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Lundi 12 Octobre 2026
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Industrie de la défense : le groupe émirati EDGE veut faire du Maroc une base de production pour l'Afrique

Des drones aux missiles guidés, des systèmes de surveillance à la cybersécurité, EDGE s’est taillé, en moins de sept ans, une place de choix sur le marché international de la défense. Fondé à Abou Dhabi en 2019, le groupe émirati fédère aujourd’hui plus de 35 entreprises, affiche près de 4,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 et déploie ses activités dans plus de 100 pays. Déjà présent au Marrakech Airshow en 2024, il revient cette année avec des ambitions qui dépassent la simple fourniture d’équipements militaires. Production locale, transfert de technologies, formation d’ingénieurs marocains et intégration des industriels nationaux aux chaînes de valeur mondiales : les pistes de coopération se précisent. Dans cet entretien exclusif accordé au «Matin», Hamad Al Marar, directeur général d’EDGE, dévoile les secteurs dans lesquels son groupe entend s’engager et envisage de faire du Maroc une plateforme industrielle et d’exportation vers le reste de l’Afrique. Un cap désormais affiché, dont les deux ou trois prochaines années devront révéler les premières réalisations.

Le Matin : Lors du Marrakech Airshow 2024, EDGE avait présenté sa participation comme une première étape vers un partenariat durable avec le Maroc. Deux ans plus tard, quelles avancées concrètes pouvez-vous annoncer ? Quelles initiatives sont entrées dans leur phase de réalisation et lesquelles sont encore à l’étude ?

Industrie de la défense : le groupe émirati EDGE veut faire du Maroc une base de production pour l'Afrique



Hamad Al Marar :
La sécurité des frontières est l’un des domaines dans lesquels EDGE dispose d’une expérience opérationnelle éprouvée. En Angola, nous mettons actuellement en œuvre, pour le compte du ministère de l’Intérieur, un vaste programme intégré de sécurisation de la frontière nord du pays, à l’échelle nationale. Cette expérience constitue un socle solide pour les discussions que nous menons aujourd’hui avec nos interlocuteurs marocains.

La localisation industrielle occupe une place tout aussi centrale dans notre démarche. Le Maroc affiche clairement son ambition de se doter d’une véritable base industrielle de défense, une ambition que nous partageons pleinement. Nous identifions notamment un potentiel important dans les systèmes de propulsion, les armes légères et les munitions à guidage de précision. Ce sont des domaines dans lesquels EDGE a développé, à un rythme soutenu, des capacités industrielles aux Émirats arabes unis, et où nous estimons pouvoir apporter une réelle valeur ajoutée au Maroc. L’Afrique demeure une priorité stratégique dans notre développement, et le Maroc occupe une place centrale dans cette ambition. Notre démarche s'inscrit dans la durée, avec la volonté de placer les partenaires et les industriels marocains au cœur de cette dynamique.



Quels projets industriels EDGE envisage-t-il concrètement au Maroc ? Pourraient-ils comprendre des unités de production locale, des activités de maintenance ou des programmes conjoints de recherche et développement ? Que pouvez-vous préciser concernant les partenaires potentiels, les investissements et les échéances ?
La localisation industrielle constitue une priorité clairement affirmée par le Maroc, comme c’est d’ailleurs le cas dans la plupart des pays avec lesquels nous travaillons. C’est aussi un domaine dans lequel EDGE possède une expérience solide. Dans le cadre de nos partenariats, nous contribuons au développement de capacités locales à travers la fabrication, la maintenance et des programmes conjoints de recherche et développement, en fonction des besoins propres à chaque pays. Nous accordons une importance particulière à l’accompagnement de nos partenaires sur le long terme. À nos yeux, la réussite d’un partenariat se mesure avant tout aux compétences et aux capacités industrielles qui demeurent dans le pays, bien des années après la livraison des équipements. Au Maroc, nos discussions portent précisément sur les domaines dans lesquels EDGE pourrait contribuer le plus efficacement aux ambitions industrielles du Royaume.


Pour le Maroc, le développement de capacités souveraines suppose également de renforcer les compétences nationales et l’autonomie technologique. Quels transferts de technologies, programmes de formation et débouchés pour les fournisseurs marocains EDGE serait-il disposé à intégrer dans un éventuel partenariat ?

La souveraineté se construit d’abord chez soi. C’est cette conviction qui a présidé à la création d’EDGE et qui continue de guider notre approche dans chacun de nos partenariats. Au Maroc, notre objectif serait de contribuer à l’émergence de capacités nationales solides et pérennes. Cela commence par la technologie. Nous chercherions à implanter dans le Royaume des activités de production, d’intégration et de maintenance de systèmes stratégiques, en étroite collaboration avec des partenaires marocains.

Vient ensuite la question du capital humain. Le Maroc dispose de l’un des viviers de talents en ingénierie les plus importants de la région. Nous serions disposés à ouvrir nos dispositifs de formation aux ingénieurs marocains, à travers des programmes pratiques, des partenariats universitaires et des immersions au sein de projets opérationnels. Enfin, cette coopération doit profiter au tissu industriel local. Le Maroc possède une industrie aéronautique et automobile de classe mondiale. Notre ambition serait de qualifier des fournisseurs marocains afin qu’ils puissent participer aux programmes d’EDGE, aussi bien au Royaume que dans le cadre de nos activités à l’exportation.

Nous voyons les perspectives les plus prometteuses dans les systèmes de propulsion, les technologies de lutte contre les drones et l’intelligence artificielle. D’autres possibilités existent dans les communications sécurisées et les technologies de gestion des frontières. Et cette ambition pourrait dépasser les frontières marocaines. Ensemble, nous pouvons codévelopper, coproduire et exporter depuis le Royaume vers le reste du continent africain, en contribuant à bâtir une base industrielle commune au service de la région.


Quelle place le Maroc occupe-t-il dans la stratégie africaine d’EDGE ? Le Royaume pourrait-il devenir une plateforme de production, de formation ou d’assistance technique destinée à d’autres marchés africains ? À quelles conditions un tel projet serait-il économiquement viable ?
Nous sommes ouverts à toutes les possibilités. Le Maroc pourrait effectivement devenir une base de production, de formation ou d’appui technique au service d’autres marchés africains, et nous serions tout à fait disposés à explorer cette perspective. Les fondamentaux sont déjà réunis. Le Maroc dispose d’une industrie aéronautique et automobile de premier plan, d’un vivier important de compétences en ingénierie et d’une position géographique qui en fait un trait d’union entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. À cela s’ajoutent les relations de confiance profondes qui unissent nos deux pays et leur coopération de longue date dans le domaine de la défense. Quant à la viabilité économique d'une telle plateforme, elle reposerait avant tout sur une demande commune à plusieurs marchés. Une implantation industrielle au Maroc prendrait tout son sens si elle permettait de répondre aux besoins de partenaires à travers le continent, en leur proposant des capacités accessibles, adaptables et bénéficiant d’un accompagnement durable.


EDGE dispose d’un réseau étendu de partenaires internationaux. Comment ces alliances pourraient-elles bénéficier à d’éventuels projets au Maroc ? Quelle place les entreprises marocaines pourraient-elles occuper dans les programmes de développement conjoint et les chaînes d’approvisionnement mondiales ?

EDGE apporte à chacun de ses partenariats la force d’un réseau véritablement international. Nous avons notamment acquis des entreprises spécialisées comme Milrem Robotics en Estonie, SIATT au Brésil et ANAVIA en Suisse. Nous avons également constitué des coentreprises avec Fincantieri et Indra, tout en développant des collaborations avec des acteurs majeurs tels que Safran, Leonardo et Thales. En 2025, ce réseau a contribué à la réalisation d’un chiffre d’affaires de 4,9 milliards de dollars, ainsi qu’à l’obtention de commandes et d’engagements internationaux représentant 10 milliards de dollars.

Pour le Maroc, ce réseau constitue un atout considérable. Plusieurs de nos partenaires possèdent déjà une implantation industrielle dans le Royaume, ce qui offrirait à tout nouveau projet une base de départ particulièrement favorable. EDGE pourrait fédérer ces relations autour de programmes communs et permettre aux capacités industrielles marocaines d’accéder à des marchés beaucoup plus vastes. Les entreprises marocaines pourraient jouer un rôle significatif à chaque étape de cette chaîne de valeur. Elles pourraient participer, aux côtés d’EDGE et de ses partenaires, au développement de nouveaux systèmes, fournir des composants et des services spécialisés, et intégrer des chaînes d’approvisionnement desservant des clients dans plus de 100 pays. C’est là, selon nous, toute la valeur d’un partenariat industriel : permettre à l’industrie marocaine de grandir aux côtés d’EDGE et de s'affirmer sur la scène internationale.
Quelles technologies et solutions présentez-vous lors de cette édition du Marrakech Airshow ? Lesquelles répondent le mieux aux besoins du Maroc et des autres pays africains ? Pourriez-vous illustrer leur utilité à travers des applications concrètes, y compris civiles ?

La sécurité des frontières occupe une place centrale dans notre espace d’exposition. Nous présentons notamment des drones à voilure fixe et à voilure tournante, des radars aéroportés à synthèse d’ouverture ainsi que des radars de surveillance terrestre. Ces technologies permettent d’assurer une surveillance continue des frontières, des zones côtières et des infrastructures critiques. Les systèmes de surveillance autonomes permettent d’étendre cette couverture à de vastes territoires isolés et difficiles d’accès. Parallèlement, nos dispositifs de lutte contre les drones et de protection électronique des récepteurs de navigation par satellite offrent des moyens de défense contre les drones hostiles et les tentatives de brouillage.

La force de notre approche réside dans l’intégration de ces différentes technologies au sein d’un dispositif unifié. Les opérateurs disposent ainsi d’une vision d’ensemble leur permettant de détecter les menaces, de prendre des décisions éclairées et d’intervenir rapidement. Nous présentons également des capacités de précision pour lesquelles nous identifions un fort potentiel de production locale au Maroc. Il s’agit notamment de munitions rôdeuses, d’armements planants guidés, de kits de guidage fonctionnant avec ou sans navigation par satellite, de munitions aériennes et d’artillerie, ainsi que d’armes légères. Ce sont des équipements pour lesquels un pays doit pouvoir développer et entretenir ses propres capacités industrielles. EDGE possède l’expérience nécessaire pour accompagner cette montée en compétence.

Il faut également souligner que plusieurs de ces technologies ont des applications civiles importantes. Les mêmes systèmes de surveillance et de communication peuvent être mobilisés pour les opérations de recherche et de sauvetage, la gestion des catastrophes naturelles ou encore la sécurité maritime. Notre système de télécommunications cellulaires aéroporté, par exemple, peut permettre de rétablir les communications des équipes de secours dans des zones où les réseaux terrestres sont hors service. Ces technologies peuvent donc contribuer à la protection des populations tout autant qu’aux missions de défense et de sécurité.


À l’horizon des deux ou trois prochaines années, quels résultats concrets permettraient de considérer que les ambitions d’EDGE au Maroc se sont transformées en un véritable partenariat industriel durable ? Quels sont les principaux obstacles qu’il reste à surmonter ?

La réussite de notre démarche au Maroc se mesurera à ce qui aura effectivement été construit dans le Royaume. Au cours des deux ou trois prochaines années, nous souhaiterions voir émerger plusieurs avancées tangibles : que les discussions actuellement engagées débouchent sur des projets de développement, que les premiers systèmes soient fabriqués ou entretenus au Maroc, que des ingénieurs marocains participent directement aux programmes d’EDGE et que des entreprises locales intègrent nos réseaux de fournisseurs. Chacune de ces étapes constituerait un signe concret de l’enracinement progressif d’un véritable écosystème industriel.

Le principal défi reste celui du temps. Construire des capacités industrielles souveraines exige plusieurs années. Les compétences, les normes de qualité, les procédures de certification et les chaînes d’approvisionnement doivent progresser de concert pour qu’un partenariat puisse s’inscrire dans la durée. Nous avons déjà conduit ce type de transformation et nous savons ce qu’elle exige. Avec une vision commune et un engagement de long terme, nous sommes convaincus qu’il est possible de réussir également au Maroc.
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