Économie

Conflit au Moyen-Orient : pas de loi de Finances rectificative en vue, mais des risques sur le pouvoir d’achat et l’énergie (El Mehdi Fakir)

Invité de «L’Info en Face», El Mehdi Fakir, analyste économique et financier, expert-comptable et commissaire aux comptes, estime que le Maroc ne devrait pas s’orienter, à ce stade, vers une loi de Finances rectificative malgré la flambée des prix de l’énergie et les tensions persistantes au Moyen-Orient. Selon lui, les mécanismes d’ajustement budgétaire, les subventions ciblées et les marges de manœuvre encore disponibles permettent d’absorber le choc à court terme. Mais l’expert met en garde contre des risques plus profonds : inflation durable, déficit commercial structurel, épuisement du pouvoir d’achat, dépendance énergétique et insuffisance d’une véritable gestion globale des risques.

03 Mai 2026 À 16:54

Face aux tensions persistantes au Moyen-Orient et à leurs répercussions sur les marchés de l’énergie, le débat économique au Maroc se concentre désormais sur une question centrale : faut-il activer une loi de Finances rectificative pour adapter les hypothèses budgétaires à une conjoncture devenue plus incertaine ? Pour El Mehdi Fakir, invité de «L’Info en Face», la réponse est clairement négative, du moins à ce stade.



L’analyste économique et financier considère que le gouvernement dispose encore de marges techniques et budgétaires suffisantes pour gérer la situation à travers des ajustements ciblés, sans remettre en cause l’architecture globale de la loi de Finances 2026. «Les mécanismes et les coussins de sécurité en matière budgétaire existent toujours», estime-t-il, rappelant que durant la crise russo-ukrainienne, l’Exécutif avait privilégié des rallonges budgétaires plutôt qu’une loi de Finances rectificative.

Pour El Mehdi Fakir, le recours à un tel instrument ne relève pas seulement de la technique budgétaire. Il comporte aussi un coût politique majeur. Dans un contexte de fin de mandat gouvernemental, une loi de Finances rectificative pourrait être interprétée comme un aveu d’échec en matière de prévision et de pilotage économique. Même si les chocs actuels sont exogènes, l’opposition et l’opinion publique pourraient y voir la preuve d’une mauvaise gestion.



L’expert souligne que le contexte international reste marqué par une grande incertitude, mais il estime que la crise au Moyen-Orient ne présente pas, à ce stade, les mêmes caractéristiques que la guerre russo-ukrainienne. Selon lui, plusieurs signaux diplomatiques laissent penser à une volonté de contenir l’escalade, voire de prolonger les trêves ou d’aboutir à une forme de stabilisation. Cette lecture l’amène à considérer que le pic de la crise pourrait déjà être dépassé, même si les risques demeurent élevés.

Cela ne signifie pas que les conséquences économiques sont négligeables. Le baril de pétrole, budgétisé autour de 60 dollars dans les hypothèses de la loi de Finances 2026, se situe désormais à des niveaux bien plus élevés. Le prix du gaz a également connu une forte progression. Ces évolutions pèsent directement sur la facture énergétique du Maroc, sur les coûts de transport, sur les prix à la consommation et, plus largement, sur l’équilibre du commerce extérieur.

Pour autant, El Mehdi Fakir estime que la réponse la plus adaptée reste celle déjà éprouvée depuis 2022 : maintien des dispositifs de soutien, subventions ciblées, rationalisation de la dépense publique et pilotage progressif des ajustements. Le soutien aux transporteurs, dont le coût est estimé à environ un milliard de DH par mois, demeure, selon lui, indispensable. Le transport est un secteur névralgique : toute rupture dans la mobilité des personnes et des marchandises aurait de lourdes conséquences sur l’activité économique et sociale.

L’expert rappelle aussi un paradoxe budgétaire souvent peu mis en avant : la hausse des prix des carburants génère mécaniquement des recettes supplémentaires pour l’État à travers la TVA et la taxe intérieure de consommation. Autrement dit, le choc énergétique crée des charges nouvelles, mais alimente aussi certaines recettes fiscales. Cette réalité ne suffit pas à neutraliser le risque, mais elle contribue à expliquer pourquoi le gouvernement peut encore absorber une partie du choc sans basculer vers une loi de Finances rectificative.

Pouvoir d’achat, inflation et dépendance énergétique : les vraies alertes

Sur le front de l’inflation, El Mehdi Fakir distingue clairement deux niveaux d’intervention. Les subventions relèvent de l’État et permettent d’éviter une rupture brutale de l’activité. Mais le véritable traitement de l’inflation relève, selon lui, de la politique monétaire. Si les tensions sur les prix se prolongent, Bank Al-Maghrib pourrait être amenée à agir, notamment par une hausse des taux. L’expert rappelle toutefois que les décisions d’une Banque centrale ne sont jamais mécaniques : elles doivent tenir compte de l’ensemble des équilibres économiques, sociaux et financiers du pays.

Le pouvoir d’achat constitue, à ses yeux, l’un des principaux points d’inquiétude. Depuis la crise russo-ukrainienne, une inflation structurelle s’est installée dans plusieurs segments, notamment les hydrocarbures. Les prix d’avant 2022 ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Cette hausse durable finit par éroder les revenus des ménages, réduire leur capacité d’épargne et accroître leur endettement. Pour El Mehdi Fakir, c’est là que se situe le principal risque social : une cherté de la vie devenue permanente, capable d’alimenter les frustrations et de fragiliser la cohésion sociale.

L’autre grande alerte concerne le déficit commercial. Le Maroc reste fortement dépendant de ses importations énergétiques et alimentaires, souvent libellées en devises. Cette dépendance alourdit la balance commerciale et peut, à terme, exercer une pression sur la balance des paiements. Même si les réserves en devises restent confortables, El Mehdi Fakir insiste sur la nécessité de ne jamais considérer ce matelas comme une variable d’ajustement ordinaire. Les réserves en devises relèvent, selon lui, de la souveraineté économique.

La solution ne peut donc être que structurelle. L’expert plaide pour une accélération du virage énergétique, une réduction de la dépendance aux énergies fossiles, une diversification des partenaires énergétiques, une réflexion sur les capacités de stockage et, éventuellement, une relance du débat sur le raffinage. Le gazoduc Nigeria-Maroc est cité comme un chantier susceptible de changer radicalement la donne, mais ses effets demanderont du temps. Entre-temps, le Maroc reste exposé aux chocs extérieurs.

El Mehdi Fakir regrette, plus largement, l’absence d’une véritable gestion globale des risques. Le pays, dit-il en substance, a trop souvent géré les crises de manière tactique, alors que les mêmes vulnérabilités reviennent depuis des décennies : sécheresse, tensions sociales, crises énergétiques, chocs géopolitiques, pression sur les finances publiques. Il reconnaît que le décideur public marocain a évolué et pense davantage à moyen et long terme qu’auparavant, mais estime que cette mutation reste insuffisante au regard de l’ampleur des défis.

Dans ce diagnostic, un autre paradoxe occupe une place importante : les quelque 500 milliards de DH de cash qui circuleraient hors du circuit bancaire. Pour l’expert, cette masse d’argent non déposée constitue un manque à gagner considérable pour l’économie, les banques, l’État et même les détenteurs eux-mêmes. Elle traduit un problème de confiance, de structuration économique et d’intégration financière. Mais El Mehdi Fakir met en garde contre toute réponse brutale, comme un changement de billets ou une chasse aux détenteurs de cash. Il plaide plutôt pour une approche politique, pédagogique et incitative afin de ramener progressivement ces ressources vers le circuit bancaire.

La question sociale traverse tout l’échange. Vieillissement, isolement des personnes âgées, précarité de certaines catégories, absence de couverture sociale pour des travailleurs ayant passé leur vie dans l’informel : pour El Mehdi Fakir, ces signaux doivent être intégrés à la réflexion économique. Structurer l’économie, formaliser l’activité et améliorer la bancarisation ne relèvent pas uniquement de la performance financière ; ce sont aussi des conditions pour garantir une protection sociale et une fin de vie digne aux citoyens.

Sur l’endettement extérieur, l’expert défend une approche prudente, mais pragmatique. Le Maroc peut être amené à sortir sur les marchés internationaux si la situation l’exige, mais le timing doit être choisi avec soin. Le coût de l’argent s’est renchéri, les taux sont plus élevés et le service de la dette pèse déjà lourdement sur les finances publiques. Néanmoins, El Mehdi Fakir rappelle que le Maroc reste un emprunteur crédible, capable de négocier dans de bonnes conditions grâce à ses réserves en devises, à sa solvabilité et à sa réputation financière. L’endettement, selon lui, n’est ni un tabou ni une solution automatique : c’est un outil à utiliser avec discernement.

L’expert appelle également à la vigilance quant à la structure des recettes publiques. Un Budget trop dépendant des recettes fiscales peut devenir vulnérable si celles-ci stagnent ou reculent. La fiscalité doit rester un levier de développement, de solidarité et d’incitation économique, et ne pas se réduire à un simple mécanisme de remplissage budgétaire. À défaut, elle risque de renforcer la pression sur les contribuables et d’affaiblir l’adhésion à l’impôt.

Enfin, El Mehdi Fakir insiste sur la nécessité de réformer les chaînes de valeur, notamment dans les produits alimentaires. La flambée de certains prix, comme ceux des tomates, des viandes ou des produits de base, ne s’explique pas toujours par la rareté ou par les facteurs économiques internationaux. Elle renvoie aussi, selon lui, à des dysfonctionnements internes : spéculation, intermédiaires abusifs, absence de contrôle efficace, organisation imparfaite des marchés de gros et faiblesse des circuits directs entre producteurs et consommateurs. Il appelle à réactiver certains dispositifs de régulation et à lutter contre les comportements qui prennent les ménages en otage.

Le constat de l’expert est clair : le Royaume ne se trouve pas encore dans une situation justifiant une loi de Finances rectificative. Les dispositifs actuels peuvent encore fonctionner, à condition d’être pilotés avec rigueur. Mais cette conclusion à court terme ne doit pas masquer l’essentiel : la crise actuelle révèle, une fois encore, les vulnérabilités structurelles de l’économie marocaine. Dépendance énergétique, déficit commercial, pouvoir d’achat fragilisé, informalité massive, pression fiscale, risque social et absence d’une gestion globale des risques constituent les vrais chantiers à traiter. La loi de Finances rectificative n’est donc pas, selon lui, la réponse prioritaire. La priorité est ailleurs : bâtir une économie plus résiliente, moins dépendante, mieux structurée et capable d’absorber les chocs sans faire porter l’essentiel du coût sur les ménages.
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