Lors de la deuxième journée de «
Seafood4Africa 2026», le panel «
Aquaculture africaine, de la vision à l’action» a mis en lumière une dynamique nouvelle à l’échelle continentale. Une Afrique qui réfléchit moins à «ce qu’il faut faire» qu’à «comment le faire, maintenant». Les intervenants ont partagé une conviction commune : l’aquaculture africaine est entrée dans une phase de maturité stratégique, mais doit encore franchir le cap industriel pour répondre aux enjeux alimentaires, économiques et climatiques du continent.
Le marché comme moteur de transformation
Pour Majida Maarouf, directrice générale de l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture (ANDA), le principal blocage n’est plus technologique. Selon elle, les solutions existent, mais les stratégies restent fragmentées et les chaînes de valeur insuffisamment intégrées. Tant que l’Afrique continuera à exporter des matières premières pour réimporter des produits transformés, l’aquaculture restera marginale. Elle voit dans la Zone de libre-échange continentale africaine (
Zlecaf), à l’horizon 2030, un levier majeur pour structurer le commerce intra-africain, encourager la transformation locale et renforcer la sécurité alimentaire. «C’est le commerce qui va développer l’aquaculture», a-t-elle insisté, appelant à penser le secteur à l’échelle continentale.
Majida Maarouf a également mis en avant l’expérience marocaine, fondée sur une planification rigoureuse et scientifique. Études de capacité de charge, cadre réglementaire strict, traçabilité et respect des normes environnementales constituent les piliers de cette approche. L’aquaculture, rappelle-t-elle, ne peut se développer sans infrastructures solides, notamment une chaîne de froid performante et des unités de transformation adaptées. Mais cette expertise, souligne-t-elle, a vocation à être partagée. La recherche, coûteuse et longue, gagnerait à être mutualisée entre pays africains, tout comme les efforts en matière de formation et de financement, deux leviers essentiels pour un secteur largement porté par les PME.
Le Ghana, une approche industrielle assumée
L’intervention de Jacob Adzikah, président de la Chambre d’aquaculture du Ghana, a illustré cette volonté de passer à l’opérationnel. Confronté à un déficit halieutique de plus de 630.000 tonnes, le pays a levé le frein du foncier en créant des parcs aquacoles publics autour du lac Volta, intégrant production, transformation et recherche. Pour attirer les investisseurs, l’État a mis en place des mécanismes de garantie, une assurance dédiée aux stocks vivants et un travail de sensibilisation auprès des banques. Une crise sanitaire majeure en 2018 a également conduit à un renforcement de la biosécurité et à la création de laboratoires aujourd’hui ouverts à la sous-région. Le Ghana poursuit cette dynamique avec le lancement prochain du premier Blue Food Innovation Hub africain. Destiné à accompagner PME et startups, notamment portées par des femmes et des jeunes, ce centre vise à transformer les projets innovants en initiatives «prêtes pour l’investissement», tout en renforçant l’intégration régionale.
Le Sénégal entre diversification et inclusion
Au Sénégal, l’aquaculture amorce un tournant décisif. Le Dr Samba Ka, directeur général de l’Agence nationale de l’aquaculture (ANA), a annoncé le lancement imminent de l’aquaculture marine, une première dans le pays. En parallèle, la filière ostréicole traditionnelle fait l’objet d’un effort de modernisation afin de sécuriser les exportations et améliorer les revenus des communautés locales. La diversification est au cœur de la stratégie sénégalaise, avec un intérêt croissant pour les macro-algues et les mollusques, à la fois pour leur potentiel économique et leur impact environnemental positif. Pour lever les freins à l’investissement, le Sénégal mise sur le partenariat public-privé. L’État investit dans les infrastructures de base, tandis que des mécanismes de garantie bancaire soutiennent les producteurs. La question de la commercialisation est abordée par le numérique, avec une application reliant producteurs et acheteurs, complétée par l’ouverture de points de vente régionaux.
Harmoniser pour structurer : la vision régionale de l’UEMOA
À l’échelle régionale, Diengane Ndong, directeur des ressources animales et halieutiques à la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), a insisté sur un point souvent sous-estimé : sans cadre harmonisé, il n’y a pas de marché, et sans marché, il n’y a pas d’investissement durable. Pour cet espace économique de huit pays partageant une monnaie et des politiques communes, l’aquaculture ne peut se développer que dans un environnement réglementaire clair, prévisible et sécurisé. Il a rappelé que l’UEMOA disposait déjà de directives structurantes en matière d’aquaculture et de sécurité sanitaire. Loin d’être de simples contraintes administratives, ces textes constituent, selon lui, un véritable «passeport commercial». Une certification harmonisée permet aux produits aquacoles de circuler librement au sein de l’espace communautaire et prépare leur extension à l’ensemble de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), grâce à un secrétariat technique conjoint en cours de mise en place. À terme, l’objectif est la reconnaissance mutuelle des certificats entre les différents blocs régionaux africains afin de fluidifier le commerce continental.
Mais Diengane Ndong a surtout plaidé pour un changement d’approche. Il appelle à dépasser les stratégies sectorielles isolées pour adopter une véritable approche filière, intégrant l’ensemble des maillons de la chaîne de valeur, de la production à la commercialisation. «On ne peut pas développer un secteur si l’espace n’est pas suffisamment réglementé et organisé», a-t-il souligné, estimant que la visibilité offerte par ce cadre est un facteur clé d’attractivité pour les investisseurs. Dans cette architecture, le rôle des institutions régionales et des agences nationales est celui de chef d’orchestre. Il s’agit de mettre autour de la table les acteurs publics, privés et financiers, de fixer une trajectoire commune à moyen et long termes et de veiller à la cohérence des actions. Cette coordination est également essentielle pour identifier les priorités en matière d’infrastructures, qu’il s’agisse du transport, de l’énergie ou du numérique, trois leviers jugés déterminants pour réduire les coûts et améliorer la compétitivité.
Le défi continental de 2050
Apportant une perspective continentale aux échanges, Blessing Mapfumo, directeur de la section africaine de la Société mondiale d’aquaculture (WAS-AC) et représentant de l’AUDA-NEPAD, a replacé le débat dans une perspective de long terme. Pour lui, l’aquaculture est appelée à devenir un pilier stratégique face à la croissance démographique et aux limites de la pêche traditionnelle. La dynamique est réelle. La production aquacole africaine a presque doublé en quatorze ans, passant de 1,4 million de tonnes en 2010 à 2,6 millions de tonnes en 2024, pour une valeur estimée à 4,7 milliards de dollars. Avec une croissance annuelle moyenne de 8%, le secteur figure parmi les plus dynamiques du continent. Mais ce rythme reste insuffisant au regard des besoins futurs.
À l’horizon 2050, l’Afrique devrait compter 2,5 milliards d’habitants et aura besoin de 40 millions de tonnes de poisson par an pour assurer sa sécurité alimentaire. Pour satisfaire les besoins futurs, le responsable appelle à une montée en puissance rapide de la production, en exploitant davantage les zones côtières et les plans d’eau encore sous-utilisés, la production restant largement concentrée sur le tilapia, le silure et les algues d’Afrique de l’Est.
Mais l’intervenant a également pointé plusieurs freins structurels, notamment le coût élevé des intrants, la nécessité de renforcer la biosécurité et l’importance d’une meilleure structuration des chaînes de valeur. Face aux effets du changement climatique, l’innovation technologique et l’amélioration des systèmes d’information sont jugées indispensables. Par ailleurs, M. Mapfumo a mis en avant le potentiel de la jeunesse africaine, qu’il considère comme un levier majeur de création d’emplois et de réduction de la pauvreté. Il a salué le rôle moteur de pays comme le Maroc, cités en exemple pour leur leadership scientifique et leur capacité à fédérer les acteurs autour d’une vision régionale.
L’Arabie saoudite, un modèle scientifique transférable
Apportant un regard extra-africain aux débats, Asaad Mohamed, directeur du programme d’aquaculture à Beacon Development (KAUST), a présenté l’expérience saoudienne comme une démonstration de ce que peut produire une aquaculture pensée comme levier stratégique national. Inscrite dans la Vision 2030, la feuille de route du Royaume vise à réduire la dépendance aux hydrocarbures tout en préservant des ressources naturelles limitées. L’objectif est ambitieux et chiffré : 530.000 tonnes de produits de la mer d’ici 2030, dont 237.000 tonnes de poissons marins, 220.000 tonnes de crevettes et 70.000 tonnes d’espèces d’eau douce. Pour y parvenir, l’Arabie saoudite a fait le choix d’une aquaculture largement marine, fondée sur une planification scientifique rigoureuse.
Près de 30 millions de dollars ont ainsi été investis pour faire de l’Université KAUST le pilier scientifique du programme. Avant toute implantation, des études de capacité de charge et des modélisations par SIG sont menées afin de protéger les récifs coralliens de la mer Rouge. Le choix des espèces répond à la même logique : sept espèces locales ont été domestiquées pour éviter les risques liés aux espèces exotiques, dont trois sont aujourd’hui prêtes pour un déploiement industriel. La maîtrise des coûts constitue un autre axe central. L’alimentation représentant environ 75% des charges de production, les chercheurs ont développé 32 formulations d’aliments à partir de sous-produits de l’industrie avicole locale, dont six brevetées, générant une économie annuelle estimée à 417 millions de dollars.
Pour Asaad Mohamed, cette expérience prouve qu’une aquaculture durable et rentable peut émerger même dans des environnements contraints. À condition, souligne-t-il, d’aligner volonté politique, excellence scientifique et transfert technologique vers le secteur privé. Une approche qu’il estime transposable au contexte africain, avec les adaptations nécessaires. n