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Mercredi 18 Mars 2026
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Le Maroc risque de perdre 22% de son patrimoine naturel d’ici 2050

Riche en enseignements, mais alarmant par sa teneur, le rapport «Évaluation nationale de la biodiversité et des services écosystémiques», élaboré en 2024 et rendu public récemment, dresse un état des lieux inédit du patrimoine naturel marocain. Vingt ans après la dernière évaluation, le document met en évidence le recul de la biodiversité face aux pressions humaines et climatiques, tout en appelant à un repositionnement urgent de la conservation au cœur des politiques de développement. Les détails.

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Vingt ans après la dernière grande photographie de son patrimoine naturel, le Maroc se regarde à nouveau dans le miroir de sa biodiversité. Le verdict est sans appel. L’«évaluation nationale de la biodiversité et des services écosystémiques» (ENBSE), publiée en 2024 par le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, dresse le constat d’un déclin généralisé du vivant, dans un pays pourtant considéré comme l’un des hauts lieux mondiaux de diversité biologique. Derrière la richesse des écosystèmes marocains, forêts méditerranéennes, zones arides sahariennes, littoraux parmi les plus étendus d’Afrique et montagnes à fort endémisme, se cache une fragilité croissante. Le rapport rappelle que la biodiversité fournit des services essentiels à la vie humaine, de l’eau à l’alimentation en passant par la régulation du climat, mais que sa valeur reste largement sous-estimée. Aujourd’hui, cette richesse s’érode à un rythme préoccupant.

Un déclin désormais mesurable

L’alerte principale du rapport tient à une tendance lourde : la biodiversité marocaine est en recul dans tous les écosystèmes. L’Indice Liste Rouge de l’UICN, qui mesure la probabilité de survie des espèces, affiche une évolution négative continue, traduisant une augmentation des espèces menacées. Plus inquiétant encore, le rapport rappelle que près de 22% de la biodiversité nationale pourrait disparaître d’ici 2050 si aucune inflexion majeure n’est engagée. Déjà, sur les espèces évaluées, une large majorité de celles classées menacées présentent des populations en déclin. Ce recul ne signifie pas seulement la disparition d’espèces emblématiques. Il traduit un déséquilibre global des écosystèmes, dont dépend directement le développement économique et social du pays.

Des connaissances encore lacunaires

Paradoxalement, alors même que la biodiversité recule, elle reste imparfaitement connue. Si certains groupes, oiseaux, plantes vasculaires ou amphibiens sont relativement bien étudiés, de vastes pans du vivant demeurent dans l’ombre. La biodiversité marine, les invertébrés, les champignons ou encore les lichens souffrent d’un déficit criant de données. L’absence d’outils structurants, comme une cartographie nationale complète des écosystèmes ou une Liste Rouge des écosystèmes, limite la capacité à agir efficacement. Ce manque de connaissance n’est pas anodin : il empêche d’identifier précisément les zones prioritaires et les espèces les plus menacées, retardant ainsi les décisions de conservation.

Des politiques de protection encore insuffisantes

Sur le papier, le Maroc a intégré les grandes conventions internationales de protection de la biodiversité. Sur le terrain, le bilan est plus contrasté. Le réseau d’aires protégées reste largement en deçà des ambitions. À peine 3,7% du territoire terrestre et 0,25% des espaces marins bénéficient d’un statut de protection, loin des objectifs internationaux. De nombreux sites d’intérêt biologique et écologique (SIBE), désignés depuis les années 1990, ne disposent toujours pas de plans de gestion opérationnels, et certains ont même perdu leur valeur écologique initiale. Ce décalage entre stratégie et mise en œuvre constitue l’un des points faibles majeurs identifiés par le rapport.

Une gouvernance fragmentée

Autre frein majeur : la gouvernance. La gestion de la biodiversité reste éclatée entre plusieurs départements, Environnement, Eaux et forêts, Pêche maritime, avec une coordination insuffisante, particulièrement sur les zones côtières et marines. La décentralisation, pourtant essentielle pour une gestion de proximité, peine à se concrétiser. Les collectivités territoriales restent encore peu impliquées ou insuffisamment outillées pour porter des politiques de conservation efficaces. À cela s’ajoute une intégration encore trop faible de la biodiversité dans les politiques sectorielles. Agriculture intensive, projets touristiques ou activités minières continuent souvent de se développer sans prise en compte systématique des enjeux écologiques. Les études d’impact environnemental, jugées éloignées des standards internationaux, illustrent cette faiblesse.

Des menaces multiples et souvent cumulatives

Le rapport identifie un faisceau de pressions, majoritairement liées aux activités humaines. L’urbanisation rapide, notamment sur le littoral, exerce une pression croissante sur les habitats naturels. La déforestation, estimée à environ 30.000 hectares par an, fragilise les écosystèmes forestiers. La surexploitation des ressources tels que le surpâturage, l’extraction de sable et la surpêche, accentue la dégradation des milieux. L’agriculture intensive, avec son recours massif aux intrants chimiques, contribue à la pollution des sols et à l’épuisement des ressources en eau, déjà mises à mal par les sécheresses.

À ces pressions s’ajoutent les effets du changement climatique. Le Maroc figure parmi les pays les plus vulnérables, avec une baisse attendue des précipitations pouvant atteindre plus de 20% d’ici la fin du siècle et une extension des zones arides vers le nord. Les espèces exotiques envahissantes, la pollution, le braconnage et le commerce illégal d’animaux viennent compléter ce tableau déjà sombre.

L’urgence d’un sursaut stratégique

Face à ce constat, le rapport ne se limite pas à un diagnostic. Il trace les contours d’une réponse ambitieuse, articulée autour de plusieurs priorités. La première est claire : agir en urgence pour protéger les espèces et écosystèmes les plus menacés, y compris les moins visibles comme les invertébrés ou les champignons. La restauration écologique constitue un autre axe central, avec un objectif aligné sur les engagements internationaux : restaurer au moins 30% des écosystèmes dégradés d’ici 2030.

Le renforcement des connaissances scientifiques apparaît également comme une condition indispensable. Cela passe par des inventaires nationaux, le recours à des technologies innovantes comme l’ADN environnemental et la création d’atlas de la biodiversité. Le réseau d’aires protégées doit être profondément repensé et étendu pour atteindre 30% du territoire, avec une gouvernance plus locale et opérationnelle. Sur le plan institutionnel, le rapport insiste sur la nécessité d’une meilleure coordination entre acteurs publics, d’un cadre juridique plus robuste et de sanctions réellement dissuasives. Par ailleurs, la biodiversité doit être pleinement intégrée dans les politiques économiques, et les études d’impact environnemental mises à niveau selon les standards internationaux.

Un enjeu de développement autant qu’environnemental

Au-delà de la préservation du vivant, c’est un modèle de développement qui est en jeu. Le rapport rappelle que la biodiversité conditionne directement des secteurs clés comme l’agriculture, la pêche ou le tourisme. Sa dégradation compromet non seulement les équilibres écologiques, mais aussi les bases économiques du pays. Dans un contexte de changement climatique et de pression démographique, la préservation des écosystèmes devient un levier stratégique. L’ENBSE appelle ainsi à une actualisation urgente de la Stratégie et du Plan d’action national pour la biodiversité, afin de s’aligner sur les objectifs mondiaux à l’horizon 2030 et 2050.

Un compte à rebours engagé

Le Maroc reste un pays de biodiversité exceptionnelle, carrefour entre l’Europe et l’Afrique, entre Méditerranée et Sahara. Mais cette richesse est aujourd’hui menacée par un ensemble de pressions qui s’accélèrent. Le rapport le dit sans détour : sans action rapide et coordonnée, une part significative du patrimoine naturel pourrait disparaître en quelques décennies. Plus qu’un simple diagnostic, ce document sonne comme un avertissement. Et, surtout, comme une invitation à repenser en profondeur la place de la nature dans le développement du pays.
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