Économie

Comment l'IR et l'IS ont pris le dessus sur la TVA

Entre 2015 et 2024, le Maroc a profondément transformé la structure de ses finances publiques. L’analyse des données de l’OCDE révèle une hausse de plus de 70% des recettes de l’État et, surtout, un basculement historique : l’impôt sur les revenus et les bénéfices est devenu la première source fiscale du pays, devant la TVA. Une mutation qui traduit à la fois la formalisation de l’économie, la montée en puissance des entreprises et l’affirmation d’un État plus capable de capter la richesse créée. Une dynamique que la loi de Finances 2026 vient désormais accélérer. Décryptage.

La très forte progression de l’IS (+94 %) reflète non seulement une amélioration de la profitabilité du secteur privé, mais aussi un élargissement de l’assiette fiscale couplé à un renforcement du contrôle.

11 Janvier 2026 À 10:40

Un exercice d’analyse de la data sur les recettes publiques marocaines effectué par l’Organisation du commerce et du développement économique (OCDE), entre 2015 et 2024, permet de dégager plusieurs conclusions intéressantes, à la fois sur le plan économique, fiscal et social. L’analyse montre que le Maroc a réussi à doper significativement ses ressources publiques. La hausse de plus de 70% du total des recettes (fiscales et non fiscales) en 10 ans témoigne d’une capacité renforcée de l’État à mobiliser des ressources internes. Cette croissance robuste, résistante au choc de 2020, suggère ainsi une consolidation des bases fiscales et une administration plus efficace, capable de soutenir le financement des politiques publiques et des investissements nécessaires au développement.



Concrètement, entre 2015 et 2024, le total des recettes est passé de 303,7 à 518,4 milliards de dirhams, soit une montée remarquable de plus de 70%. Cette progression, quasi ininterrompue en dépit du léger repli de 2020 lié à la pandémie, souligne donc la solidité et la résilience des finances publiques du Royaume. Les recettes fiscales, qui représentent l’écrasante majorité, entre 85 et 90% du total, en sont le principal moteur. La data de l’OCDE montre que la structure de ces recettes fiscales a sensiblement évolué, marquant une transition importante dans le modèle de prélèvement. Traditionnellement dominé par les taxes sur la consommation, le système fiscal voit aujourd’hui la part de l’impôt sur le revenu, les bénéfices et les gains en capital s’ériger en première position. Cette catégorie est passée de 78,9 milliards de dirhams en 2015 à pas moins de 145,3 milliards en 2024, pesant désormais pour près d’un tiers du total des recettes fiscales. Cette croissance de 84% dépasse celle de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA), qui reste cependant un pilier essentiel avec 127,2 milliards de dirhams collectés en 2024. Cette montée en puissance de l’impôt sur le revenu est portée par deux acteurs principaux. L’impôt sur le revenu des personnes physiques, alimenté majoritairement par les salariés mais aussi de plus en plus par les revenus professionnels des non-salariés, a grimpé de 73%.

Parallèlement, l’impôt sur les sociétés (IS) a connu une expansion encore plus vigoureuse, de 94%, pour culminer à 81,1 milliards de dirhams en 2024. Cette performance reflète une amélioration de la profitabilité des entreprises et un élargissement de l’assiette fiscale. Les cotisations sociales, elles, constituent un autre poste affichant une forte croissance. Les données montrent qu’elles ont pratiquement doublé sur la période pour dépasser les 100 milliards de dirhams. Cette hausse doit indiquer une formalisation accrue du marché du travail assortie d’une consolidation du financement de la protection sociale.

De leur côté, les taxes sur les biens et services, bien qu’en progression, voient leur poids relatif se stabiliser autour de 42% du total fiscal. On note toutefois au sein de cette catégorie une forte dynamique des droits de douane et taxes à l’importation, qui ont plus que doublé, passant de 7,7 à 17,8 milliards de dirhams. S’agissant des recettes non fiscales, qui incluent les revenus du patrimoine de l’État, les ventes de biens et services publics ainsi que les amendes, représentent une part stable de 10 à 15% des ressources totales. Leur composition reste diversifiée, avec des revenus de propriété comme les loyers et dividendes, en plus des produits de la vente de services administratifs. Leur relative stabilité en proportion, malgré la croissance globale, indique que l’effort de mobilisation des ressources repose principalement sur le volet fiscal. L’année 2020 apparaît comme une exception conjoncturelle, avec un recul des recettes fiscales qui met en lumière la sensibilité du système aux chocs externes. Cependant, la reprise a été rapide et robuste dès 2021, démontrant la capacité de récupération de l’économie et de l’administration fiscale. La trajectoire des recettes publiques marocaines dessine ainsi un modèle en mutation, s’éloignant progressivement d’une dépendance excessive à la fiscalité indirecte sur la consommation pour construire un mix plus équilibré, avec une contribution grandissante de l’impôt sur le revenu et des sociétés. Cette transition, si elle se confirme, pourrait avoir des implications importantes en termes de justice fiscale, de compétitivité économique et de soutenabilité à long terme du financement de l’État.

La lecture de cette trajectoire des recettes livre des enseignements édifiants. En effet, cela montre que le système fiscal marocain est en pleine transition structurelle. L’impôt sur le revenu et les bénéfices étant devenu la première source de recettes fiscales en 2024, dépassant la TVA. Cela signifie que le Maroc s’éloigne d’un modèle traditionnellement dominé par la fiscalité indirecte sur la consommation, pour s’orienter vers une fiscalité plus directe, prélevée sur les revenus et les profits. Cette évolution peut être interprétée comme un signe de maturation économique et de formalisation accrue des activités productives. Autre enseignement, la fiscalité des entreprises qui apparaît comme un moteur dynamique. Le fait est que la très forte progression de l’IS (+94%) reflète non seulement une amélioration de la profitabilité du secteur privé, mais aussi un élargissement de l’assiette fiscale couplé à un renforcement du contrôle. Ce qui indique que la croissance économique, lorsqu’elle est captée par le système fiscal, peut générer des ressources substantielles pour l’État.

De même, l’analyse montre le poids croissant des cotisations sociales qui soulève des enjeux de compétitivité et de protection sociale. Leur quasi-doublement en 10 ans illustre l’expansion du secteur formel et le renforcement des mécanismes de solidarité. Il est tout aussi important de soulever, à l’analyse de la data, la résilience post-Covid des recettes fiscales. Le rebond rapide après la baisse de 2020 démontre la robustesse du cadre économique et la réactivité de l’administration fiscale. Cette capacité à surmonter les chocs externes est un atout pour la stabilité budgétaire et la crédibilité de l’État. Dans l’ensemble, ces données démontrent une orientation stratégique : celle d’une économie en constante consolidation fiscale, où l’État renforce sa capacité à prélever l’impôt sur la richesse créée, tout en diversifiant ses sources de financement. Ce mouvement vers une fiscalité plus directe et plus progressive pourrait, à terme, contribuer à une meilleure justice fiscale. Les défis restent toutefois de taille. Il s’agit de maintenir cette dynamique sans étouffer l’activité économique, garantir l’équité du système, et utiliser ces ressources accrues de manière efficiente pour soutenir une croissance inclusive et durable. La trajectoire fiscale du Royaume apparaît du coup comme un baromètre de sa transformation économique et sociale. nLe Budget 2026 prolonge la tendance

La loi de Finances de 2026 prévoit une nette accélération des recettes publiques, reflétant les tendances structurelles observées dans l’analyse OCDE sur la décennie écoulée. Les recettes totales hors emprunts sont ainsi estimées à 421,33 milliards de dirhams, en progression de 14,2% par rapport aux prévisions pour 2025 où elles devraient grimper à 368,84 milliards. Cette progression devra principalement être tirée par les recettes fiscales, qui devraient atteindre 376,08 milliards, soit une croissance de 14,1%. Cette accélération confirme la dynamique de fond de la transition fiscale marocaine vers une fiscalité plus directe : les impôts directs et taxes assimilées (IS et IR) augmentent de 17,7%, confirmant leur rôle moteur. La part des impôts indirects progresse aussi sensiblement (+15%). Par ailleurs, les recettes non fiscales sont également en nette progression (+15,6%), portées notamment par les produits des monopoles et participations financières de l’État. Cette trajectoire s’inscrit en cohérence avec l’évolution historique analysée à savoir le poids grandissant des impôts sur le revenu et les sociétés, déjà observé sur 2015-2024, qui se consolide avec le Budget de 2026. Toutefois, la prévision d’une baisse de 13,6% des droits de douane tranche avec leur forte hausse historique récente. Mais globalement, la LF 2026 prolonge et intensifie la transformation du système fiscal national, avec une mobilisation accrue des ressources internes, une diversification des assiettes et une orientation claire vers une fiscalité plus productive, tout en cherchant à préserver la compétitivité et la cohésion sociale.
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