Économie

«Harmattan AI veut concevoir et produire ses drones au Maroc»

Dans l’industrie de défense, la souveraineté se construit aussi dans la capacité à concevoir ses propres équipements, à former les compétences nécessaires à leur fabrication et à maîtriser les différentes étapes de leur production. À 31 ans, Amir Benmahjoub, General Manager Morocco d'Harmattan AI, entend prendre part et même être un des acteurs de cette dynamique au Maroc. Dans cet entretien accordé au «Matin» lors du Marrakech Air Show 2026, M. Benmahjoub revient sur les ambitions de l’entreprise à travers IRIFI, un drone de frappe en profondeur dont le développement et la production sont prévus dans le Royaume. Derrière cet appareil, c’est un projet industriel qui prend forme : faire appel aux ingénieurs marocains, s’appuyer sur l’expérience acquise par les filières automobile et aéronautique et donner davantage de place à la conception locale. Pour Harmattan AI, l’enjeu est de dépasser le seul assemblage pour développer une capacité nationale de conception et de production, renforcer la souveraineté du Royaume dans le domaine de la défense et ouvrir des débouchés sur les marchés régionaux et internationaux.

23 Octobre 2026 À 17:25

Le Matin : IRIFI figure parmi les systèmes que vous entendez développer et produire au Maroc. Qu’est-ce qui distingue ce drone, tant par sa conception que par le modèle industriel que vous souhaitez mettre en place autour de lui ?


Amir Benmahjoub : IRIFI est un drone de frappe en profondeur, conçu pour effectuer des missions de frappe. Sa particularité tient à notre volonté de le développer et de le produire intégralement au Maroc. Des ingénieurs marocains interviendront sur sa conception du début à la fin, et nous voulons également nous appuyer sur l’industrie marocaine pour l’approvisionnement en composants. Le Royaume dispose d’un tissu industriel automobile et aéronautique développé. Ces filières constituent un atout pour les entreprises de défense qui souhaitent produire leurs systèmes à grande échelle. L’industrie automobile, notamment, a acquis une expérience de la production en série dont nous pouvons nous inspirer pour développer nos propres capacités industrielles.

IRIFI sera développé et produit dans notre usine de la zone industrielle de défense de Nouaceur. L’objectif est de réunir au Maroc l’ingénierie et les moyens de production nécessaires à sa réalisation, plutôt que de limiter l’activité à l’assemblage de composants. Nous souhaitons aller au-delà de ce premier appareil. L’équipe que nous sommes en train de constituer doit nous permettre de développer l’ingénierie d’autres drones, en fonction des besoins de la région et des perspectives à l’export. IRIFI a lui-même vocation à être commercialisé à l’international, auprès de partenaires. Nous voulons ainsi développer des capacités qui permettront de concevoir d’autres systèmes au Maroc et de répondre à des besoins qui dépassent le seul marché national.



Vous intervenez aussi bien dans le développement des systèmes robotiques que dans leur déploiement, avec l’ambition de les produire à grande échelle. Comment cette chaîne s’organise-t-elle au Maroc ?


Nous développons des systèmes robotiques destinés aux armées de demain, avec l’ambition de pouvoir les produire à grande échelle et de coordonner leurs missions grâce à l’intelligence artificielle. Au Maroc, nous travaillons à réunir les compétences nécessaires à la conception de ces systèmes. Nous avons ainsi constitué un centre de développement où des collaborateurs marocains interviennent sur les différentes disciplines qui entrent dans leur réalisation : la mécanique, l’électronique, l’aérodynamique, mais aussi le design et l’ingénierie. En parallèle, nous développons une usine dans la zone industrielle de Nouaceur. Elle doit permettre de produire les systèmes de notre gamme, mais également des robots conçus intégralement au Maroc, comme IRIFI, que nous avons annoncé lors de la première journée du salon (Marrakech Air Show 2026). L’enjeu est de faire avancer ces deux volets conjointement : disposer des compétences pour concevoir les systèmes et des moyens industriels pour les fabriquer.
Concevoir et produire au Maroc suppose de réunir des compétences capables d’intervenir à chaque étape, de l’ingénierie à la fabrication. Quels profils recherchez-vous et quelle place les ingénieurs marocains sont-ils appelés à occuper dans ce processus ?


Notre ambition est de réunir au Maroc toutes les compétences nécessaires pour couvrir l’ensemble du cycle de développement et de déploiement de nos systèmes. Cela exige des profils variés, capables d’intervenir dès la conception des produits et à chaque étape de leur développement. Le recrutement concerne notamment des ingénieurs marocains spécialisés en mécanique, aérodynamique, électronique, logiciel et intelligence artificielle. Ces compétences sont essentielles pour concevoir les systèmes et en maîtriser les différentes composantes. Nous souhaitons également faire revenir des Marocains de la diaspora, afin qu’ils mettent leur expérience et leur savoir-faire au service du centre de développement. Nous cherchons aussi à attirer des talents d’autres nationalités, prêts à s’installer dans le Royaume et à contribuer au développement de l’industrie de défense nationale.
La maîtrise des coûts et de la consommation énergétique constitue un enjeu important pour la production industrielle. Comment ces impératifs sont-ils pris en compte dans votre stratégie, notamment en matière d’efficacité énergétique et de recours aux énergies renouvelables ?


Dans l’usine que nous mettons en place, la consommation énergétique fait l’objet d’une attention particulière. Nous voulons optimiser son fonctionnement dans toutes ses dimensions, avec une double préoccupation : réduire son impact environnemental et maîtriser les coûts de production. Cette question est essentielle dans le secteur de la défense. La capacité à produire à grande échelle, à un coût maîtrisé, sera déterminante pour l’avenir de l’industrie. Il ne suffit pas de concevoir des drones performants ; il faut aussi pouvoir les fabriquer dans des conditions économiques qui permettent d’envisager une production à grande échelle. C’est dans cette perspective que nous utilisons également l’intelligence artificielle pour optimiser les différents processus au sein de l’usine. Cette démarche concerne notamment la consommation énergétique et l’intégration des énergies renouvelables. L’objectif est de concilier les exigences industrielles, la maîtrise des coûts et les préoccupations environnementales, tout en développant notre capacité à produire des systèmes robotiques coordonnés par l’intelligence artificielle.
Quel regard portez-vous sur les atouts du Maroc pour développer son industrie de défense ?


Je pense que Marrakech Air Show permet de montrer l’importance de ce qui se développe au Maroc. Toute la chaîne de développement du drone y est déployée. Il ne s’agit pas simplement de disposer d’une usine pour assembler des composants : l’ingénierie et la conception du système sont également réalisées dans le Royaume. C’est en maîtrisant toute la chaîne, de la conception à la production, que le Royaume peut renforcer sa souveraineté dans le domaine de la défense et contribuer, conformément aux orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, au développement d’une industrie de défense nationale. Pour ce faire, le Maroc dispose de plusieurs atouts pour porter cette ambition.

Il y a d’abord les talents, notamment les ingénieurs et les compétences à mobiliser dans le Royaume. Le pays bénéficie également d’un tissu industriel automobile et aéronautique développé, dont l’expérience, en particulier dans la production à grande échelle, peut profiter aux entreprises de défense. Les Forces Armées Royales constituent un autre atout, avec une armée professionnelle. À cela s’ajoutent la position géographique du Maroc et ses relations avec des partenaires issus de plusieurs régions du monde. La convergence de ces facteurs peut favoriser une forte croissance de l’industrie de défense marocaine et permettre au Royaume de prendre sa place dans ce secteur à l’échelle internationale. C’est le message à faire passer à travers cette présence au Marrakech Air Show.
À 31 ans, vous avez déjà un parcours international et des responsabilités dans une industrie aussi exigeante que celle de la défense. Quelles étapes ont été déterminantes dans votre trajectoire professionnelle ?


Je suis né à Rabat, où j’ai grandi. À 18 ans, je suis parti en France pour poursuivre mes études à l’École polytechnique, à Paris. J’ai ensuite travaillé pour une entreprise américaine spécialisée dans les logiciels, l’intelligence artificielle et l’analyse de données, notamment dans le domaine de la défense. Cette expérience m’a conduit à travailler dans plusieurs pays du Moyen-Orient, dont le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. J’ai ainsi évolué dans différents environnements professionnels avant de revenir au Maroc pour y développer les activités de Harmattan AI. Je participe aujourd’hui au développement de ces activités dans le Royaume, avec l’ambition de contribuer à l’essor de ses capacités de conception et de production dans le domaine de la défense.
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