Économie

Entreprises publiques : la recette du Maroc pour réduire la pression sur le budget de l’État

Financements sans garantie souveraine, premiers comptes consolidés en normes IFRS, pilotage de la performance en voie de numérisation : le Rapport sur l’État actionnaire 2024-2025, publié par l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État, dessine les contours d’un État actionnaire qui cherche à mieux valoriser son portefeuille et à réduire la pression exercée sur le Budget général. Les résultats financiers de 2024 témoignent d’une amélioration sensible, portée notamment par l’OCP et le redressement de plusieurs établissements publics. Mais le Rapport met aussi en évidence la concentration des performances, de l’endettement et de l’investissement autour d’un nombre limité d’acteurs.

24 Octobre 2026 À 11:05

C’est le message central du rapport 2024-2025 : l’État entend financer ses grands chantiers sans alourdir directement son propre bilan. Pour les projets liés aux grands événements sportifs, l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE) a structuré des schémas fondés sur la valorisation des actifs, les organismes de placement collectif immobilier et la titrisation. Concrètement, Autoroutes du Maroc (ADM) mobilise ainsi 14,5 milliards de dirhams, dont la moitié par titrisation. L’Office national des aéroports (ONDA) prévoit un financement de 38 milliards, dont 5 milliards par titrisation, 25 milliards de dette et 8 milliards d’autofinancement. Dans les deux cas, les montages présentés visent à mobiliser des financements sans garantie de l’État. Le plan du rail (Office national des chemins de fer – ONCF), à 53 milliards de dirhams, repose notamment sur 48 milliards de dette mobilisée par les Régions auprès d’un consortium bancaire et sur une dotation de l’État de 5 milliards. Il vise ainsi à limiter le recours à la garantie souveraine.



L’Agence de Abdellatif Zaghnoun estime que ces montages pourraient réduire la pression sur le Budget général de l’État (BGE) d’environ 100 milliards de dirhams. Côté flux financiers, la relation entre l’État et ses entreprises s’améliore, sans s’inverser. Les produits versés au BGE par les entités du périmètre de l’Agence ont culminé à 13,4 milliards de dirhams en 2024, en hausse de 6% sur un an, tandis que les transferts budgétaires en sens inverse ont reculé de 12%, à 16,96 milliards. L’écart, que nous calculons à environ 3,6 milliards, reste donc en défaveur du Trésor. Il devrait se creuser en 2025 : les prévisions donnent 13,9 milliards de recettes pour 19,8 milliards de transferts, soit une hausse de 17% de ces derniers.

Sur le plan comptable, l’Agence a livré les premiers comptes consolidés de l’État actionnaire, arrêtés au 31 décembre 2023 en normes IFRS, avec un comparatif 2022 et un bilan d’ouverture au 1er janvier 2022. Le chantier, lancé en janvier 2024, a recensé environ 340 entités entre établissements, entreprises et filiales. Il a été clos par un sixième comité de pilotage le 22 janvier 2025, puis présenté au conseil d’administration de l’Agence en juillet 2025. Restent à bâtir un système d’information dédié, à poursuivre les travaux de valorisation des entités et à mettre en place la certification des comptes.

Le pilotage de la performance, lancé en septembre 2024, part d’un constat peu flatteur : seuls 30% des établissements et entreprises publics disposent aujourd’hui d’un plan d’affaires. Le diagnostic range 43% d’entre eux dans la catégorie des dispositifs de pilotage aboutis, 39% dans celle des dispositifs partiels et 18% dans celle des dispositifs à bâtir. Le déploiement opérationnel a débuté en août 2025. Il repose sur quatre axes (financier, opérationnel, responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et impact, maîtrise des risques) et doit aboutir, une fois les plans d’affaires consolidés, à une trajectoire financière unifiée de l’État actionnaire sur cinq ans. La numérisation constitue l’étape suivante. Elle passera par un format semi-automatisé de remontée des indicateurs, puis par une architecture de données fédérée (entrepôt et lac de données), enfin par un outil intégré de collecte et d’analyse. L’Agence a déjà éprouvé la méthode sur la gouvernance : 241 des 257 instances de gouvernance à digitaliser, réparties sur 38 entités, sont couvertes par une plateforme dédiée, soit un taux de 94%.

Un portefeuille qui pèse les deux tiers du secteur public

Le périmètre de l’ANGSPE réunit 57 entités : 35 entreprises publiques, 15 établissements publics et 7 participations, réparties en cinq pôles et 16 secteurs d’activité, pour plus de 86.000 collaborateurs. Il représente 67% du chiffre d’affaires du secteur public, 95% de sa valeur ajoutée et 79% de son investissement, selon le rapport. Le chiffre d’affaires cumulé a atteint 242,9 milliards de dirhams en 2024, contre 224,6 milliards en 2023. Le Groupe OCP et l’ONEE en réalisent à eux seuls 58%, et dix entités concentrent 90% du total, soit 219,1 milliards. Le pôle «Mines, Eau, Énergie et Industrie» en pèse près de 59%, devant les infrastructures, transports et logistique (21%) et la finance, l’investissement et les banques (12%). La hausse de l’an dernier vient d’abord de l’OCP (+5,7 milliards, soit +6,3%), grâce à des ventes d’engrais en progression de 11% et à celles d’acide phosphorique, en hausse de 28%, qui ont plus que compensé un recul de 35% des phosphates bruts. Tanger Med (TMSA) affiche 10,2 milliards (+14%) et le Groupe Al Omrane 5,4 milliards (+27%). Pour 2025, l’Agence anticipe 250,3 milliards, soit +3%.

Des profits qui changent d’échelle

C’est dans les résultats que le contraste est le plus net. La valeur ajoutée progresse de 38%, à 118,4 milliards de dirhams, et le résultat d’exploitation passe de 18,3 à 41,8 milliards. Le résultat net, à 22,6 milliards, a été multiplié par plus de trois en un an, après un solde négatif de 1,8 milliard en 2022. L’OCP y contribue pour 6,2 milliards de hausse, devant l’ONEE (+4,1 milliards), le Fonds Hassan II (+2,9), la CDG (+2,2) et Al Omrane (+1,4), dont le résultat net est passé de -1,17 milliard à +257 millions de dirhams. En contrepartie, l’ONEE ramène son déficit d’exploitation de 11,5 à 4,2 milliards. Trois pôles tirent la rentabilité : «Mines, Eau, Énergie et Industrie» (+12,3 milliards), «Finance, Investissement et Banques» (+8,6) et «Infrastructures, Transports et Logistique» (+2,1). Deux autres accusent un déficit limité de 0,2 milliard chacun. Plusieurs entités enregistrent une baisse de leur résultat net : l’ANCFCC (Agence nationale de la conservation foncière, du cadastre et de la cartographie ; -1,24 milliard), dont la contribution au BGE a grimpé de 4 à 6 milliards, Maroc Telecom (-0,77), plombé par la charge exceptionnelle de 4,1 milliards liée au litige avec Wana, Masen (Agence marocaine pour l’énergie durable ; -0,47) et ADM (-0,39). Les prévisions 2025 invitent à la prudence. Le résultat net retomberait à 13,5 milliards de dirhams, soit environ 40% de moins qu’en 2024, en raison notamment des évolutions attendues à l’ONEE et à l’OCP. La valeur ajoutée reculerait de 6%, à 112,8 milliards, après le transfert de la distribution d’électricité aux sociétés régionales multiservices. Ce transfert se reflète aussi dans les effectifs, qui passent de 90.781 à 86.785 salariés (-4%), l’ONEE perdant à lui seul 4.812 postes. Les charges de personnel augmentent de 7,4%, à 34,8 milliards, soit 14% du chiffre d’affaires.

Bilan : des fonds propres solides, une dette concentrée

Les capitaux propres du périmètre atteignent 355,4 milliards de dirhams, contre 331,5 milliards en 2023 (+7,2%), et quatre entités en détiennent 73% : l’OCP (122,7 milliards), le Fonds Hassan II (88,7), la CDG (24,6) et l’ONCF (22,1). Les dettes de financement s’élèvent à 357,5 milliards (+5,1%), soit un niveau voisin de celui des fonds propres. Le Groupe OCP, qui a émis des obligations et tiré des lignes auprès d’institutions financières internationales, y ajoute 33,6 milliards, quand l’ONEE se désendette de 12 milliards grâce au transfert d’une partie de sa dette aux sociétés régionales. Cinq entités (OCP, ONEE, ONCF, ADM, CDG) concentrent 75% de la dette. Le total du bilan progresse de 105,3 milliards, à 1.662,6 milliards (+6,8%), l’OCP (+56,2) et la CDG (Caisse de Dépôt et de Gestion ; +30,7) contribuant le plus.

Investissement : le grand bond de 2025

Les investissements réalisés ont atteint 80 milliards de dirhams en 2024, contre 62,8 milliards en 2023 (+27%), dont 43,6 milliards pour la seule OCP, soit 55% du total. Avec l’ONEE (9%) et Al Omrane (7%), trois acteurs en concentrent près de 71%. Les prévisions 2025 s’élèvent à 132,5 milliards (+66%), sous l’effet notamment de l’ONCF (+15 milliards, avec la ligne à grande vitesse) et de l’OCP (+9,4 milliards). C’est là que les montages financiers décrits plus haut seront mis à l’épreuve : le plan de 53 milliards du rail, notamment, doit tenir sans faire peser une pression excessive sur le marché obligataire local. La géographie de l’investissement reste très concentrée. Casablanca-Settat (30,98%), Marrakech-Safi (24,04%) et Rabat-Salé-Kénitra (14,05%) captent près de 69% du total, soit plus de 54 milliards. Les provinces du Sud du Royaume restent à des niveaux modestes (Laâyoune-Sakia El Hamra, 4% ; Guelmim-Oued Noun, 0,76% ; Dakhla-Oued Eddahab, 0,58%).
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