Économie

Ciment : le Conseil de la concurrence pointe les “fausses factures” et le poids décisif des revendeurs

Saisi par la Chambre des représentants pour vérifier l’absence d’ententes ou d’abus de position dominante susceptibles de tirer artificiellement les prix des matériaux de construction, le Conseil de la concurrence livre une radiographie détaillée du secteur cimentier. Au-delà de la structure industrielle très concentrée, l’instruction met surtout en avant un maillon névralgique et largement informel. La vente au détail, où des pratiques « courantes » de facturation sans contrepartie réelle pourraient perturber le fonctionnement du marché.

10 Février 2026 À 14:46

La Chambre des représentants a sollicité en mai 2022 l’avis du Conseil de la concurrence afin de s’assurer que les acteurs du marché de la construction et des travaux publics respectent les règles de la concurrence libre et loyale, et qu’ils n’ont pas eu recours à des pratiques d’ententes ou d’abus de position dominante pour augmenter artificiellement les prix des matériaux de construction sur le marché national. Dans ce cadre, le Conseil a choisi de décortiquer l’activité des cimentiers en remontant toute la chaîne de valeur, depuis la fabrication jusqu’aux circuits de distribution, avec un focus sur la structure de l’offre et la formation des prix.



Sur le plan industriel, la fabrication du ciment repose sur deux processus principaux. D’abord la production du clinker, demi-produit et constituant de base, puis le broyage du clinker pour obtenir le ciment. L’offre nationale, elle, est « essentiellement l’œuvre des opérateurs actifs au niveau national », adossés à des groupes mondiaux de l’industrie cimentière, mais aussi à de nouveaux entrants nationaux. Après l’arrivée de Ciments de l’Atlas, l’année 2022 a marqué l’implantation d’un nouvel entrant intégré, Novacim, en plus des unités de broyage indépendantes.

Les chiffres d’infrastructure donnent la mesure du secteur. Les sites de production cumulent une capacité annuelle globale de 27,3 millions de tonnes pour la production du ciment, dont 26,6 millions de tonnes reviennent aux cimenteries intégrées, y compris Novacim. Le reste est détenu par trois centres de broyage indépendants. Dans cet ensemble, LafargeHolcim Maroc concentre près de 50% de la capacité nationale, avec 13,5 millions de tonnes par an. La domination se retrouve aussi sur le clinker, où l’opérateur détient environ 54% des capacités nationales dédiées à ce demi-produit. Son usine de Bouskoura se positionne comme premier site du pays tous opérateurs confondus, avec 3,1 millions de tonnes de capacité ciment par an, soit un peu plus de 11% des capacités nationales installées. Pour le clinker, cette même usine pèse près de 13% de la capacité annuelle nationale.

Derrière ce leader, Ciments du Maroc se place en deuxième position, avec 6,3 millions de tonnes de capacité annuelle installée, soit 23,1% de la capacité nominale nationale. Son usine d’Aït Baha, à Agadir, est la seconde grande usine du marché en capacité annuelle, à la fois pour le ciment et le clinker : 2,2 millions de tonnes de ciment (8,1% de la capacité nationale) et 1,99 million de tonnes de clinker (11,4%). Ciments de l’Atlas suit avec, sur ses deux sites de Ben Ahmed et Béni Mellal, une capacité de 4 millions de tonnes pour le ciment et 2,38 millions de tonnes pour le clinker, correspondant respectivement à 14,7% et 13,7% des capacités nationales annuelles. Asment de Témara arrive en cinquième position, après le nouvel entrant intégré Novacim, avec 1,2 million de tonnes de capacité ciment et 800.000 tonnes de clinker, soit environ 5% au niveau national. Côté production, l’équilibre reste très largement en faveur des cimenteries intégrées. Sur sept années d’analyse (entre 2018 et 2024), leur contribution moyenne dépasse 98% de l’offre globale.

La géographie industrielle reflète aussi les bassins économiques

Les capacités nationales se concentrent fortement dans trois régions (Casablanca-Settat, Souss-Massa et l’Oriental) qui totalisent ensemble plus de 58% des capacités. Casablanca-Settat, à elle seule, abrite près du tiers de la capacité nationale, avec la présence des trois grands opérateurs du marché (LafargeHolcim Maroc, Ciments de l’Atlas, Ciments du Maroc) auxquels s’ajoute Novacim, tandis que l’usine d’Asment de Témara se situe non loin de ce bassin de consommation majeur. Derrière, plusieurs régions se situent autour de 8% chacune : Fès-Meknès, Marrakech-Safi, Tanger-Tétouan-Al Hoceima et Béni Mellal-Khénifra. La région de Rabat-Salé ne pèse que 4,4% des capacités nationales, portée par le seul opérateur historique Asment de Témara, qui avait procédé à une extension de ses capacités. Dans les Provinces du Sud, une capacité proche de 6% relève des centres de broyage des groupes historiques LafargeHolcim Maroc et Ciments du Maroc ainsi que de nouveaux entrants, Cemos Ciment et Dakhla Aménagement.

La concurrence se joue avant tout chez les revendeurs

Cette architecture industrielle ne dit pas tout. La demande, elle, est largement portée par la construction résidentielle et passe essentiellement par les revendeurs. En 2024, ce segment a assuré un tonnage de près de 9,3 millions de tonnes de ciment tout genre, correspondant à un chiffre d’affaires de plus de 9,9 milliards de dirhams. En moyenne sur la période analysée, les revendeurs ont livré environ 66% des tonnages vendus au niveau national. Et lorsque l’on regarde les ciments destinés aux chantiers de construction, leur poids devient quasi exclusif. Près de 92% de la demande nationale transite par ce canal ! Autrement dit, la concurrence ne se joue pas uniquement entre industriels ; elle se joue aussi, et parfois surtout, au point de vente.

Le Conseil pousse l’analyse jusqu’à la composition du prix

Pour les cimenteries intégrées, sur la période 2018–2024, le prix de vente moyen départ usine TTC des qualités les plus demandées sur les chantiers (plus de 70% des ventes globales sur les années observées) est constitué à hauteur de 40,5% par le coût de production, de 27% par les taxes, et de 32,5% par les marges brutes. Pour les centres de broyage indépendants, sur la période 2019–2024, la structure est radicalement différente. Le coût de production pèse 85,5% du prix TTC, contre une marge brute moyenne d’environ 15%. Dans le coût de production du clinker, les charges directes dominent très nettement, atteignant près de 86% de l’ensemble des charges, selon les données communiquées par les opérateurs au Conseil de la Concurrence.

Au stade du broyage du clinker, les matières premières et consommables constituent le poste central. Pour les opérateurs intégrés, ce poste représente en moyenne 73% du coût de production du ciment, loin devant l’énergie (essentiellement électrique) qui ne pèse que 5,8%. L’amortissement représente environ 6% du coût, avec des divergences selon l’âge des installations et les investissements. Dans le détail, le clinker autoproduit constitue à lui seul 63,1% du coût de production du ciment, tandis que le packaging représente 5,4%, légèrement plus que les additifs (4,6%), dont le gypse utilisé en faible proportion.

Côté centres de broyage indépendants, la logique reste comparable : les coûts de production constituent plus de 98% du coût total. Les matières premières et consommables pèsent plus de 62% du coût de production, l’énergie électrique 6,3%, et le clinker environ 55%.

Le Conseil note toutefois un effet mécanique lié aux premières années de démarrage, où les amortissements pèsent davantage : à mesure que ces amortissements décroissent, le poids du clinker devient plus conséquent. Au final, le message est que le coût de production qui sert de base au prix de vente est « pour l’essentiel justifié » par le clinker et, par ricochet, par l’énergie thermique, compte tenu de leur poids respectif dans les structures de coûts du clinker et du ciment.

Mais c’est précisément parce que le clinker est central que sa disponibilité devient un sujet concurrentiel. Le Conseil relève qu’une structure concentrée du marché amont d’approvisionnement du clinker « soulève des préoccupations de concurrence », les centres de broyage indépendants se retrouvant face à des alternatives limitées. Cette configuration emporte des risques de coordinations horizontales et verticales au détriment des broyeurs indépendants, qui sont des concurrents directs des cimenteries intégrées sur le marché aval de la production et de la commercialisation du ciment. Le Conseil nuance toutefois ce constat en rappelant que des engagements, désormais obligatoires, ont été imposés dans le cadre de sa décision sur le marché du clinker et l’autorisation de la concentration du groupe Heidelberg Materials. Ces engagements sont présentés comme de nature à améliorer l’accès au clinker et à préserver l’animation concurrentielle impulsée par le modèle des centres de broyage indépendants.

Dans cette dynamique, l’entrée de nouveaux acheteurs et fournisseurs, tel le cas de la société Novacim, est citée comme un facteur susceptible de favoriser la maturation de ce marché. Le Conseil y voit la perspective de répercussions positives sur les prix de vente de cet intrant essentiel et, par voie de conséquence, sur les niveaux de prix du ciment vendu aux consommateurs. En clair, l’amont peut redevenir un terrain de concurrence à condition que les règles d’accès au clinker ne soient pas capturées par les acteurs en place.

Les revendeurs, « catalyseurs de l’animation concurrentielle »

Le cœur du rapport, toutefois, se joue au maillon aval. Le Conseil qualifie les revendeurs de « catalyseurs de l’animation concurrentielle ». Ils écoulent l’essentiel des volumes, s’approvisionnent auprès du producteur et du site de leur choix selon la localisation de leurs clients, et ne restent pas nécessairement fidèles à une marque. Leur arbitrage dépend des prestations, des prix et des avantages, notamment les remises d’alignement accordées par les cimentiers pour distribuer le ciment hors de leurs « marchés de référence ». Cette mobilité des revendeurs « bouscule le positionnement des producteurs même dans les marchés qui leur sont naturels » et constitue, à sa manière, un mécanisme de discipline concurrentielle.

C’est aussi là que le Conseil place une alerte majeure, en décrivant des pratiques frauduleuses jugées « courantes » dans la vente au détail, susceptibles de se répercuter sur le fonctionnement du marché. Selon les constats de l’instruction, certains revendeurs mettraient à disposition des promoteurs immobiliers, moyennant des compensations financières, des factures « sans contrepartie réelle » de volumes de ciment achetés. La source de cette dérive se situerait au niveau des détaillants dits « Guelssates », où des ventes conclues sans factures et réglées au comptant alimenteraient ce mécanisme. Si elle est vérifiée, la pratique présente un risque direct. Elle peut affecter le fonctionnement du marché dans un environnement où les détaillants agissent « en grande majorité, dans l’informel ». Au-delà de la fraude elle-même, c’est l’opacité qu’elle introduit sur les volumes, les prix, les flux, et la traçabilité qui devient un problème de concurrence, car elle fausse la lecture du marché et ouvre la porte à des comportements de contournement.

Le diagnostic du Conseil dessine un marché à deux vitesses. Un amont très capacitaire, concentré, techniquement structuré et dominé par quelques acteurs, et un aval où la concurrence passe par des revendeurs mobiles, mais aussi par des circuits informels qui peuvent générer des distorsions majeures. En creux, l’enjeu n’est pas seulement de surveiller les prix départ usine, il est de rétablir des conditions de transparence et de traçabilité au niveau du commerce de détail, là où se joue une partie de la réalité économique du ciment et, potentiellement, une partie des dérives.
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