Le Matin : Cette deuxième édition de Seafood4Africa offre un cadre idéal pour faire le point sur la filière de la pêche. Quel est, aujourd’hui, l’état réel de ce secteur au Maroc ?
Hassan Sentissi El Idrissi : La filière marocaine de la pêche et de la transformation est un pilier stratégique aux niveaux national et international. Elle contribue à la sécurité alimentaire au Maroc et au-delà, à travers les semi-conserves, la congélation, la farine et l’huile de poisson ainsi que les conserves, qui alimentent des chaînes alimentaires et nutritionnelles sur plusieurs marchés. La Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche (FENIP) joue un rôle central dans cette transition en regroupant les acteurs de la transformation et en soutenant une vision intégrée de la valorisation et de l’innovation.
L’aquaculture, pour sa part, constitue un levier stratégique encore sous-exploité. Bien que son potentiel soit reconnu, elle n’a pas encore atteint son plein essor et demeure en phase de structuration. Son développement est pourtant essentiel pour sécuriser l’offre, réduire la pression sur les ressources halieutiques et accompagner la montée en valeur de la filière, en parfaite cohérence avec les Orientations stratégiques de Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste, en faveur d’une économie bleue durable et intégrée. Nous sommes, aujourd’hui, à un moment charnière. La filière doit passer d’une dépendance à la variabilité des captures à une logique de complémentarité entre pêche et aquaculture, fondée sur la valorisation, la durabilité et l’innovation. Le potentiel est réel, mais sa concrétisation repose sur la sécurisation de l’approvisionnement, la modernisation industrielle et une organisation plus efficiente de l’ensemble de la chaîne de valeur.
D’après les retours de terrain des membres de la Fédération, quels sont aujourd’hui les principaux freins auxquels font face les opérateurs et les coûts qui pèsent le plus lourdement sur leur activité ?Les freins auxquels font face les opérateurs sont à la fois structurels, économiques et organisationnels. Le premier concerne l’accès à la matière première. Au-delà du prix, c’est la régularité, la saisonnalité et la prévisibilité des volumes et des tailles qui posent problème. Cette instabilité fragilise la planification industrielle, provoque des arrêts de lignes, engendre des surcoûts et accentue la pression sur l’emploi. Un enjeu central se situe en amont, au niveau de la flotte. Une partie de la flotte de pêche doit être modernisée, tant sur le plan énergétique que sur les équipements de conservation à bord, la sélectivité et la qualité à la capture. Sans flotte performante et durable, il est difficile de sécuriser un approvisionnement compatible avec les besoins du marché local et de l’ensemble des segments industriels.
La question de l’organisation de l’approvisionnement est également déterminante. Aujourd’hui, la répartition de la matière première entre la conserve, la congélation, les semi-conserves et la farine et l’huile de poisson souffre d’un manque d’arbitrage structuré. Or tous ces segments ont leur rôle économique, social et stratégique. On ne peut pas sacrifier un secteur pour en préserver un autre. La ressource doit être orientée de manière intelligente, en fonction des usages, des marchés, des saisons et de la valeur créée, afin de garantir l’équilibre de l’écosystème dans son ensemble.
Sur le plan des coûts, l’énergie et le froid industriel représentent des intrants critiques, notamment pour la congélation et le stockage. Les coûts logistiques – transport, chaîne du froid, manutention – pèsent fortement sur la compétitivité, en particulier pour les unités éloignées des grands centres. La conformité réglementaire et sanitaire représente un autre poste de charge important. Les opérateurs s’adaptent à des exigences croissantes en matière de traçabilité, de contrôle et de certification, mais la complexité et, parfois, l’absence d’harmonisation des procédures génèrent des coûts et de l’incertitude. Enfin, le financement reste un point de tension majeur. Le besoin en fonds de roulement est élevé, avec un paiement souvent comptant de la matière première, des stocks importants et des délais d’encaissement longs. Dans ce contexte, le coût du crédit freine la capacité d’investissement.
À ces contraintes s’ajoute un enjeu stratégique de fond : la faiblesse relative des marques et la visibilité encore limitée du Made in Morocco sur les marchés finaux. Le positionnement historiquement compétitif, parfois assimilé à du low-cost, limite la capacité à capter la valeur et à financer durablement l’innovation et la montée en gamme. Par ailleurs, il est important de souligner l’insuffisance de communication et de concertation de la part du secrétariat d’État chargé de la Pêche maritime, ce qui complique davantage la coordination entre les différents acteurs et ralentit la mise en œuvre de solutions adaptées aux défis du secteur. L’objectif n’est pas d’opposer les segments, mais de les faire coexister. C’est par une organisation plus rationnelle de l’amont, une modernisation de la flotte, un arbitrage équilibré de la ressource et une montée en valeur de l’offre que l’ensemble de la filière pourra se renforcer.
Les entreprises arrivent-elles encore à investir et à moderniser leurs outils de production ?Les entreprises continuent d’investir, mais de manière prudente, sélective et très rationnelle. Les investissements se concentrent aujourd’hui sur ce qui est indispensable à la compétitivité et à la conformité : l’efficacité énergétique, la réduction des coûts de production, la modernisation des lignes, la qualité, la sécurité sanitaire et la traçabilité, qui sont devenues des prérequis d’accès aux marchés. Cependant, ces investissements restent fortement conditionnés par la visibilité. Conformément à la Vision Royale appelant à un climat favorable à l’investissement productif, les opérateurs ont besoin de règles stables, lisibles et d’une meilleure prévisibilité sur l’accès à la matière première. Sans cette visibilité, l’investissement industriel s’en trouve fragilisé et difficilement soutenable sur le long terme.
Par ailleurs, la modernisation ne se limite pas aux équipements. Elle passe aussi par le développement d’une expertise marocaine forte, capable d’accompagner la filière sur l’ingénierie industrielle, l’optimisation énergétique, la qualité, la valorisation des coproduits, la maintenance avancée et l’innovation produit. Aujourd’hui, une partie de cette expertise reste importée, ce qui renchérit les coûts et ralentit la diffusion des bonnes pratiques. Préparer et structurer une expertise nationale, en lien avec l’industrie, la recherche, la formation et les opérateurs de terrain, est un levier stratégique. Cela permettrait non seulement de réduire les coûts, mais aussi d’ancrer la montée en gamme dans la durée, de sécuriser les investissements et de renforcer la souveraineté industrielle du secteur. C’est précisément dans ce cadre que la FENIP agit comme plateforme d’arbitrage et de concertation entre les segments de la filière.
En résumé, la capacité d’investissement existe. Pour la libérer pleinement, il faut associer prévisibilité, stabilité réglementaire et montée en compétence locale tout en adoptant des outils d’accompagnement financiers idoines et principalement pour les appuis à l’innovation. C’est à cette condition que la filière pourra accélérer sa transformation vers plus de valeur, d’innovation et de durabilité.
À la lumière de ces éléments, dans quelle mesure les politiques publiques actuelles répondent-elles aux besoins de la filière ?Des efforts importants sont engagés, mais la filière attend aujourd’hui une approche plus intégrée, systémique et concertée, en cohérence avec les Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi en matière d’économie bleue, de souveraineté alimentaire et de création de valeur durable. La FENIP, en tant que fédération représentative du secteur, travaille précisément à renforcer cette concertation et à porter la voix des industriels dans les réformes à mener.
Sur la ressource, il est essentiel de renforcer la régénération des stocks, en s’appuyant sur une recherche scientifique marocaine dotée de moyens humains expérimentés et de haut niveau. Le Maroc dispose de compétences reconnues ; encore faut-il leur donner les ressources, les outils et la continuité nécessaires pour produire une connaissance fine, actualisée et opérationnelle, capable d’éclairer les décisions publiques et les mécanismes de gestion. Cette approche scientifique doit être accompagnée d’un contrôle renforcé, plus efficace et fondé sur la donnée et la traçabilité, afin de garantir le respect des règles, lutter contre les pratiques qui fragilisent la ressource et sécuriser l’ensemble de la chaîne. Dans une logique pragmatique de sécurité alimentaire, l’importation ciblée et encadrée peut aussi constituer un outil d’ajustement lorsque la ressource nationale est sous tension. Elle doit être pensée comme un levier de stabilisation temporaire, au service de l’emploi industriel et de l’équilibre des marchés.
Parallèlement, l’aquaculture doit monter en puissance plus rapidement. Elle constitue un pilier stratégique pour compléter la pêche, réduire la pression sur les stocks et créer de nouvelles capacités de production durables. Cela suppose une accélération des projets, une simplification des procédures et un renforcement des partenariats technologiques et scientifiques, notamment à l’international. À l’échelle mondiale, il est important de noter que l’aquaculture a désormais dépassé la pêche en termes de production, représentant environ 56% de la production totale des produits aquatiques. À titre indicatif, la Chine demeure le leader incontesté dans ce secteur, avec une production annuelle qui dépasse les 70 millions de tonnes, soit près de 60% de la production mondiale. Dans cette dynamique, la FENIP a conclu un accord stratégique avec la China Aquatic Products Processing and Marketing Alliance (CAPMA). Ce partenariat vise principalement à développer au Maroc l’élevage d’espèces à haute valeur ajoutée, dont l’alose, espèce emblématique marocaine. L’accord porte également sur le développement, à partir de la farine et de l’huile de poisson, des intrants nécessaires à la fabrication de l’aliment pour aquaculture, contribuant ainsi à renforcer la filière nationale et à soutenir l’innovation locale.
La Vision Royale de l’économie bleue appelle également à une coopération internationale et Sud-Sud renforcée, à travers des accords structurants, des transferts de savoir-faire et des investissements conjoints, en particulier à l’échelle africaine. Cette ambition ne peut se concrétiser sans une coordination interministérielle renforcée. La pêche, l’industrie, le commerce, l’énergie, l’environnement, la logistique et la formation doivent être pensés comme un ensemble cohérent. Dans ce cadre, la gouvernance et le rôle des institutions doivent évoluer. Ainsi l’Office national des pêches a un rôle central à jouer en matière de régulation, de transparence des données et de structuration des marchés. En revanche, la question de son implication directe dans la commercialisation mérite d’être repensée afin de renforcer la neutralité, la fluidité du marché et l’efficacité globale de la chaîne tout en évitant tout conflit d’intérêt. En définitive, il s’agit de passer d’une logique de mesures ponctuelles à une véritable politique d’écosystème, capable de concilier durabilité de la ressource, compétitivité industrielle, sécurité alimentaire et équilibre social, dans l’esprit des Orientations stratégiques de Sa Majesté le Roi.
Comment expliquez-vous l’évolution des prix pour le consommateur final ?Il faut être très clair : le prix payé par le consommateur n’est pas la résultante de l’activité industrielle de transformation. L’industrie intervient en aval, avec des coûts maîtrisés, des marges encadrées et une logique de volumes, souvent orientée vers l’export. Elle n’a ni la main sur la formation du prix du poisson frais, ni sur les mécanismes de tension observés sur le marché national. Les hausses de prix trouvent leur origine essentiellement au niveau de l’organisation des circuits de commercialisation. Aujourd’hui, une part significative de la sardine industrielle transite par une multiplicité d’intermédiaires, sans valeur ajoutée directe sur le produit, dominée par un nombre élevé de mareyeurs insuffisamment encadrés. Cette situation génère une accumulation de marges, un manque de transparence sur les transactions et des phénomènes spéculatifs qui renchérissent artificiellement le prix dès la sortie du port, indépendamment du domaine de l’industrie.
À cela s’ajoutent des facteurs structurels : la saisonnalité des débarquements, la raréfaction progressive de la ressource, les coûts logistiques, la chaîne du froid, l’énergie, ainsi que les pertes post-capture. Lorsque les circuits sont désorganisés, des surcoûts se répercutent de manière amplifiée jusqu’au consommateur final. Dans le cas de la sardine, déplacer la ressource d’un usage industriel vers un autre ou par exemple désigner l’industrie de la congélation, comme variable d’ajustement ne règle pas le problème des prix. Sacrifier un segment de transformation n’améliore ni la disponibilité durable pour le marché local ni le pouvoir d’achat. Au contraire, cela déstabilise l’emploi, l’export et la capacité d’investissement du secteur.
La véritable réponse réside dans la réforme de l’amont : une meilleure structuration de la première vente, une réduction de l’intermédiation non productive, un rôle renforcé de régulation et de transparence et une organisation plus rationnelle des flux selon les usages, les saisons et les territoires. C’est cette approche globale, fondée sur la transparence, l’efficience des circuits et la donnée économique réelle, qui permet de protéger le consommateur tout en préservant une industrie nationale performante, créatrice de valeur et d’emplois, conformément à la vision équilibrée prônée par Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste.
Lors du Seafood4Africa qui vient d’avoir lieu à Dakhla, les notions de durabilité des ressources, de souveraineté alimentaire et de coopération Sud-Sud ont été largement mises en avant. Du point de vue du terrain, où en est aujourd’hui la filière sur ces différents enjeux ?Ces trois enjeux s’inscrivent directement dans la Vision stratégique de Sa Majesté le Roi que Dieu l’assiste.
• Sur la durabilité, la filière progresse : certifications, traçabilité, meilleures pratiques. Mais la durabilité doit être économiquement viable et scientifiquement encadrée.
• Sur la souveraineté alimentaire, l’enjeu est l’équilibre entre marché local et vocation exportatrice. Il ne s’agit pas d’opposer les deux, mais de les organiser
intelligemment.
• Enfin, sur la coopération Sud-Sud, nous sommes dans une dynamique très concrète. Seafood4Africa illustre la Vision Royale d’une Afrique solidaire, pragmatique et tournée vers la création de valeur, où l’économie bleue constitue un levier naturel de co-développement, en cohérence avec la Zone de libre-échange continentale africaine.
Pour conclure, quel bilan dressez-vous de cette édition de Seafood4Africa et quelles sont vos ambitions pour les prochaines éditions ?
Cette édition, organisée, dans un cadre institutionnel de très haut niveau, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste, a confirmé la pertinence de Seafood4Africa comme plateforme africaine de référence pour la filière halieutique et l’économie bleue. La qualité des échanges, la mobilisation des opérateurs africains et internationaux, et la concrétisation de partenariats en sont des indicateurs forts. Pour les prochaines éditions, notre ambition est d’aller encore plus loin : plus de projets structurants, plus de B2B qualifiés, davantage de solutions opérationnelles et un ancrage africain renforcé. L’objectif est clair : faire de Seafood4Africa un rendez-vous où la vision stratégique se traduit en investissements, en partenariats et en impact réel sur le terrain. La FENIP continuera à soutenir cette dynamique en mobilisant ses membres et en structurant les partenariats industriels africains. La FENIP demeure engagée aux côtés de l’ensemble des acteurs pour accompagner cette trajectoire structurante et durable.