Économie

Betterave sucrière : la sécheresse climatique fragilise la filière dans la Basse Moulouya

Une étude publiée dans la revue «Economics and Environment» établit, chiffres et imagerie satellite à l’appui, un lien statistiquement significatif entre le recul de la pluviométrie et le déclin de la culture betteravière autour de l’usine Sucrafor de Zaïo dans l’Oriental. Entre 2000 et 2024, les surfaces en cultures industrielles intensives de la Basse Moulouya sont passées de 13.686 à 8.057 hectares.

19 Août 2026 À 16:40

Dans la province de Nador, au nord-est du Royaume, l’usine sucrière de Zaïo – exploitée sous la marque Sucrafor au sein du groupe Cosumar – s’est implantée dès les années 1960 au cœur des périmètres irrigués de la Basse Moulouya, précisément pour sécuriser son approvisionnement en betterave sucrière. Près de soixante ans plus tard, une étude menée par des chercheurs de l’Université Mohammed Premier d’Oujda et de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès documente l’érosion progressive de cette filière agro-industrielle, directement corrélée à l’évolution du climat régional. Le choix d’implantation de l’usine n’a rien d’un hasard.

Située à 40 kilomètres à l’ouest de Berkane, elle se trouve au centre des quatre grandes plaines irriguées de la région : Trifa, dans la province de Berkane, ainsi que Sabra, Bouarg et Gareb, dans la province de Nador.

Le périmètre industriel couvre intégralement la plaine de Sabra dans un rayon de 10 kilomètres, la majeure partie de la plaine de Bouarg dans un rayon de 25 kilomètres, et plus de la moitié des surfaces cultivées de la plaine de Trifa dans un rayon de 30 kilomètres. L’irrigation de ces plaines dépend du réseau du barrage Machraâ Hammadi, relié au barrage Mohammed V, dans une région au climat semi-aride où la pluviométrie annuelle ne dépasse pas 400 millimètres.

La culture de la canne à sucre, initialement prévue par le Plan sucrier marocain pour atteindre 30.000 tonnes annuelles, a cessé dès 1996 dans la région, en raison de sa consommation d’eau plus élevée que la betterave et de l’irrégularité des volumes livrés à l’usine. Depuis, l’approvisionnement de Zaïo repose exclusivement sur la betterave sucrière.

Producteurs, surfaces, production : un décrochage net depuis 2016

Les données de l’Association des producteurs de plantes sucrières, recueillies auprès de l’usine Cosumar de Zaïo, dessinent une trajectoire heurtée. Le nombre de producteurs, la surface cultivée et les volumes livrés progressent globalement jusqu’en 2016, avant de s’effondrer sur les deux campagnes suivantes. Entre 2016 et 2018, le nombre de producteurs a été divisé par plus de deux, tandis que la surface cultivée reculait de près de la moitié. Les auteurs de l’étude attribuent cette contraction à la conjonction d’épisodes de sécheresse et d’inondations, mais aussi à des difficultés organisationnelles et contractuelles avec l’usine, certains producteurs découvrant que leur rémunération dépend de la richesse en sucre de la betterave plutôt que du seul tonnage livré. Le nombre de jours de traitement à l’usine, généralement concentré entre fin mai et début août, suit la même pente descendante que les volumes réceptionnés.

La pluviométrie, un facteur statistiquement confirmé

Pour objectiver le lien entre climat et production, les auteurs ont croisé, sur la période 2002-2018, les données pluviométriques de trois stations – Al Aaroui, Bouarg et Zaïo – avec les indicateurs de production de l’usine, à l’aide du coefficient de corrélation de Pearson. Le nombre de jours de traitement à l’usine ressort comme la variable la plus fortement corrélée à l’ensemble des autres indicateurs, qu’ils soient climatiques ou industriels. La pluviométrie à la station d’Al-Aaroui est significativement liée, au seuil de 0,01, à la production de sucre blanc, de mélasse, de pulpe et de betterave brute. Celle relevée à Zaïo, à proximité immédiate de l’usine, est corrélée au seuil de 0,05 à ces mêmes variables.

Les auteurs relativisent toutefois la portée de ce lien : dans une région irriguée par un réseau de barrages, la pluviométrie n’agit pas directement sur les rendements betteraviers, mais indirectement, via les besoins en irrigation. Elle demeure néanmoins l’indicateur climatique le plus robuste pour expliquer les variations de rentabilité de l’usine – une baisse ou un retard des précipitations se traduisant, selon l’étude, par des licenciements de travailleurs saisonniers, en majorité des femmes, employées pour la récolte betteravière.

L’imagerie satellite confirme le recul des cultures intensives

Pour consolider ces résultats, les chercheurs ont mobilisé l’indice de végétation par différence normalisée (NDVI), calculé à partir d’images satellite Landsat 8, sur quatre années de référence : 2000, 2009, 2016 et 2024. Les valeurs maximales de l’indice sont passées de 0,5 en 2000 à 1 en 2009 – une année exceptionnellement pluvieuse, non représentative de la tendance de fond –, avant de retomber à 0,5 en 2016 et de remonter légèrement à 0,6 en 2024.

Plus significative encore, la surface occupée par les cultures denses associées aux plantes industrielles a régressé de façon quasi continue : de 13.686 hectares en 2000 à 11.341 hectares en 2009, avec une légère reprise à 11.515 hectares en 2016, avant de chuter à son niveau le plus bas, 8.057 hectares, en 2024. Cette trajectoire, croisée avec les données de terrain, conduit les auteurs à valider leur hypothèse de départ : la sécheresse climatique récurrente a contribué au recul de la betterave sucrière, lequel s’est répercuté sur l’activité industrielle de l’usine Sucrafor.

Une industrie déjà fragilisée par la concurrence interne

Le déclin agricole se double de difficultés propres à l’outil industriel. Actif depuis 1972, le site de Zaïo a connu des productions très irrégulières dès les années 1980 – 13.714 tonnes en 1983, 11.383 tonnes en 1985, puis 22.248 tonnes en 1987. Sur la période 2002-2018 étudiée par les auteurs, la production de sucre blanc et de ses dérivés (mélasse, pulpe granulée) a connu un pic en 2016 avant un recul marqué en 2018, année où l’usine – l’une des six unités sucrières du groupe Cosumar, aux côtés de Gharb, Loukkos, Casablanca, Doukkala et Tadla – aurait été menacée de fermeture après plusieurs années de pertes consécutives. Contrairement à d’autres sites du groupe, davantage tournés vers l’exportation en Afrique de l’Ouest et subsaharienne, l’usine de Zaïo reste centrée sur le marché domestique, dans un pays où la consommation de sucre par habitant, tirée par le thé, atteint environ 30 kilogrammes par an.

Les limites posées par les auteurs eux-mêmes

Les chercheurs assument plusieurs limites méthodologiques : une couverture temporelle resserrée sur 2002-2024, un périmètre géographique circonscrit au seul site de Zaïo, et une résolution spatiale du NDVI de 30 mètres, susceptible d’introduire une marge d’erreur. Ils appellent ainsi à élargir l’analyse à d’autres unités sucrières marocaines pour établir des comparaisons plus robustes.
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