Le chantier est entré dans sa «phase finale de préparation». C’est en ces termes que
Abdellatif Jouahri, wali de
Bank Al-Maghrib (BAM), a décrit l’état d’avancement du projet de
ciblage de l’inflation, lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion du Conseil de la Banque centrale, le 23 juin courant à Rabat. Un projet structurant pour
l’économie marocaine, dont le calendrier se précise désormais avec une netteté inédite. Selon le gouverneur de BAM, le dossier complet sera soumis au Conseil de l’Institut d’émission en septembre prochain. Une simulation grandeur nature pourrait ensuite être organisée en décembre, avant une entrée en vigueur officielle prévue pour 2027. «Ce calendrier demeure toutefois conditionné à l’absence de nouveaux chocs majeurs sur l’économie mondiale», a-t-il précisé, avec la prudence de rigueur. Pour mener à bien cette transition, la Banque centrale bénéficie de l’assistance technique du
Fonds monétaire international (FMI) et a noué des partenariats avec plusieurs institutions étrangères. Une coopération en présentiel est notamment prévue avec la Banque centrale du Chili, considérée comme l’une des références internationales en la matière. En interne, Bank Al-Maghrib renforce les compétences de ses équipes et prépare son réseau régional à expliquer et accompagner ce nouveau cadre auprès des acteurs économiques. «La communication est un élément essentiel de la réussite du ciblage de l’inflation», a insisté Jouahri. Parallèlement, un important travail de sensibilisation est en cours auprès du
secteur privé. La question figurera parmi les sujets abordés lors des prochaines discussions avec la
Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), en vue d’élaborer un mémorandum destiné au futur gouvernement issu des prochaines échéances politiques. Le gouverneur s’est montré serein : le projet avance conformément au calendrier prévu, et les
réserves de change – projetées à l’équivalent de six mois et demi d’importations fin 2026 – offrent au pays la marge de sécurité nécessaire pour aborder ce tournant dans de bonnes conditions.
Les transferts des MRE au cœur d’une bataille réglementaire européenne
C’est un front inattendu qui s’est ouvert pour les
banques marocaines opérant en
Europe. La législation adoptée par le Parlement européen en juin 2025, issue des ajustements réglementaires post-Brexit, a remis en cause leur rôle d’intermédiation dans les
transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE). Initialement conçu pour empêcher les banques britanniques de continuer à bénéficier du «passeport européen», le texte a, en raison de sa portée générale, affecté les activités relais des banques marocaines implantées sur le Vieux Continent. Face à cette situation, les autorités marocaines avaient réagi avec célérité, en constituant une task force associant le
ministère des Affaires étrangères, les principales
banques concernées,
Bank Al-Maghrib et la
Direction du Trésor. Après un premier contact avec la
Commission européenne – dont la direction FISMA (Direction générale de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux) a renvoyé chaque État membre à sa propre transposition –, les discussions ont d’abord été engagées avec la France, qui concentre l’essentiel des activités liées aux transferts des MRE. «Les discussions ont permis d’aboutir à une solution qui ne remet nullement en cause le rôle de relais exercé par ces établissements», a indiqué le wali. Les négociations se poursuivent désormais avec les Pays-Bas et la Belgique, l’Espagne et l’Italie étant les prochaines étapes. Chaque pays ayant sa propre interprétation du texte européen, les discussions doivent être menées au cas par cas. «L’approche ayant porté ses fruits avec la France ne sera pas nécessairement suffisante partout», a reconnu Jouahri, tout en se disant «confiant quant à l’issue de ces discussions». Le processus devrait vraisemblablement se prolonger tout au long de l’année 2026, mais les premiers retours des autorités néerlandaises et belges sont, selon lui, «plutôt encourageants».
Taux directeur : une transmission réelle, mais nuancée
Interrogé sur la répercussion des baisses du
taux directeur aux
conditions de crédit, le gouverneur a tenu à recadrer le débat. Sur les 75 points de base de réductions décidées par
Bank Al-Maghrib, environ 77% ont déjà été transmis aux taux débiteurs pratiqués par les banques. Mais cette transmission n’est pas uniforme selon les catégories de clientèle et les types de crédit.
Sur le
crédit immobilier, souvent cité comme exemple d’une répercussion insuffisante, Jouahri a apporté un éclairage technique. «Les
banques ne peuvent pas simplement répercuter mécaniquement les variations de court terme du taux directeur sans tenir compte du risque de taux auquel elles s’exposent» sur des engagements pouvant courir sur vingt ans. Évoquant un taux moyen de 5,43% observé sur ce segment, il a invité à ne pas l’interpréter de manière isolée : «Un taux supérieur à 5% peut sembler élevé lorsqu’il est observé de manière instantanée, mais il doit être apprécié dans le cadre d’un engagement contractuel qui s’étale sur deux décennies.»
Investissement: le réveil du privé, priorité absolue
Sur les perspectives de croissance – 4,9% projetés pour 2026, puis 3,1% en 2027 –, le wali a voulu nuancer les craintes d’un essoufflement de l’investissement public après 2030. De nombreux projets en cours se poursuivront au-delà de cette échéance, à l’image du programme d’investissement du groupe OCP, qui représente environ 20 milliards de dirhams par an. «Rien ne laisse penser que cet effort diminuera après 2030, en particulier si de nouvelles orientations stratégiques comme le développement de la filière de l’hydrogène vert continuent de se concrétiser», a-t-il souligné. Mais la priorité demeure, aux yeux de Jouahri, le «réveil de l’investissement privé». Il a cité la réforme du
partenariat public-privé, la nouvelle Charte de l’investissement, le rôle des Centres régionaux d’investissement et le programme de développement territorial doté de 240 milliards de dirhams. Une réunion tripartite est en préparation entre
Bank Al-Maghrib, les
ministères des Finances et de l’Investissement, le
Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) et la
CGEM pour identifier les leviers susceptibles d’accélérer davantage
l’investissement privé.
Sur le volet des très petites entreprises (TPE), le gouverneur a annoncé l’achèvement du développement d’un système de scoring élaboré en collaboration avec les bureaux de crédit, déjà présenté aux banques. «Le chantier central est désormais achevé», a-t-il déclaré, précisant qu’une réunion de coordination est prévue début juillet pour intégrer la contribution de Maroc PME en matière d’accompagnement et de formation.
Géopolitique : le détroit d’Ormuz dans le viseur de Bank Al-Maghrib
Sur le front extérieur, le déficit du compte courant – projeté autour de 4% du produit intérieur brut (PIB) – ne constitue pas «en soi une source d’inquiétude majeure», selon Jouahri, qui anticipe une amélioration dès 2027 si la situation géopolitique se stabilise. La principale explication de la dégradation réside dans la
hausse de la facture énergétique, directement influencée par les tensions au Moyen-Orient.
Mais c’est un risque plus insidieux qui préoccupe davantage le gouverneur : les perturbations potentielles dans les
chaînes d’approvisionnement. Il a illustré ce danger à travers le cas du
soufre utilisé par
OCP dans la fabrication des engrais, dont le prix a déjà franchi le seuil des 1.000 dollars la tonne. «Une part importante des importations de soufre du groupe transite par le détroit d’Ormuz. Dans l’hypothèse d’une perturbation durable de cette route maritime stratégique, l’OCP pourrait rencontrer des difficultés d’approvisionnement susceptibles d’affecter ses capacités de production», a-t-il alerté. Bank Al-Maghrib surveille aussi de près les exportations automobiles, les exportations de phosphates et dérivés, et les flux d’investissements directs étrangers, qui pourraient pâtir d’une réallocation des ressources des pays investisseurs vers leurs priorités domestiques ou vers des programmes de reconstruction post-conflit.
Sur tous ces fronts, le wali a conclu sur une note de lucidité adaptative : dans un monde marqué par «une succession quasi ininterrompue de crises depuis 2008», les notions d’agilité, d’adaptabilité et d’innovation sont devenues des exigences permanentes pour les institutions publiques. Et les mutations numériques – intelligence artificielle, cryptoactifs, monnaies numériques de Banque centrale – «continueront de surprendre les acteurs économiques par leur rapidité et leur intensité». n