Économie

Des milliards levés, des sorties introuvables : le Private Equity marocain face à ses limites

Levées de fonds record, désinvestissements au plus haut, TRI en nette amélioration : le Rapport 2025 de l’AMIC, réalisé avec Grant Thornton, dresse le portrait d’une industrie qui a multiplié par onze ses investissements depuis ses débuts et s’impose désormais comme un pilier du financement des entreprises au Maroc. Derrière les chiffres flatteurs se dessine pourtant une mutation plus profonde : pour la première fois de son histoire, le capital-investissement marocain se finance majoritairement par des capitaux domestiques, portés par une nouvelle génération d’institutionnels nationaux et par le Fonds Mohammed VI. Une souveraineté financière en construction, qui pose la question de la prochaine étape, celle des sorties.

En 2025, quelque 60% des nouveaux investissements en nombre concernent des entreprises en phase de démarrage – Capital Amorçage et Capital Risque confondus.

22 Mai 2026 À 14:02

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, le capital-investissement au Maroc a enregistré un double record historique. Avec 6,57 milliards de dirhams levés par 11 fonds et 4,19 milliards de désinvestissements réalisés par dix sociétés de gestion, l’industrie franchit un nouveau seuil qualitatif, loin des 481 millions collectés en 2015. Sur la seule période 2020-2025, ce sont près de 20 milliards de dirhams qui ont été mobilisés pour l’investissement, soit quatre fois le volume de la génération précédente (2014-2019). Ce dynamisme s’inscrit dans une trajectoire longue. Depuis les premiers fonds lancés au tournant des années 2000, les montants investis ont été multipliés par onze, passant de 993 millions de dirhams sur la période 2002-2007 à 10,94 milliards entre 2020 et 2025. L’écosystème, qui comptait 23 sociétés de gestion actives en 2025 pour 56 fonds sous gestion, couvre désormais plus de 370 entreprises en portefeuille, dont une large majorité de PME (petites et moyennes entreprises) non cotées.

Le Fonds Mohammed VI, nouveau moteur des levées nationales

L’analyse de la structure des investisseurs révèle un basculement profond. Les Organismes de développement internationaux (ODI), qui dominaient les levées des générations précédentes avec jusqu’à 50% des capitaux entre 2014 et 2019, voient leur part reculer à 34% sur la période 2020-2025. Ce repli profite à une constellation d’acteurs domestiques dont le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement, qualifié par le Rapport de «véritable moteur des levées nationales actuelles». Au total, les capitaux marocains représentent désormais 60% des souscriptions sur la dernière génération, contre 30% sur la génération précédente. En cumul à fin 2025, la part marocaine atteint 52% des levées totales, un renversement symbolique par rapport à la situation de 2019 où elle n’était que de 42%.

Les investissements se diversifient, mais restent concentrés sur Casablanca

Sur le plan des investissements, les 2,23 milliards de dirhams déployés en 2025 par douze sociétés de gestion traduisent une activité dense : 64 actes au total, dont 35 primo-investissements et 29 réinvestissements. La géographie demeure encore largement dominée par la région Casablanca-Settat, qui représente 71% des montants cumulés à fin 2025, même si sa part en nombre de transactions recule progressivement, de 80% entre 2002 et 2007 à 56% entre 2020 et 2025 – signe d’une diffusion géographique en cours. Sur le plan sectoriel, les Services consolident leur première place avec 31% des montants cumulés, devant la Santé (18%) et la Distribution (12%). La dynamique la plus remarquable concerne le segment Amorçage/Risque, qui représente désormais 43% des actes d’investissement en nombre (contre 32% sur 2008-2013), témoignant d’un virage assumé vers les startups technologiques multisectorielles. En valeur, cette tendance reste marginale – 8% du total – le Capital Développement continuant de capter l’essentiel des flux (80%).

La performance s’améliore nettement : 14% de TRI brut

La mesure la plus attendue du Rapport est sans doute celle du Taux de rendement interne (TRI) brut moyen, qui s’établit à 14% à fin 2025, contre 12% l’année précédente. Le multiple moyen, calculé sur l’ensemble des sorties réalisées depuis 2000, ressort à 1,9x, avec une durée d’investissement moyenne de 6,2 ans. Par stade, la Transmission affiche la meilleure performance (17%), devant le Développement (14%) et l’Amorçage/Risque (9%). Par secteur, la Santé domine très nettement avec un TRI de 31%, suivie des Services à 18% et de la Construction BTP à 14%. Ces sorties ont emprunté des voies diversifiées : en valeur, les introductions en Bourse représentent 33% des désinvestissements cumulés à fin 2025 – une nette reprise après le creux enregistré entre 2014 et 2019 – devant le marché secondaire (24%) et les cessions à des industriels ou stratégiques (23%). Le montant total des désinvestissements cumulés depuis les débuts de l’industrie atteint 14,3 milliards de dirhams sur près de 200 actes.

Les perspectives 2026 : encore plus ambitieuses

Les prévisions des sociétés de gestion pour 2026 confirment l’élan : 7,50 milliards de dirhams de levées estimées, 23 nouveaux investissements planifiés et 15 sorties en préparation. Neuf nouveaux fonds ont été intégrés au périmètre de l’étude cette année, issus notamment d’AfriCInvest, CDG Invest Growth, SPE Capital et Al Mada Ventures. Le Dry Powder disponible – comprenez capitaux levés mais non encore investis – représente encore 9,2 milliards de dirhams, dont 8,8 hors infrastructure, ce qui augure d’une activité d’investissement soutenue à court terme.

Pour les fonds transrégionaux, le Maroc demeure la première zone d’investissement prioritaire (32%), devant l’Afrique subsaharienne (23%), l’Égypte (18%) et la Tunisie (14%). Les secteurs visés dans les cinq prochaines années placent l’Agroalimentaire, les Nouvelles technologies et la Santé en tête des préférences – une liste qui ne doit rien au hasard, dans un pays qui amorce sa transition vers une économie plus intensive en connaissance et en valeur ajoutée.

Reste un défi de taille, identifié par les gérants eux-mêmes comme le premier enjeu de 2026 : trouver des sorties (30% des répondants) et investir dans de nouvelles entreprises (30% également), dans un contexte où la profondeur du marché boursier et le tissu de repreneurs industriels demeurent des contraintes structurelles du marché marocain. La levée de fonds – citée par 24% – semble en revanche moins préoccupante que par le passé : le Maroc a démontré en 2025 qu’il savait attirer les capitaux. La question est désormais de les faire fructifier.
Copyright Groupe le Matin © 2026