Économie

Dans la plaine du Haouz, la nappe est prise en tenaille entre pollution et surexploitation

Une étude hydrogéologique menée sur la plus grande nappe alluviale du Maroc met en évidence un arbitrage que la sécheresse rend de plus en plus difficile à tenir : l'irrigation traditionnelle par gravité recharge l'aquifère mais l'expose aux eaux usées non traitées, tandis que l'irrigation moderne par pompage intensif limite la contamination mais accélère l'épuisement des réserves souterraines.

29 Août 2026 À 10:30

Sous la plaine du Haouz, au pied du Haut Atlas, s'étend la plus vaste nappe alluviale du Maroc – environ 6.000 km², de quoi irriguer les cultures de blé et d'oliviers qui font vivre plus de deux millions d'habitants entre Marrakech et ses campagnes environnantes. Une équipe de chercheurs de l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), associée à des laboratoires marocains, français et britanniques, a mené l'enquête hydrogéologique la plus fine jamais réalisée sur cet aquifère, en croisant pour la première fois des traceurs de pollution en temps réel avec des isotopes stables et le tritium, afin de dater et de qualifier l'eau souterraine. Le constat est sans détour : selon la manière dont on irrigue, on choisit son risque : polluer une nappe qui se recharge, ou préserver une nappe qui s'épuise.

Un bassin sous tension climatique depuis 2019

Le point de départ de l'étude est climatique. En reconstituant, à partir des données de réanalyse ERA5-Land, l'évolution de l'indice de sécheresse SPEI (Standardized Precipitation Evapotranspiration Index) sur la période 1980-2025, les chercheurs mettent en évidence une tendance à l'aridification statistiquement significative, aussi bien à l'échelle saisonnière qu'interannuelle. La sécheresse amorcée en 2019 se classe parmi les épisodes les plus intenses et les plus longs des cinquante dernières années.

Les données satellitaires de la mission «GRACE» (Gravity Recovery and Climate Experiment), qui mesurent les variations du stock d'eau total d'une région, confirment cette bascule : entre 2019 et 2025, la plaine du Haouz enregistre un déficit atteignant environ 100 millimètres d'équivalent en eau, un signal net de déstockage à grande échelle. Dans ce contexte, la pression sur l'aquifère s'est intensifiée sur le temps long.

Les eaux souterraines couvrent aujourd'hui plus de 80% de la demande en eau du bassin du Tensift, et l'aquifère du Haouz a perdu près de la moitié de son épaisseur saturée depuis les années 1970 en raison d'un pompage jugé non soutenable par les auteurs. Entre 1965 et 2018, les précipitations ont reculé de 28% et les débits des cours d'eau de 40% dans la région.

Deux façons d'irriguer, deux nappes différentes

Pour évaluer l'état sanitaire de la nappe, les chercheurs ont utilisé une méthode de terrain récente et peu coûteuse : la fluorescence de type tryptophane (TLF), un indicateur mesurable directement in situ à l'aide d'un fluorimètre portable, capable de signaler une contamination par des eaux usées bien plus rapidement que les analyses microbiologiques classiques.

Combinée aux isotopes stables de l'eau et au tritium – qui permettent d'estimer l'âge et l'origine de la recharge –, cette approche a été déployée sur 134 sites (puits, forages, sources et cours d'eau), avec des prélèvements complémentaires pour l'analyse des nitrates et des indicateurs fécaux (E. coli, Salmonella enterica).

Le résultat dessine une opposition nette entre deux systèmes d'irrigation coexistant dans la même plaine. Sur les 27 échantillons analysés pour la contamination fécale, seuls deux se sont révélés positifs – un puits creusé à la main (14 mètres de profondeur, avec la valeur de fluorescence la plus élevée de toute l'étude) et un site de cours d'eau en aval immédiat d'une petite ville – tous deux situés dans la zone d'irrigation traditionnelle du piémont, le long de l'oued Ourika.

Les puits présentant une fluorescence détectable se concentrent d'ailleurs presque exclusivement dans deux zones : l'agglomération de Marrakech et ce même piémont traditionnel, qui regroupent ensemble près de 46% du total des points d'eau positifs. Trois puits situés dans le périmètre urbain de Marrakech dépassent par ailleurs le seuil de l'Organisation mondiale de la santé pour les nitrates dans l'eau potable (50 mg/L).

Un manque criant d'assainissement rural

L'étude documente les circuits de contamination avec précision. Faute d'infrastructures d'assainissement, 68% des eaux usées produites en milieu rural finissent dans des fosses non étanches et 29% sont rejetées directement dans l'environnement – seuls 3% font l'objet d'un traitement.

Les chercheurs ont observé, photographies à l'appui, des rejets d'eaux usées brutes directement déversés dans les canaux d'irrigation traditionnels, une pratique qui crée un lien direct entre assainissement défaillant et qualité de la ressource en eau souterraine. Plus de 10 millions de mètres cubes d'eaux usées brutes provenant de petites villes seraient ainsi rejetés chaque année dans le milieu naturel sans traitement, selon les données citées par les auteurs.

Ce phénomène est renforcé par la structure même des canaux traditionnels, non étanches par construction : ils favorisent l'infiltration et donc la recharge de la nappe, mais deviennent, en l'absence de traitement des eaux usées en amont, une voie d'entrée pour les contaminants.

Les zones touristiques du Haut Atlas, comme la vallée de l'Ourika, où l'affluence saisonnière alourdit la charge polluante en l'absence de tout dispositif de traitement, illustrent de même ce mécanisme.

Le paradoxe marocain de la modernisation de l'irrigation

Le résultat le plus contre-intuitif de l'étude tient à ce que les auteurs qualifient de trajectoire opposée pour les zones modernisées. Là où le pompage intensif a remplacé l'irrigation gravitaire – notamment dans le périmètre du N'fis –, les indicateurs de pollution restent bas et l'eau extraite est nettement plus ancienne, avec des temps de séjour dans l'aquifère supérieurs à soixante ans.

Ce n'est pas un signe de bonne santé de la ressource : cela signifie que ces zones puisent dans des réserves souterraines anciennes qui ne se renouvellent plus au même rythme qu'elles sont prélevées, contribuant directement au déstockage observé par satellite depuis 2019.

Les chercheurs rapprochent ce constat de situations déjà documentées en Espagne et en Asie du Sud, où la modernisation de l'irrigation a, de la même façon, déplacé le problème : moins de pollution, mais davantage d'épuisement des nappes profondes.

Ce que les auteurs recommandent

Face à ce double risque – contamination des nappes peu profondes d'un côté, tarissement des réserves profondes de l'autre –, l'étude appelle à une stratégie à deux volets plutôt qu'à un choix binaire entre irrigation traditionnelle et irrigation moderne. Il s’agit de protéger les zones de recharge en renforçant l'assainissement rural : traitement des eaux usées dans les sites touristiques, dispositifs d'assainissement individuel étanches dans les villages, encadrement plus strict de la réutilisation des eaux usées à des fins d'irrigation.

Autre recommandation, encadrer les prélèvements dans les zones de pompage intensif, via une régulation des volumes extraits, la recharge artificielle des nappes et une gestion conjointe des eaux de surface et souterraines.

Les auteurs insistent par ailleurs sur l'intérêt des capteurs de fluorescence in situ comme outil de surveillance à bas coût, capable de combler le déficit de données spatiales et temporelles qui limite aujourd'hui le suivi de la qualité des eaux souterraines dans la région – un enjeu de gouvernance de la ressource autant que de méthode scientifique.
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