Les entrepreneurs développent une meilleure connaissance de leur marché, structurent davantage leur modèle économique, utilisent plus efficacement les outils numériques, améliorent leur visibilité et sont davantage en mesure d'accéder aux dispositifs d'accompagnement. Ils gagnent en autonomie, en confiance et en capacité à prendre des décisions stratégiques pour le développement de leurs activités.

Les résultats observés sont particulièrement encourageants. À ce jour, plus de 1.015 bénéficiaires déclarent avoir repris ou amélioré leur activité grâce à l'accompagnement du projet. Par ailleurs, 191 bénéficiaires indiquent avoir augmenté le nombre de leurs employés par rapport à la situation d'avant le séisme, ce qui traduit un impact concret sur la création et la consolidation de l'emploi local.

Au final, les évolutions les plus marquantes ne se limitent pas aux résultats économiques. Elles concernent également le changement des pratiques entrepreneuriales. Les bénéficiaires deviennent progressivement des acteurs plus autonomes, plus ouverts aux partenariats, plus tournés vers l'innovation et la qualité. Ils constitueront, incha Allah, des exemples inspirants pour d'autres entrepreneurs et contribuent à diffuser une nouvelle dynamique de développement au sein de leurs communautés.

Le tourisme est considéré comme un moteur essentiel de la relance économique dans la province d'Al Haouz. Quel bilan faites-vous des initiatives engagées autour du tourisme durable et de la valorisation du territoire ?

Comment ces actions ont-elles contribué à dynamiser les chaînes de valeur locales, notamment l'artisanat et les produits du terroir ?


La province d'Al Haouz dispose d'atouts exceptionnels. Elle bénéficie d'un patrimoine naturel d'une grande richesse, de paysages de montagne parmi les plus remarquables du Royaume, d'un patrimoine culturel et artisanal vivant, ainsi que de sites historiques emblématiques, comme la Grande Mosquée de Tinmel. Tous les ingrédients sont réunis pour faire du territoire une destination de tourisme durable à forte valeur ajoutée.

Le véritable enjeu n'est toutefois pas uniquement d'attirer davantage de visiteurs. Il est surtout de faire en sorte que les retombées économiques du tourisme profitent pleinement aux populations locales. C'est précisément l'approche retenue : développer un tourisme qui crée des opportunités pour les guides, les gîtes, les coopératives, les artisans, les producteurs de terroir, les transporteurs et l'ensemble des petites entreprises qui composent l'économie locale.

Les initiatives engagées dans le cadre du projet PROMET s'inscrivent pleinement dans cette logique. Le développement de nouvelles expériences touristiques, l'organisation d'un voyage de familiarisation (Fam Trip) consacré au tourisme durable, la participation au salon international ITB Berlin, les formations métiers destinées aux professionnels du secteur ainsi que la digitalisation de l'accès aux marchés permettent de renforcer l'attractivité de la destination tout en améliorant la compétitivité des acteurs locaux.

L'utilisation des outils numériques joue également un rôle essentiel. Elle permet aux entrepreneurs de mieux promouvoir leurs offres, d'accéder directement à de nouveaux marchés, de renforcer leur visibilité auprès des visiteurs nationaux et internationaux et d'améliorer la qualité de leurs services. Cette transformation digitale rapproche les territoires des marchés et réduit les contraintes liées à leur éloignement géographique.

Au-delà du tourisme lui-même, ces actions dynamisent l'ensemble des chaînes de valeur locales. Un visiteur qui séjourne dans la région ne consomme pas uniquement un hébergement ; il achète des produits artisanaux, découvre les produits du terroir, fait appel à des guides locaux, utilise les transports, fréquente les commerces et participe à des expériences culturelles. Chaque activité renforce les autres et crée un effet multiplicateur sur l'économie locale. C'est cette logique de chaîne de valeur qui permet de transformer le tourisme en véritable moteur de développement territorial.

Les femmes entrepreneures et les coopératives féminines occupent une place importante dans cette dynamique. Quel impact leur implication a-t-elle eu sur la relance économique locale et sur le développement des communautés ?

Avez-vous constaté une évolution de leur rôle économique ou de leur visibilité depuis le lancement des actions de relance ?


Les femmes jouent un rôle central dans le développement économique et social des territoires d'Al Haouz. Elles sont les gardiennes de nombreux savoir-faire artisanaux, participent activement à la valorisation des produits du terroir et portent des initiatives entrepreneuriales qui contribuent directement à la diversification des revenus des ménages et à la résilience des communautés locales. Soutenir l'entrepreneuriat féminin, c'est donc investir dans un développement territorial durable et inclusif.

L'un des enseignements les plus encourageants des actions engagées est la place importante qu'occupent les femmes parmi les bénéficiaires. En effet, 64% des bénéficiaires des actions du projet PROMET sont des femmes. Ce chiffre illustre la volonté de placer l'inclusion économique féminine au cœur de la stratégie de relance et démontre la capacité des femmes à saisir les opportunités offertes lorsqu'elles disposent d'un accompagnement adapté.

Cet accompagnement s'est traduit par des actions concrètes : renforcement des capacités, digitalisation des activités, accompagnement des coopératives, développement de nouvelles expériences touristiques, amélioration de l'accès aux marchés et création d'opportunités de mise en relation avec des partenaires économiques. Ces leviers permettent aux femmes entrepreneures et aux coopératives féminines d'améliorer leur visibilité, de professionnaliser leurs activités et d'accéder à des débouchés plus larges, au niveau régional, national et même international.

Nous constatons également une évolution qualitative de leur rôle. Au-delà de leur contribution économique, elles participent de plus en plus aux réseaux professionnels, aux coopératives, aux initiatives collectives et à la vie associative locale. Elles deviennent des modèles pour d'autres femmes, favorisent la transmission des savoir-faire traditionnels et contribuent à renforcer la cohésion sociale au sein des communautés.

Au final, la relance économique d'Al Haouz ne pourra être pleinement réussie que si elle mobilise l'ensemble des talents du territoire. L'implication des femmes constitue un véritable levier de création de richesse, d'innovation et de résilience.

PROMET intervient en complément des dispositifs nationaux et travaille avec plusieurs partenaires institutionnels. Avec le recul, quels enseignements tirez-vous de cette approche basée sur la coordination des acteurs plutôt que sur la création de nouveaux dispositifs ?

En quoi cette logique de complémentarité renforce-t-elle l'efficacité de la relance économique ?


L'un des principaux enseignements est qu'une relance économique durable ne peut pas reposer sur une juxtaposition d'initiatives. Elle suppose une véritable coordination entre les différents acteurs publics, les collectivités territoriales, les partenaires au développement, le secteur privé et la société civile. Cette approche est pleinement cohérente avec la vision du développement territorial intégré portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L'assiste, qui place la convergence des politiques publiques au cœur de l'action publique.

Lorsque les interventions sont coordonnées (qu'il s'agisse des infrastructures, de l'éducation, de la santé, de l'appui aux entreprises, de la formation ou encore de la promotion économique) elles se renforcent mutuellement et produisent un impact beaucoup plus durable. À l'inverse, des actions menées de manière isolée ou désynchronisée perdent une partie de leur efficacité et de leur capacité à transformer durablement les territoires.

L'approche retenue dans le cadre du projet illustre parfaitement cette logique. Plutôt que de créer de nouveaux mécanismes, le projet s'appuie sur les dispositifs existants et renforce leur articulation. Cette complémentarité permet de capitaliser sur les compétences des différentes institutions, d'éviter les doublons, d'optimiser l'utilisation des ressources publiques et de proposer aux entrepreneurs un accompagnement plus cohérent et plus lisible.

Dans cette dynamique, le Ministère de l'Économie et des Finances joue un rôle de partenaire stratégique. Par sa vocation transversale, son implication contribue à renforcer la cohérence des politiques publiques et à promouvoir une vision intégrée du développement économique territorial. Cette vision ne se limite pas au soutien d'un secteur particulier ; elle consiste à structurer les chaînes de valeur locales afin de créer davantage de valeur ajoutée, de renforcer les liens entre les différents acteurs économiques et de favoriser une croissance inclusive au bénéfice des populations.

Cette approche des chaînes de valeur en relation avec l’écosystème locale constitue d'ailleurs un levier majeur des politiques contemporaines de développement territorial. Elle est au cœur des travaux que le Ministère conduit également avec l'OCDE sur le développement économique local et la compétitivité territoriale. L'objectif est d'identifier les atouts spécifiques de chaque territoire, de renforcer les interactions entre les entreprises, les coopératives, les producteurs, les investisseurs et les institutions, afin que la richesse créée profite davantage aux économies locales et améliore durablement les conditions de vie des populations.

Au fond, la principale leçon est que le développement territorial est avant tout une démarche collective. Les projets produisent leurs meilleurs résultats lorsqu'ils s'inscrivent dans une vision commune, mobilisent les acteurs autour d'objectifs partagés et renforcent les dynamiques déjà existantes. C'est cette logique de complémentarité, de coordination et de création de valeur territoriale qui permet de construire une relance économique plus résiliente, plus efficace et plus durable.

Au regard des résultats obtenus jusqu'à présent, quels sont les principaux acquis qu'il faudra préserver après la fin du projet ?

Selon vous, quelles conditions seront déterminantes pour inscrire durablement cette relance économique dans le développement des territoires de montagne et renforcer leur résilience face à de futures crises ?


Les principaux acquis à préserver sont la circulation de l'information, la coordination des interventions, la capitalisation sur les dispositifs existants et l'implication des acteurs locaux.

Un développement territorial réussi commence toujours par l'écoute des populations. Les associer à la conception, à la mise en œuvre et au suivi des projets, tout en expliquant les résultats obtenus comme les défis qui demeurent, crée une relation de confiance indispensable à un développement durable.

Une conviction ressort de cette expérience : un projet d'un milliard de dirhams n'est pas nécessairement plus utile qu'un projet de 100.000 dirhams. Ce qui compte n'est pas d'abord le montant investi, mais l'impact concret sur la vie des hommes et des femmes. Les infrastructures et les investissements ne prennent tout leur sens que lorsqu'ils répondent aux besoins exprimés par les populations et améliorent durablement leur quotidien. C'est l'essence même du développement territorial intégré.
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