Économie

Créances bancaires en souffrance : comment EOS compte recouvrer les dettes rachetées au Maroc

Un marché jusqu’ici cantonné aux bilans des banques s’apprête à changer d’échelle. L’IFC et le groupe allemand EOS étudient une facilité de 60 millions d’euros pour racheter au Maroc des créances en souffrance de particuliers, de PME et d’entreprises, ainsi que certains actifs immobiliers. Interrogé par «Le Matin», EOS détaille sa doctrine de recouvrement et assure privilégier les solutions amiables. Reste une question centrale : quelles protections accompagneront l’ouverture de ce nouveau marché ?

10 Septembre 2026 À 13:23

Une dette bancaire ne disparaît pas lorsqu’une banque décide de ne plus la garder dans ses comptes. Elle peut, demain, changer de main. C’est précisément le marché que le Maroc s’apprête à ouvrir avec la réforme de la cession des créances en souffrance : permettre à des investisseurs spécialisés d’acquérir des portefeuilles de crédits difficiles à recouvrer et d’en assurer la gestion. L’IFC et le groupe allemand EOS préparent ainsi une facilité pouvant atteindre 60 millions d’euros, financée à parité, pour investir dans des créances en souffrance détenues par des institutions financières marocaines. Le dossier, dévoilé par l’IFC le 17 août sous le nom de «DARP NPL EOS Morocco», doit encore être approuvé. Sa présentation au conseil d’administration est projetée au 15 octobre. Il s’agirait de la première opération DARP de l’IFC au Maroc. Chacun des deux partenaires pourrait engager jusqu’à 30 millions d’euros.

Contacté par «Le Matin», EOS confirme le projet avec prudence. «Nous examinons actuellement les possibilités d’investir ensemble sur le marché marocain», indique Cornelia Claußen, responsable Corporate Communications and Marketing du groupe. Selon la documentation de l’IFC, le véhicule pourrait acheter des prêts non performants de particuliers, de PME et d’entreprises, mais aussi des REO, ces actifs immobiliers entrés dans le patrimoine d’une institution financière après une procédure de recouvrement. Le sujet dépasse donc l’assainissement comptable des banques : il touche aux crédits à la consommation, aux financements d’entreprises, aux garanties et, dans certains dossiers, à l’immobilier.

Filiale du groupe allemand Otto, EOS opère dans plus de vingt pays. Son métier consiste à acheter ces dettes, souvent avec une décote, puis à tenter d’en récupérer une partie dans la durée. «La gestion professionnelle des créances comprend la communication avec les consommateurs, la gestion des garanties et la mise en œuvre des exigences légales», explique EOS au journal «Le Matin». Cette arrivée intervient alors que le Maroc prépare le terrain juridique. Le projet de loi n°02.26 relatif à la cession directe des créances en souffrance prévoit qu’une banque ou un organisme assimilé puisse céder, à titre onéreux, tout ou partie de certaines créances présentant un risque de non-recouvrement. Surtout, son article 4 pose un principe déterminant : «toute personne» pourra acquérir une ou plusieurs de ces créances, dans les conditions définies par le futur texte. La réforme ferait ainsi entrer dans le jeu des acteurs qui ne sont pas nécessairement des établissements de crédit.

L’enjeu est considérable. À fin 2024, les banques marocaines portaient 97,4 milliards de dirhams de créances en souffrance, soit 8,4% de leurs crédits. Parmi elles, 82,2 milliards étaient classées comme créances «compromises», le niveau de risque le plus élevé. Pour les banques et les pouvoirs publics, céder une partie de ces actifs peut alléger les bilans, libérer du capital et redonner des marges pour financer l’économie. L’IFC estime aussi que l’opération doit permettre aux débiteurs de «normaliser leurs obligations financières». Mais lorsque la créance quitte la banque, une autre question commence : comment sera-t-elle recouvrée ?

Du remboursement amiable à la gestion d’un bien immobilier

Sur ce point, EOS a accepté de détailler sa méthode au «Matin». Pour les dettes de particuliers, le groupe affirme que le recouvrement ne doit pas être abordé uniquement sous l’angle de la somme due. «Pour les créances impliquant des personnes privées, l’accent est d’abord mis sur les aspects sociaux : quelle est la situation individuelle du débiteur ? Quelle est sa situation financière ?» explique l’entreprise. EOS assure que «traiter les consommateurs avec respect et rechercher une solution amiable est une pratique standard» au sein du groupe. Cette approche est, selon l’entreprise, encadrée par son Ethical Debtor Management Policy. Sa traduction concrète au Maroc dépendra toutefois du droit national, des textes d’application et du dispositif de supervision retenu. Lorsque les créances sont assorties de garanties immobilières, le dossier change de nature. EOS reconnaît que leur gestion peut être «souvent laborieuse et méticuleuse» afin, affirme le groupe, de rechercher «des solutions durables pour toutes les parties concernées». «Cela peut prendre la forme d’un accord de remboursement ou, par exemple, de la vente ou de la restructuration d’un bien immobilier», précise EOS. Cette phrase concentre une bonne partie de l’enjeu. Demain, une créance bancaire assortie d’une sûreté pourrait être cédée à un investisseur spécialisé avec les droits qui lui sont attachés. Le projet de loi prévoit d’ailleurs que l’acte de cession mentionne le montant dû, les intérêts, mais aussi «la nature et les détails des sûretés» garantissant la créance. Le futur marché devra donc concilier deux logiques : assainir le système bancaire sans laisser la recherche de rendement conduire à des pratiques de recouvrement excessives. EOS met en avant son appartenance au Pacte mondial des Nations unies et ses engagements ESG. «À chaque étape du processus, nous accordons une importance particulière aux règles, aux standards et aux engagements au sein de notre entreprise et de notre industrie», affirme le groupe. L’IFC relève toutefois un point à consolider. Dans sa documentation environnementale et sociale, l’institution indique que le système d’EOS couvre les créances garanties et non garanties ainsi que les actifs immobiliers, mais précise que les critères et la méthodologie permettant d’identifier et d’exclure certaines activités présentant des risques élevés, qui ne sont pas encore entièrement définis. Une lacune à corriger pour la facilité marocaine.

Le Maroc, prochain terrain d’un modèle déjà rodé en Europe

EOS et IFC travaillent ensemble depuis 2022 sur les créances en souffrance, notamment en Roumanie, en Croatie et en Pologne. Pour l’IFC, l’objectif est de faire émerger un marché spécialisé capable d’absorber les actifs dégradés afin que les banques puissent revenir plus rapidement à leur activité de crédit. EOS présente le projet marocain dans les mêmes termes. «L’objectif commun est d’aider les consommateurs et les institutions financières à restaurer leur solvabilité et à renforcer le secteur bancaire du pays grâce à l’acquisition responsable de créances non performantes, conformément aux normes environnementales et sociales de l’IFC», explique le groupe au «Matin». L’entreprise y voit une contribution à «la stabilisation du système financier». L’IFC évoque également un transfert de savoir-faire vers les sociétés locales de gestion et les cabinets d’avocats marocains avec lesquels EOS pourrait travailler. Le Maroc ne s’apprête donc pas seulement à autoriser la vente d’un stock de mauvaises créances. Il organise progressivement un marché complet, avec ses banques vendeuses, ses acquéreurs, ses sociétés de recouvrement, ses conseils juridiques et, au bout de la chaîne, des débiteurs dont la dette pourra désormais être détenue par un acteur auquel ils n’avaient jamais emprunté. C’est sur ce dernier maillon que se jouera une grande partie de l’acceptabilité du dispositif.
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