Économie

Entreprenariat féminin : L’Allemagne prépare un financement de 101 millions d'euros pour le Maroc

Exclusif. La banque de développement allemande KfW s'apprête à mobiliser 101 millions d'euros, dont 100 millions sous forme de prêt et un million en subvention, pour renforcer l'accès au financement des femmes entrepreneures au Maroc, dans le cadre d'un programme dont le démarrage est prévu au deuxième trimestre 2027 pour une durée de cinq ans. Opéré par Tamwilcom, le dispositif vise à la fois à muscler les capacités des institutions financières marocaines à prêter aux PME dirigées ou détenues majoritairement par des femmes et à faire connaître les mécanismes de garantie existants à ces mêmes entrepreneures. Un programme ancré dans un diagnostic alarmant : alors que les Marocaines dépassent désormais les hommes dans l'enseignement supérieur, leur taux d'activité a chuté à 19% en 2024 contre 28% en 2000, creusant du coup un écart de près de 50 points avec les hommes que la Banque mondiale qualifie parmi les plus élevés au monde, et laissant intact ce que l'institution appelle le «plus grand gisement de capital humain inexploité» de l'économie marocaine.

30 Mai 2026 À 21:47

Un nouveau financement XL de l’Allemagne pour le Maroc est dans le pipe. Dans le cadre de la coopération financière germano-marocaine, le gouvernement fédéral allemand, via sa banque de développement KfW, examine actuellement la mise en œuvre d'un programme de financement d’envergure visant à renforcer la participation économique des femmes au Maroc. L'enveloppe globale envisagée s'élève à 101 millions d'euros, dont 100 millions sous forme de prêt et un million en subvention. Le projet, qui s'appuiera sur Tamwilcom comme opérateur principal, est prévu pour démarrer au deuxième trimestre 2027 et courir jusqu'au premier trimestre 2032. Mais au-delà de sa mécanique financière, c'est la justification de ce programme qui frappe : il intervient sur un terrain que la Banque mondiale vient de qualifier, dans son rapport Country Growth & Jobs Report publié en avril 2026, de «plus grand gisement de capital humain inexploité de l'économie marocaine».



Le diagnostic posé par l’Institution de Bretton Woods est saisissant. Les femmes marocaines dépassent aujourd'hui les hommes dans l'enseignement supérieur — leur taux de scolarisation dépasse 50% dans les années 2020, contre un peu plus de 40% pour les hommes — après avoir comblé l'écart au secondaire dès les années 2000. Pourtant, le taux d'activité féminin a poursuivi sa chute, tombant de 28% en 2000 à seulement 19% en 2024. L'écart avec les hommes atteint près de 50 points de pourcentage : l'un des plus élevés au monde.

Cette contradiction- des femmes de plus en plus formées, de moins en moins présentes sur le marché du travail - n'est pas le fruit d'un déterminisme culturel simple, mais d'un faisceau de barrières documentées. La Banque mondiale en identifie quatre : l'évolution sectorielle vers des activités capitalistiques à dominante masculine ; des normes sociales qui assignent aux femmes le rôle de soignante et circonscrivent les emplois jugés «acceptables» à l'éducation, la santé ou l'administration ; des biais d'employeurs confirmés expérimentalement ; et, enfin, un déficit structurel de soutien à l'entrepreneuriat féminin.

Un double levier : institutions financières et PME féminines

C'est précisément sur l'un de ces verrous — l'accès au financement — que le programme KfW-Tamwilcom entend intervenir. La mécanique du dispositif reposera ainsi sur une logique d'intermédiation à double étage. Les institutions financières constituent le groupe cible direct : elles bénéficieront d'un renforcement de leurs capacités à financer les PME détenues à plus de 50% par des femmes, ou placées sous direction féminine. Cette architecture de dérisquage répond d’ailleurs directement aux lacunes identifiées par la Banque mondiale. Son rapport souligne, en effet, que les femmes entrepreneures se heurtent à un accès limité au crédit formel, des garanties insuffisantes, un moindre historique bancaire et des pratiques d'instruction de dossiers biaisées. Résultat : seules 14% des firmes formelles marocaines sont dirigées par des femmes en 2022, et 47% des entreprises ne comptent aucune salariée féminine — un chiffre qui monte à 52% dans les firmes à direction masculine.

Tamwilcom, cheville ouvrière d'un écosystème de garantie à réinventer

Au-delà de son rôle de canal financier, Tamwilcom sera chargée d'un volet de sensibilisation à destination des établissements partenaires et des entrepreneures elles-mêmes, pour faire connaître les mécanismes de garantie disponibles. L'organisme devra par ailleurs développer ses capacités d'analyse d'impact — une dimension que la Banque mondiale juge essentielle, notant que les programmes d'activation du marché du travail au Maroc ont historiquement souffert d'une trop faible évaluation de leurs effets réels. La Banque mondiale recommande d'ailleurs explicitement de conditionner les marchés publics à l'emploi ou à la direction par des femmes, et de déployer des politiques d'inclusion financière ciblées pour l'entrepreneuriat féminin. Le programme KfW, actuellement en examen, s'inscrit précisément dans ce sillon.

Des signaux d'espoir dans les chiffres

Le tableau n'est pas uniformément sombre. La Banque mondiale relève que le taux d'activité des femmes urbaines de 25 à 34 ans est passé de 26% en 2016 à 34% en 2024 — preuve que les comportements peuvent évoluer lorsque les conditions s'y prêtent. Mieux : les femmes qui accèdent à l'emploi formel ont statistiquement une probabilité de quitter le marché du travail inférieure à celle des hommes, et y reviennent plus vite en cas d'interruption. L'emploi formel agit comme un stabilisateur de carrière particulièrement puissant pour les femmes.

Le rapport quantifie également le potentiel de l'entrepreneuriat féminin : selon un modèle économique cité, lever les barrières qui le freinent pourrait élever les revenus féminins de 6% et le revenu national global de 1,3%, «bien au-delà des seules firmes concernées». C'est précisément ce multiplicateur que le programme KfW-Tamwilcom cherche à enclencher, en dotant le système financier marocain des outils pour orienter les capitaux vers ce segment aujourd'hui sous-servi.

Le programme de financement en projet s'inscrit dans un contexte de coopération bilatérale soutenue entre l'Allemagne et le Maroc, l'un des partenaires prioritaires de la KfW sur le continent. Il répond aussi aux engagements internationaux du Royaume en matière d'égalité de genre — dont la loi 19-20 de 2021 imposant 30% de femmes dans les conseils d'administration des sociétés cotées dès 2024, portés à 40% en 2027. La Banque mondiale juge ces quotas insuffisants s'ils ne s'étendent pas aux postes de direction intermédiaire. L'enjeu dépasse le seul cadre financier. Il touche à la capacité du Maroc à convertir ses gains éducatifs en croissance inclusive — avant que la fenêtre démographique ne commence à se refermer, ce que la Banque mondiale situe autour de 2030 avec la remontée du taux de dépendance. Pour l'économie marocaine, mobiliser ses femmes n'est plus seulement une question d'équité. C'est une condition de sa compétitivité future.
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