Économie

Brahim Benjelloun Touimi : L'Afrique doit devenir un acteur de la finance durable, pas seulement son bénéficiaire

À mesure que les investissements liés à la transition climatique redessinent les flux mondiaux de capitaux, l'Afrique cherche à changer de rôle. Pour Brahim Benjelloun-Touimi, Administrateur Directeur Général Délégué de Bank of Africa et président du Conseil d'administration de la Bourse de Casablanca, le continent ne peut plus se limiter à recevoir des financements verts : il doit désormais participer à la définition des règles, des marchés et des instruments qui structureront la finance durable de demain. Une ambition au cœur du Forum CASI sur la durabilité, organisé à Casablanca.

Brahim Benjelloun-Touimi, Administrateur Directeur Général Délégué de Bank of Africa et président du Conseil d'administration de la Bourse de Casablanca

29 Juin 2026 À 14:23

Pendant longtemps, la question de la finance durable en Afrique s'est résumée à une interrogation : comment mobiliser davantage de financements internationaux ? Aujourd'hui, le débat évolue. À l'occasion du Forum CASI sur la durabilité, coorganisé par la Capacity-building Alliance of Sustainable Investment (CASI) et Bank of Africa, avec le soutien de Casablanca Finance City Authority et du Policy Center for the New South (UM6P), l'enjeu n'est plus seulement de mobiliser des capitaux, mais de faire de l'Afrique un acteur à part entière de l'architecture mondiale de la finance verte.

C'est cette vision qu'a défendue Brahim Benjelloun Touimi à l'ouverture de cette rencontre qui a réuni plus de 200 décideurs publics, investisseurs, régulateurs, institutions financières, entreprises et universitaires issus d'une quarantaine de pays. Selon lui, l'Afrique dispose désormais des atouts nécessaires pour construire ses propres solutions en matière de finance durable plutôt que de rester un simple bénéficiaire des mécanismes conçus ailleurs.

Construire des règles adaptées aux réalités africaines

Pour Brahim Benjelloun Touimi, la montée en puissance de la finance durable africaine passe d'abord par la construction d'un cadre réglementaire adapté aux réalités économiques du continent. L'objectif consiste à développer des taxonomies, des référentiels de transparence et des normes de reporting capables de répondre aux spécificités africaines tout en restant compatibles avec les standards internationaux.

Dans cette dynamique, il a salué les avancées réalisées au Maroc, notamment par la Bourse de Casablanca, l'Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) et les différents acteurs financiers.

L'adoption progressive des normes internationales de durabilité de l'International Sustainability Standards Board (ISSB), à travers les référentiels IFRS S1 et IFRS S2, constitue selon lui un levier stratégique. Au-delà de la transparence, ces normes doivent permettre aux entreprises africaines d'améliorer leur accès aux marchés internationaux de capitaux.

Les marchés du carbone, prochaine frontière financière

Autre chantier jugé prioritaire est le développement des marchés africains du carbone. Pour Brahim Benjelloun Touimi, le potentiel existe, mais il suppose la mise en place de projets répondant aux standards internationaux les plus exigeants en matière de transparence et de crédibilité. Dans cette perspective, les banques sont appelées à faire évoluer leur rôle.



Elles ne devront plus uniquement financer les entreprises, mais les accompagner dans leurs trajectoires de décarbonation, la structuration de leurs projets et leur accès aux nouveaux mécanismes de financement climatique.

Le responsable de Bank of Africa plaide également pour une accélération du financement de l'adaptation au changement climatique grâce au développement de nouveaux instruments financiers, de mécanismes de partage des risques et de partenariats public-privé.

L'Afrique dispose d'avantages compétitifs importants dans des domaines comme l'agriculture durable, les marchés du carbone ou encore les solutions de résilience climatique, autant de secteurs susceptibles de renforcer sa place dans la finance durable mondiale.

Casablanca veut s'imposer comme hub africain de la finance verte

Cette ambition continentale s'appuie sur le positionnement grandissant du Maroc. Les travaux engagés autour de la taxonomie verte nationale, du développement de la transparence climatique, de l'accélération des énergies renouvelables ainsi que de l'attractivité croissante du Royaume pour les industries liées à la mobilité électrique ont été mis en avant.

Le lancement de la version francophone de la CASI Academy s'inscrit dans cette même logique. La plateforme revendique déjà plus de 10.000 professionnels formés dans le monde et entend désormais renforcer les compétences des acteurs africains dans les domaines de la finance durable.

Les échanges ont notamment porté sur les marchés du carbone, le financement de la transition des économies émergentes, l'adaptation au changement climatique ainsi que l'évolution des normes de reporting environnemental, social et de gouvernance (ESG).

Les banques face au défi climatique

Pour Bank Al-Maghrib, la montée en puissance de la finance durable répond également à une nécessité prudentielle. Intervenant au nom de la Banque centrale, Nabil Badr, responsable de l'inclusion financière au Département de la supervision bancaire, a rappelé que l'Afrique demeure l'une des régions les plus exposées aux effets du changement climatique alors qu'elle contribue faiblement aux émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Selon la Climate Policy Initiative (CPI), les besoins de financement liés aux engagements climatiques du continent atteignent près de 2.800 milliards de dollars d'ici 2030. Un niveau qui rend indispensable une mobilisation beaucoup plus importante des capitaux privés.

Il a rappelé que le Maroc a engagé depuis plus d'une décennie plusieurs réformes structurantes, depuis la feuille de route pour la finance durable lancée lors de la COP22 jusqu'à la Stratégie nationale de financement climatique à l'horizon 2030 publiée en 2024.

Cette stratégie, organisée autour de neuf piliers, vise notamment à mobiliser près de la moitié des besoins de financement auprès du secteur privé.

Sur le plan prudentiel, Bank Al-Maghrib poursuit également l'intégration des risques climatiques dans la supervision bancaire. Une directive publiée en 2021 impose déjà aux banques de mieux prendre en compte ces risques. Les travaux réalisés avec la Banque mondiale montrent qu'environ un tiers des portefeuilles de crédits est exposé aux effets du changement climatique, tandis que 44% des prêts concernent des secteurs fortement sensibles à la transition écologique.

Deux nouvelles directives publiées en 2025 visent à améliorer la qualité des données climatiques et à renforcer la transparence, en parallèle des travaux portant sur les stress tests climatiques et la future taxonomie verte nationale.

Pour Nabil Badr, la réussite de cette transition dépendra avant tout des compétences développées au sein des établissements financiers. Les banques devront apprendre à gérer de nouveaux risques, mais aussi à identifier les opportunités économiques créées par la transition verte.

Au-delà des débats techniques, la finance durable est progressivement devenue un terrain de compétition entre les grandes régions économiques pour attirer les investissements liés à la transition climatique. Dans cette nouvelle géographie financière, le Maroc entend conforter son rôle de plateforme régionale entre l'Afrique, l'Europe et l'Asie.
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