Nezha Maachi
02 Octobre 2026
À 09:44
Le
développement industriel marocain s’est longtemps mesuré au nombre d’usines implantées, aux investissements mobilisés et aux performances à l’export. La transformation en cours déplace désormais une partie de l’enjeu vers les femmes et les hommes appelés à concevoir, piloter et entretenir des outils de production plus complexes.
Les dispositifs de formation se rapprochent progressivement des
entreprises, mais l’anticipation des besoins par métier et la requalification des salariés restent déterminantes pour éviter que le
facteur humain ne ralentisse la modernisation industrielle.
L’usine monte en gamme, les métiers aussi
L’usine marocaine de demain commence déjà à prendre forme. Selon le Baromètre de l’industrie nationale 2025, publié par le ministère de l’Industrie et portant sur l’année 2024, les activités de moyenne et haute technologie génèrent désormais plus de la moitié de la valeur ajoutée industrielle. Rapportée au nombre d’emplois du secteur, cette valeur ajoutée atteint en moyenne 231.000 dirhams par emploi sur l’année, soit une progression de 30% en dix ans. Cette évolution apparaît notamment dans l’automobile et l’aéronautique. À Kénitra,
Stellantis développe depuis 2025 les motorisations hybrides, la micromobilité électrique et les bornes de recharge, avec l’appui d’un écosystème qui regroupe déjà plus de 4.000 ingénieurs et techniciens supérieurs, directs et indirects. À Nouaceur, l’extension de
Safran Electronics & Defense, lancée le 24 juin 2026, doit accueillir 15 lignes de production conçues selon les standards de l’industrie du futur et créer 500 emplois supplémentaires au cours des cinq années suivantes, soit à l’horizon 2031.
La transformation reste toutefois inégale. Dans son rapport «Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco» publié en avril 2026, la Banque mondiale situe les entreprises marocaines à un niveau intermédiaire d’adoption technologique. Les grandes entreprises obtiennent une note moyenne de 2,2 sur 5 en matière de sophistication technologique, contre 3 pour leurs homologues coréennes. L’usine de 2030 ne sera donc pas nécessairement dépourvue d’ouvriers, mais elle exigera davantage de compétences en pilotage des équipements, maintenance, électronique, contrôle qualité, analyse des données et procédés décarbonés.
C’est en formant qu’on devient industriel
Dans l’automobile et l’aéronautique, le Maroc a privilégié des instituts dont les programmes sont définis avec les industriels. À Tanger,
l’Institut de Formation aux Métiers de l’Industrie Automobile (IFMIA), géré dans le cadre d’un partenariat public-privé avec Renault, avait dispensé plus de 3 millions d’heures de formation depuis sa création en 2011, selon des chiffres communiqués lors d’une visite ministérielle en septembre 2025. Un tiers était destiné à l’écosystème du constructeur. Le ministre de l’Emploi indiquait alors que le taux d’insertion des diplômés dépassait 95%. L’Institut des Métiers de l’Aéronautique (IMA) suit une logique comparable. Les entreprises lui communiquent les profils recherchés avant la sélection et la formation des candidats, réalisée en alternance avec l’usine. Les modules sont ensuite adaptés à l’évolution des technologies. Ce modèle doit notamment accompagner les recrutements liés aux nouvelles activités de Safran à Nouaceur, qui s’appuie sur l’IMA et l’ISMALA pour former ses futurs ingénieurs, techniciens et opérateurs. Le dispositif s’étend également aux Cités des Métiers et des Compétences (CMC). Celle de Casablanca-Settat, ouverte à Nouaceur pour la rentrée 2026-2027, comprend une usine pédagogique reproduisant les conditions d’une unité de production ainsi qu’une Digital Factory. Ces équipements rapprochent la formation du travail en atelier, mais leur capacité à répondre aux besoins industriels devra être mesurée à travers l’insertion des premières promotions.
Des besoins à la chaîne, des profils à anticiper
La demande de compétences progresse avec les effectifs des filières les plus dynamiques. Selon le Baromètre de l’industrie nationale 2025, l’emploi a augmenté de 17% dans l’industrie pharmaceutique en 2024, de 13% dans les industries mécaniques et métallurgiques, de 11% dans l’électrique et l’électronique, de 10% dans l’automobile et de 8% dans l’aéronautique. La montée en gamme de ces activités accroît parallèlement les besoins en maintenance, automatisation, électronique et contrôle qualité.
Les initiatives publiques reconnaissent cette pression, sans toujours la quantifier. En avril 2025, les ministères de l’Industrie et de l’Emploi, l’ANAPEC et l’Association marocaine pour l’industrie et la construction automobile ont signé une convention destinée à constituer un vivier de compétences et à faciliter les recrutements. Aucun objectif chiffré par métier, calendrier de formation ou premier bilan n’a cependant été rendu public. L’aéronautique offre un autre exemple. La filière comptait 155 entreprises et environ 27.000 emplois en juillet 2026. Partie du câblage, elle s’est progressivement étendue à des activités à plus forte valeur ajoutée, comme les moteurs et les trains d’atterrissage. Hamid Benbrahim El Andaloussi, PDG de Midparc, estimait toutefois que le système de formation restait insuffisamment adapté aux métiers de la maintenance des avions et des moteurs. Le défi industriel ne consiste donc pas à former indistinctement davantage, mais à anticiper les profils précis exigés par chaque nouvelle activité.
La requalification, maillon faible des PME industrielles
L’industrie de 2030 ne reposera pas uniquement sur les nouveaux diplômés. Les salariés déjà présents dans les usines devront actualiser leurs compétences à mesure que se diffusent l’automatisation, l’électrification et les procédés décarbonés. Cette adaptation concerne les opérateurs autant que les techniciens, les ingénieurs et l’encadrement intermédiaire. Dans un avis adopté le 25 mars 2026 sur la formation continue dans le secteur privé, le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) relève l’existence de programmes destinés à l’automobile, à l’aéronautique, à l’électronique, aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique. Il constate cependant des performances inégales selon les filières ainsi que des procédures et des délais de remboursement qui compliquent l’accès des petites entreprises aux dispositifs de formation. Cette difficulté risque de creuser l’écart entre les grands groupes, capables de former leurs salariés en interne, et leurs fournisseurs locaux. Les données publiques ne permettent d’ailleurs pas de connaître le nombre de salariés industriels requalifiés chaque année, leur répartition par métier ni la part des PME bénéficiaires. Sans suivi plus précis et sans accès simplifié à la formation continue, une partie du tissu industriel pourrait rester à l’écart de la modernisation des chaînes de production.