Économie

Forêts du Maroc : un programme d’investissement stratégique appuyé par l’UE et la BEI

Dans le sillage de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», l’Union européenne et la Banque européenne d’investissement s’apprêtent à mobiliser une assistance technique d’envergure au profit de l’ANEF. Au cœur du dispositif : la sécurisation des investissements, la transformation économique de l’Agence nationale des eaux et forêts et la structuration de filières forestières encore fragmentées, dans un contexte de forte pression sur les écosystèmes. L’appui portera sur l’ensemble du cycle de mise en œuvre du programme, du pilotage opérationnel à la gestion financière, en passant par le renforcement des capacités, la mise en place de systèmes de suivi et l’intégration des normes environnementales et sociales des bailleurs de fonds. Il devra également accompagner des chantiers structurants, allant de la reforestation à la lutte contre les incendies, en passant par le développement de l’écotourisme, de l’aquaculture continentale et la valorisation des services environnementaux.

03 Avril 2026 À 10:20

Un nouveau chantier stratégique s’ouvre pour le secteur forestier marocain. Dans le cadre de l’opérationnalisation de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», l’Union européenne (UE) et la Banque européenne d’investissement (BEI) s’apprêtent à mobiliser une assistance technique pour accompagner l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF). Objectif : structurer et sécuriser la mise en œuvre d’un grand programme d’investissement dédié à la gestion durable, inclusive et économiquement viable des espaces forestiers du Royaume.

Dans le détail, l’assistance technique jouera un rôle central dans le pilotage et la sécurisation du programme. Elle interviendra en appui direct à l’ANEF sur l’ensemble du cycle de mise en œuvre, veillant à la bonne conduite des procédures de passation des marchés, au suivi des travaux, à la gestion financière et aux décaissements, tout en garantissant le respect des exigences environnementales et sociales des bailleurs. Elle soutiendra également la mise en place de dispositifs robustes de suivi, d’évaluation et de reporting, assurant une visibilité continue sur l’avancement et la performance des projets.

Au-delà de cette dimension opérationnelle, l’appui visera à renforcer durablement les capacités de l’Agence, tant au niveau central que territorial. Des actions de formation, d’accompagnement méthodologique et d’amélioration des outils de gestion seront déployées pour mieux structurer le pilotage de projets complexes et combler les limites actuelles en matière de gouvernance.

Enfin, l’assistance technique accompagnera la transformation économique de l’ANEF, à travers l’élaboration d’un plan d’affaires destiné à diversifier ses sources de revenus, notamment autour de l’écotourisme, des services environnementaux et de la valorisation des produits forestiers. Cette dynamique intégrera également une dimension sociale affirmée, avec la mise en œuvre d’un plan d’action genre et une implication accrue des populations locales dans la gestion des ressources.



Sur le terrain, ces missions devront se traduire par une contribution à la révision du Plan national d’aménagement des bassins versants (PNABV), en complément des actions d’autres partenaires, et à la reforestation via l’élaboration d’une typologie opérationnelle des stations à planter (climat, sol, pression anthropique, stress hydrique) associée à des itinéraires techniques adaptés (essences, densité, période de plantation), afin d’améliorer significativement les taux de reprise.

Sur le plan des risques climatiques et environnementaux, l’assistance technique appuiera la déclinaison territoriale des plans de lutte contre les incendies, la certification Iso/Coso du Centre national de gestion des risques et la mise en place de l’Observatoire national de la désertification.

La biodiversité et l’écotourisme figurent également parmi les sous-secteurs à développer. Il s’agira d’accompagner des programmes de conservation de la faune et de valorisation écotouristique (aménagement, accueil, animation nature, chaînes de valeur). L’aquaculture continentale constitue un autre volet innovant : des experts seront mobilisés pour accompagner les entrepreneurs (coopératives, PME), structurer des centres d’excellence et de formation, développer des labels et circuits de distribution, et animer le dialogue public-privé.

S’agissant des filières forestières, l’assistance technique devra contribuer à la structuration des acteurs (interprofession, coopératives) ainsi qu’à la conception de programmes de formation et d’incubation destinés aux femmes et aux jeunes.

Enfin, dans le cadre du soutien à la diversification des revenus de l’ANEF, le consultant devra produire un véritable plan d’affaires explorant six leviers complémentaires : la monétisation des services environnementaux (biodiversité, carbone), le développement d’un écotourisme responsable, le recours aux partenariats public-privé pour l’entrepreneuriat local, la valorisation des produits du terroir et de l’artisanat, l’entrepreneuriat aquacole et la structuration de la filière correspondante, ainsi que l’étude des recettes issues de la chasse touristique. L’assistance technique doit démarrer en septembre 2026 pour une durée de 40 mois.

Un patrimoine naturel sous pression

Avec plus de 9 millions d’hectares, couvrant 8% du territoire, les forêts marocaines constituent un sanctuaire de biodiversité abritant 70% des espèces végétales et animales du pays. Pourtant, ce trésor écologique est gravement menacé. Surexploitation, surpâturage, incendies récurrents, perte de biodiversité et échecs répétés des reboisements (seulement 48% de réussite) compromettent sa résilience.

La dégradation des sols – compactage, salinisation, érosion hydrique – et la pollution croissante des nappes phréatiques, aggravées par des pratiques agricoles intensives, fragilisent encore davantage l’équilibre. Les parcours pastoraux, victimes d’une surexploitation deux à cinq fois supérieure à leur capacité de régénération, voient leur potentiel diminuer dangereusement, limitant la rétention d’eau et des nutriments, réduisant la captation du carbone et accélérant les effets de la sécheresse.

Un secteur vital pour l’économie rurale

En dépit de ces menaces, la forêt reste un pilier socio-économique dans le Royaume. Elle soutient environ 50.000 emplois permanents et génère 10 millions de journées de travail annuelles. Les biens et services associés représentent 1,55 milliard d’euros par an, dont 87% issus du secteur non marchand.

Près de 7 millions de ruraux dépendent directement de ses ressources et sous-produits : bois d’œuvre, liège (94.000 m³ par an en moyenne entre 2012 et 2017), champignons, plantes aromatiques et médicinales, ou encore bois de feu – dont le prélèvement dépasse déjà les 3 millions de tonnes annuelles, bien au-delà de la production biologique.

Des réformes en attente

La restructuration de l’administration forestière lancée en 2007 a amélioré le suivi du secteur et les conditions de terrain. Les partenariats avec coopératives et associations locales se sont multipliés. Pourtant, des conflits persistants avec les populations riveraines restent non résolus, tandis que les initiatives interprofessionnelles dans la filière bois demeurent limitées et fragmentées. Renforcer la gouvernance et associer davantage les acteurs non étatiques à la gestion durable des forêts apparaît donc comme un défi central pour l’avenir.
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